‹ Aux jours de MaisonneuveChapitre 9 sur 34 · Scène 5

Scène 5

Mademoiselle Mance, Élisabeth Moyen

Une chambre de l’hôpital. Mademoiselle Mance a près d’elle un panier de linge usé, et prépare de la charpie. Entre Élisabeth Moyen.

Mademoiselle Mance, l’embrassant –Eh bien ! mon enfant, comment avez-vous passé votre première nuit à Ville-Marie ? Avez-vous bien dormi ?

Élisabeth Moyen – Ah ! Mademoiselle, la joie m’a tenue longtemps éveillée. J’ai pleuré pendant des heures, – des larmes de joie. – Sans ces larmes, je serais morte de bonheur.

Mademoiselle Mance – Vous sentez-vous reposée ?

Élisabeth Moyen – En débarquant à Ville-Marie, toute ma fatigue s’en est allée… Mais une chose me pèse, me tourmente cruellement.

Mademoiselle Mance – Qu’est-ce donc ?

Élisabeth Moyen – C’est que je n’ai pas su remercier le héros, mon libérateur, lui qui a failli être scalpé pour moi. Et quand j’étais seule avec lui, quand il me tenait la main en venant au fort, c’était si facile. Mais je n’osais pas lui parler ; – je n’osais pas même regarder son ombre sur le bord du chemin. (Pleurant presque.)Ah ! Mademoiselle, me croit-il ingrate ?

Mademoiselle Mance – Mais non, mais non. Il a bien vu que vous êtes une enfant timide. Et d’ailleurs, le Major n’attache pas d’importance à ce qu’il a fait. Il est trop habitué à risquer sa vie pour les autres.

Élisabeth Moyen, d’une voix mal assurée –Est-ce bien vrai que sa blessure n’est rien ?

Mademoiselle Mance – Une simple entaille, dit le docteur Bouchard. Mais à première vue, cela m’a paru terrible. Il était tout en sang, ce pauvre Major. Il m’a dit : « J’ai bien failli mériter le nom de Crâne Sanglant ».

Élisabeth Moyen, toute frémissante –Comment a-t-il pu se dégager ?

Mademoiselle Mance – Comment ? Mais en serrant la gorge de l’Iroquois qui l’avait renversé. J’aurais bien voulu l’étrangler tout à fait, nous disait-il, pendant le pansement, mais à ses bariolages et à ses plumeaux j’avais reconnu un chef, et il fallait racheter cette pauvre petite, – si elle vivait encore.

Élisabeth Moyen, avec transport –Je lui dois ma délivrance.

Mademoiselle Mance – Nous lui devons tous la vie. C’est le grand défenseur de Ville-Marie.

Élisabeth Moyen – Avez-vous jamais vu un combat, Mademoiselle ?

Mademoiselle Mance – Un combat ! Mais chère enfant, nous vivons sur un champ de bataille. Il y a quatre ans, j’ai vu le Major, avec un petit bataillon de treize hommes défendre l’hôpital contre au moins deux cent Iroquois, depuis six heures du matin jusqu’à la nuit. (On entend des coups de fusil. Élisabeth se lève, épouvantée.)Si c’était une attaque, on sonnerait le tocsin. (Elle marche à la fenêtre et écoute un instant et dit avec calme :)Ceux qui sont de garde ont tiré sur quelques Iroquois cachés dans le voisinage, voilà tout… (Elle caresse les cheveux d’Élisabeth qui tremble et sanglote, en disant :) Pauvre enfant, chère orpheline, cela vous rappelle d’affreux souvenirs. Si vous saviez comme nous vous avons plainte.

Élisabeth Moyen – Je le sais. Je devrais être reconnaissante, ne pas vous attrister… (Essayant de se raffermir.)Cela arrive-t-il souvent qu’ils se cachent dans le voisinage ?

Mademoiselle Mance – Oui, et il faudra être bien prudente. À Ville-Marie, il n’y a plus de sécurité, une fois qu’on a franchi le seuil de la porte.

Élisabeth Moyen – Mais ici, au moins, sommes-nous en sûreté ?

Mademoiselle Mance – Oui, car la Vierge nous garde, et ceux qui nous défendent sont bien braves. Les Iroquois ont dispersé trente mille Hurons, mais ils n’ont pu forcer ce poste défendu par une cinquantaine de Français. Ils ont toujours la soif du sang, la passion du carnage. Mais il y en a maintenant parmi eux qui disent, paraît-il, n’allons plus à Montréal, ce sont des démons.

Élisabeth Moyen – Ah, mademoiselle, comment avez-vous pu vous décider à venir ici ?

Mademoiselle Mance – Puisqu’on venait à Montréal pour faire la guerre aux Iroquois, il fallait bien une infirmière. Pas de guerre sans blessés, ma fille.

Élisabeth Moyen – Mais c’est terrible de passer sa vie en crainte…

Mademoiselle Mance, riant –Je tâche de faire comme monsieur de Maisonneuve qui ne craint que Dieu. La fondation de Ville-Marie était jugée impossible. A Québec, on voulait nous forcer de nous établir à l’île d’Orléans. À toutes les raisons, M. de Maisonneuve répondit : – « Je ne suis pas venu pour discuter, mais pour exécuter. Quand tous les arbres de l’île de Montréal se changeraient en Iroquois, il est de mon devoir et de mon honneur d’aller y établir une colonie.

Élisabeth Moyen – Et ça ne vous glaçait pas le sang dans les veines de le suivre.

Mademoiselle Mance – Je n’étais pas sans transes. – Mais notre arrivée fut si agréable. – L’île nous apparut comme une sorte de paradis terrestre. Nous fûmes bien des mois en paix. Les Iroquois ne savaient pas que nous fussions (sic) à Montréal. Mais au commencement de l’hiver, le débordement du fleuve nous mit en grand péril. Monsieur de Maisonneuve fit faire une croix, la planta lui-même à quelques pas du fort, s’engageant par vœu à la porter lui-même au sommet de la montagne si l’inondation s’arrêtait. L’eau continua de monter ; – le 24 décembre, elle dépassa la croix. Ah ! mon enfant, quelle veille de Noël. Songez-y, nous allions nous trouver sans abri en plein hiver, les provisions, les munitions allaient être gâtées. Nous allions être à la merci d’ennemis plus féroces que les bêtes des bois. M. de Maisonneuve disait : « Soyez tranquilles, la Sainte Vierge éprouve notre confiance, mais elle ne peut pas nous abandonner ». Les vagues couvrirent le perron, l’eau monta jusqu’à la porte, mais pas une goutte ne passa le seuil.

Élisabeth Moyen – Et M. de Maisonneuve porta la croix sur la montagne.

Mademoiselle Mance – C’est un trajet d’une lieue, mais on se mit aussitôt à ouvrir un chemin, et le Jour des Rois, monsieur de Maisonneuve, chargé de sa lourde croix, gravit la montagne à travers les souches et la neige. Tous les colons suivaient, et la croix fut plantée solennellement.

Élisabeth Moyen – Vous avez longtemps habité le fort…

Mademoiselle Mance – C’est au mois d’octobre 1644 que je m’installai à l’hôpital. Ah ! je me rappelle bien ce jour. – Le vent faisait hurler la forêt. – Ce soir-là je me sentis seule et triste. Je me demandais lâchement : « Pourquoi suis-je venue ici ? » Mais bientôt on m’apporta des blessés. Me sentir utile à ces braves me rendit l’énergie, la gaieté. L’horrible guerre de surprises avait commencé. Les Iroquois se cachaient partout dans les grandes herbes, derrière les souches, dans les broussailles. Ils tombaient des arbres, agiles comme des chats sauvages. Le danger devint si grand que M. de Maisonneuve nous obligea tous à nous retirer au fort. Nous aurions péri bien des fois sans les chiens qui donnaient l’alarme.

Élisabeth Moyen, souriant –J’ai beaucoup entendu parler de Pilote.

Mademoiselle Mance – Pilote mérite sa célébrité. Elle distinguait les Iroquois de tous les autres Sauvages ; – elle éventait leurs plus fines ruses. Soir et matin, elle allait avec ses petits faire des rondes autour du fort et dans les bois. Si ses chiens lui faussaient compagnie, au retour, elle se jetait sur eux et leur mordait les oreilles. Sa constance, son instinct, jetait tout le monde dans l’admiration, le Major en raffolait.

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