‹ Barzaz BreizChapitre 91 sur 98 · IV

IV

Le premier dimanche de Pâques, de cette année, un message est arrivé à Berné.

— Bonne santé à vous tous, en ce bourg ; où est le recteur par ici ? — Il est à dire la grand’messe, voilà qu’il va commencer le prône. —

Comme il montait en chaire, on lui remit une lettre dans son livre :

Il ne pouvait la lire, tant ses yeux se remplissaient de larmes.

— Qu’est-il arrivé de nouveau, que le recteur pleure ainsi ?

— Je pleure, mes enfants, pour une chose qui vous fera pleurer vous-mêmes :

Il est mort, chers pauvres, celui qui vous nourrissait, qui vous vêtissait, qui vous soutenait ;

Il est mort celui qui vous aimait, habitants de Berné, comme je vous aime ;

Il est mort celui qui aimait son pays, et qui l’a aimé jusqu’à mourir pour lui ;

Il est mort à vingt-deux ans, comme meurent les martyrs et les saints.

Mon Dieu, ayez pitié de son âme ! le seigneur est mort ! ma voix meurt !

— Toi qui l’as trahi, sois maudit ! sois maudit ! Toi qui l’as trahi, sois maudit !

NOTES

Les traditions d’honneur, nous en avons ici la preuve, se transmettent de père en fils : Pontcalec descendait en ligne directe de ce fier Jean de Malestroit, chef de l’opposition à l’union de la Bretagne à la France, qui refusa le bâton de maréchal que la duchesse Anne lui offrit, pour vaincre une obstination qu’elle admirait tout en la blâmant. Son père, comme ses aïeux, était resté fidèle à la cause nationale, et selon la magnifique expression de Louis XIV, « ceux-ci n’avaient retiré d’autre récompense de leurs glorieuses actions que la gloire de les avoir faites » ; il fut digne d’eux.

La lettre où l’on apprenait au recteur de Berné la mort du jeune Breton et celle de ses amis a été conservée ; elle est écrite par un des religieux qui assistèrent les condamnés. Même au moment de l’exécution, l’humeur enjouée du jeune marquis ne se démentit pas un instant ; elle contrastait singulièrement avec la gravité de ses compagnons plus âgés. « Après avoir confessé M. du Couëdic, dit le religieux, je me retirai en le saluant. Voulant me rendre le salut : « Où est, dit-il, mon chapeau ? — Hé ! qu’avons-nous besoin de chapeaux ? répondit M. de Pontcalec, on nous ôtera bientôt le moule des chapeaux ! » En voyant entrer M. de Montlouis, il s’écria : « Ah ! voilà un bien honnête homme qu’on fait mourir. » Et il vint l’embrasser en disant : « Quelle injustice ! » La seule plainte qu’il proféra lui fut arrachée par le sentiment de la dignité humaine ; quand le bourreau lia les mains de ses compagnons : « Lier les mains à des gentilshommes ! s’écria-t-il, les condamner à mort sans qu’ils aient jamais tiré l’épée contre l’État ! voilà donc cette Chambre royale qu’on disait agir avec tant de douceur ! Quelle douceur ! On disait que M. de Montlouis avait sa grâce ; pourquoi donc lui lier les mains comme à nous ? » L’exécuteur, en arrivant à lui, fut si ému, qu’il crut devoir « lui adresser une espèce de compliment ou d’excuse. » M. de Pontcalec lui dit : « J’irai tranquillement à l’échafaud sans avoir les mains liées. » Il alla pour en faire autant à M. du Couédic,

mais l’ayant trouvé assez serré, il ne le toucha pas. Ce fut alors que ce Monsieur s’écria pour la première fois : « Après vingt-huit ans de services, voilà donc ma récompense ! J’ai de moi-même exposé ma tête mille fois pour le roi, et il me la fait couper aujourd’hui sur un échafaud ! »

Pendant que les condamnés marchaient au supplice, le courage et la jeunesse de Pontcalec faisaient pleurer la foule. « Comme nous allions vers le Bouflay, continue le moine, les gémissements et les cris du peuple me donnèrent occasion de lui dire : « Ou plaint votre sort, et on ne plaignit pas celui de Jésus-Christ. — Ah ! quelle différence entre lui et moi ! » Et il répéta plusieurs fois avec de bien pieux sentiments : « Pater, fiat voluntas tua. » La vue de l’échafaud ne lui ôta rien de sa fermeté. Malgré les instances de son confesseur, qui aurait voulu lui faire détourner les yeux, il regardait toujours l’instrument de mort, et disait : « Quel spectacle ! mon père, quel spectacle ! » Il devait y monter le dernier. Arrivés au pied de l’échafaud, les quatre amis se dirent au revoir et s’embrassèrent. Montlouis reçut le premier le coup de la mort ; avant de mourir, il s’agenouilla auprès du poteau et récita tout haut une prière à la sainte Vierge. « Le son de sa voix était fort, » remarque le moine. Quand l’exécuteur vint inviter M. de Talhouet à monter à son tour, poursuit le même religieux, il me dit d’un air qui marquait également la tendresse et la franchise : « Allons, mon père ! » puis aux assistants : « Priez Dieu pour moi ! » J’en vis plusieurs ôter leurs chapeaux et répondre en se mettant à genoux : « Oui, nous le ferons. » Comme je descendais de l’échafaud, on m’avertit que j’avais le visage et la chape tout couverts de sang. »

Le tour de Pontcalec étant venu, il dit à son confesseur : « Je pardonne de bon coeur à tous ceux qui me font mourir, » Puis il ajouta en souriant : « Voilà un compliment bien triste. » En penchant la tête sur le billot fatal, il répéta plusieurs fois : Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. Je l’entendis aussi, continue le religieux, prononcer à haute voix Jesus, Maria. Ses dernières paroles furent celle-ci : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains ! »

Après l’exécution, le bourreau, escorté par une troupe d’archers à cheval (car ou avait déployé un grand appareil militaire, dans la crainte d’un soulèvement), emmena dans une charrette les quatre corps décapités ; l’autorité supérieure ordonna qu’ils fussent secrètement enterrés, sans son de cloche ni chant d’église. « On fit donc entrer la nuit même, dit le moine, quatre femmes dans le bas-chœur de notre chapelle pour ensevelir les corps, et quatre hommes pour faire quatre fosses ; ils les creusèrent sur une même ligne au haut de la nef, pendant que les religieux récitaient matines et laudes. Après qu’ils eurent fini, le Père supérieur fit les quatre enterrements, en récitant avec les autres religieux, mais sans chanter, la prière de l’Eglise pour l’inhumation des morts. » La messe des morts fut dite avec des ornements blancs. Le Régent avait réglé lui-même le cérémonial de l’enterrement.

Cette grande page d’histoire a été écrite d’une manière digne du sujet par M. Arthur de la Borderie à l’aide de tous les documents contemporains.

LE COMBAT DE SAINT-CAST

— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT

Au mois de septembre 1758, les Anglais firent une descente à Saint-Cast, au nord de la Bretagne. Cette expédition se liait à un vaste plan dont l’objet principal était d’assurer à l’Angleterre la navigation de la Manche, et d’opérer une diversion en faveur des armées d’Allemagne, ses alliées, en alarmant la France et en l’obligeant à employer des troupes considérables à la défense de ses côtes. La défaite du général Bligh et des huit mille hommes qu’il commandait, dont trois mille furent tués ou pris par le général Morel d’Aubigny, de la noble famille normande de ce nom, fit abandonner le système d’invasion.

Le combat de Saint-Cast donna lieu à un événement peut-être unique dans les annales de la guerre. « Une compagnie de bas Bretons des environs de Tréguier et de Saint-Pol-de-Léon, dit le petit-fils d’un témoin oculaire, marchait pour combattre un détachement de montagnards gallois de l’armée anglaise, qui s’avançait à quelque distance du lieu du combat en chantant un air national, quand tout à coup les Bretons de l’armée française s’arrêtèrent stupéfaits : cet air était un de ceux qui tous les jours retentissaient dans les bruyères de la Bretagne. Électrisés par des accents qui parlaient à leur cœur, ils cédèrent à l’enthousiasme, et entonnèrent le refrain patriotique ; les Gallois, à leur tour, restèrent immobiles. Les officiers des deux troupes commandèrent le feu ; mais c’était dans la même langue, et leurs soldats semblaient pétrifiés. Cette hésitation ne dura pourtant qu’un moment ; l’émotion l’emporta bientôt, sur la discipline : les armes tombèrent des mains, et les descendants des vieux Celtes renouvelèrent sur le champ de bataille les liens de fraternité qui unissaient jadis leurs pères.

« Sans oser garantir ce fait, ajoute M. de Saint-Pern, nous déclarons qu’il nous a été raconté par plusieurs personnes dont l’opinion peut faire autorité, et qu’il est traditionnel dans le pays. » Le chant qu’on va lire le confirme.