‹ Bas les armes !Chapitre 5 sur 8 · 04

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Le voilà donc de nouveau déchaîné sur le pays, ce fléau, et comme toujours, accueilli avec enthousiasme.

Quelque temps avant la déclaration de guerre, Frédéric avait été envoyé en Bohême. À ce moment, je croyais une solution pacifique encore possible. L’adieu déchirant qui précède un départ pour la guerre me fut donc épargné. J’étais déjà seule, depuis quelques jours, lorsque mon père m’apporta, triomphant, la nouvelle : « Nous y voilà ! »

J’attendais cette décision, comme un criminel attend, dans sa cellule, la lecture de sa sentence de mort.

Je baissai la tête et ne répondis rien.

— Aie bon courage, mon enfant, continua mon père ; la guerre ne se prolongera pas ; dans quelques jours, nous serons à Berlin. De même qu’il est revenu du Schleswig-Holstein, ton mari reviendra de Prusse, couvert de nouveaux lauriers. Il lui est peut-être pénible, étant d’origine prussienne, de se battre contre les Prussiens ; mais, depuis qu’il a pris du service en Autriche, il nous appartient corps et âme… Ah ! ces Prussiens ! ces arrogants Prussiens ! ils veulent nous exclure de la Confédération ; ils s’en repentiront. Lorsque nous aurons repris la Silésie et que les Habsbourg…

D’un mouvement de main, j’arrêtai mon père et le priai de me laisser seule. Il dut croire que j’éprouvais le besoin de pleurer, et, comme il détestait les scènes d’attendrissement, il accéda à mon désir et sortit.

Je ne pleurai pas. Il me semblait avoir reçu un coup violent sur la tête. La respiration saccadée, le regard fixe, je demeurai, un instant, immobile ; puis, me dirigeant vers mon bureau, j’ouvris mon journal et j’écrivis :

La sentence de mort est prononcée : des milliers d’hommes vont mourir. Frédéric sera-t-il du nombre ? dans ce cas, je mourrai aussi… Oh ! que ne suis-je déjà morte !

Le même jour, je reçus de Frédéric les quelques lignes suivantes :

Chère femme, sois forte. Nous avons été trop heureux ! C’est fini ! Si l’arrêt prononcé pour tant d’autres mous atteint aussi, du moins notre bonheur passé ne peut-il nous être ravi. Nous rencontrerons probablement aujourd’hui les Prussiens. Il est possible que je reconnaisse parmi eux quelques-uns de mes anciens compagnons d’armes de Duppel et d’Alsen ; peut-être mon petit cousin Gottfried. Nous marchons sur Liebnau, avec l’avant-garde du comte Clam-Gallas, À partir d’aujourd’hui je n’aurai plus le loisir de t’écrire, n’attends plus de lettres. Peut-être pourrai-je t’adresser encore, de temps en temps, une ligne, mais, n’y compte pas. Je voudrais trouver un mot… un seul… dans le cas où ce dût être le dernier, qui pût contenir et t’exprimer tout mon amour, et je ne trouve que ce mot : « Martha ! » Tu sais tout ce qu’il signifie pour moi.

Conrad Althaus dut aussi marcher. Il rayonnait d’ardeur guerrière et sa haine du Prussien était assez forte pour qu’il partit avec enthousiasme. L’adieu lui fut cependant pénible.

Son autorisation de mariage n’était arrivée que deux jours avant l’ordre de départ.

— Ô Lilli ! Lilli ! lui dit-il d’un ton navré, pourquoi as-tu tardé si longtemps ? qui sait si je reviendrai !

Ma pauyre sœur se repentait ; elle éprouvait maintenant un amour violent pour celui qu’elle avait si longtemps évincé. Quand il fut parti, elle se jela en pleurant dans mes bras.

— Pourquoi n’ai-je pas dit « oui » plutôt, je serais aujourd’hui sa femme.

— La séparation n’en eût été que plus douloureuse pour toi, ma pauvre Lilli !

Elle secoua la tête. Je compris mieux qu’elle, peut-être, ce qui se passait dans son cœur. Être obligés de se séparer, sans certitude de se revoir…, et sans avoir connu livresse suprême… Oui ! cela doit rendre encore plus amère la tristesse de l’adieu.

Mon père, mes sœurs et tante Marie s’établirent à Grümitz ; je me décidai aisément à les suivre avec mon fils. Frédéric absent, mon foyer me semblait mort : il m’eût été impossible d’y demeurer seule. Je me sentais aussi veuve que si la déclaration de guerre eût été la nouvelle de la mort de Frédéric.

Quelquefois, cependant, une lueur me traversait l’esprit : « Il vit et il pourrait revenir ! » Mais aussitôt l’horrible vision reprenait le dessus : « S’il est frappé mortellement ? Peut-être, en cet instant, il râle et se tord dans d’intolérables souffrances… il agonise dans un fossé… Des caissons d’artillerie roulent sur son corps. Les hommes chargés de déblayer le champ de bataille, le découvrant inanimé, raidi, le croient mort, et l’enfouissent, vivant, avec les autres… Il revient à lui et… »

Je sortais de ces rêveries en poussant un cri.

— Qu’est-ce qu’il y a encore, Martha ? me demandait alors mon père, d’un ton de reproche. Tu perdras la raison si tu ne chasses pas tes idées noires. Pourquoi toujours ces sottes visions ?

J’avais souvent laissé paraître mes angoisses, et cela révoltait mon père.

— C’est coupable, c’est insensé, reprenait-il. Tu forges des drames à plaisir. On ne laisse pas sur le champ de bataille un officier du grade de ton mari. D’ailleurs, il ne faut pas penser à ces choses-là… c’est un péché !… c’est profaner la guerre que de s’arrêter à ces misérables détails, au lieu de ne voir que la grandeur de l’ensemble…

Oui, oui… ne pas penser, c’est ce que l’homme a toujours fait en face de la souffrance humaine. C’est sur ce principe qu’a toujours reposé la barbarie.

Le docteur Bresser avait volontairement pris du service dans une ambulance. J’avais eu aussi l’idée de partir comme infirmière. Je n’aurais pas hésité si j’eusse été certaine de me trouver à proximité de Frédéric et de pouvoir le soigner, s’il était blessé ; mais en soigner d’autres ?… Non, j’aurais manqué des forces et du dévouement nécessaires. Voir agoniser et mourir ; entendre les gémissements de milliers de blessés sans pouvoir Les secourir ; affronter tant de cris, de souffrances et d’horreurs ; m’exposer moi-même, sans être sûre de pouvoir assister Frédéric, non, je n’en avais pas le courage. Mon père m’assura d’ailleurs que je n’aurais pas été admise, ce service n’étant confié qu’aux ambulanciers ou aux sœurs de charité.

— La seule chose que vous puissiez faire, nous dit-il, c’est de confectionner de la charpie et des bandes de pansement pour les sociétés patriotiques de secours aux blessés. Oui, voilà la tâche qui convient à mes filles : je les prie d’y apporter tout leur zèle, et je les bénis d’avance pour ce qu’elles auront fait.

Et ce fut, en effet, à cette occupation que nous consacrâmes bien des heures de nos journées. Rosa et Lilli s’y livraient avec une douce émotion. À la vue des moelleux paquets de charpie et des sacs de bandes correctement roulées, mes sœurs éprouvaient des sensations de sœurs de charité ; elles croyaient entendre les soupirs de soulagement et rencontrer les regards reconnaissants des malheureux soulagés par elles.

Elles en arrivaient presque à se faire de l’état de blessé une idée qui ne manquait pas de charme. Elles se représentaient les soldats ayant eu la chance de survivre au combat, allongés sur de bons lits bien propres, soignés et choyés jusqu’à leur complète guérison ; elles les sentaient bercés par un délicieux et inconscient demi-sommeil dont ils ne se réveillaient que pour saisir la réalité de leur complet rétablissement et de leur prochain retour dans leurs foyers.

Mon père les entretenait, d’ailleurs, dans ces sentiments, naïfs.

— Bravo, bravo, fillettes ! toujours zélées à travailler pour nos vaillants soldats. Je puis vous parler par expérience du bien que fait un bon petit paquet de charpie sur une blessure… Lorsque je reçus à Palestro cette décharge dans la jambe… etc. etc.

Pour moi, je soupirais et ne répondais rien. Je connaissais d’autres histoires de blessures que celles qu’il plaisait à mon père de raconter, et qui ressemblaient à la réalité comme la vie des bergers ressemble aux peintures de Watteau.

La Croix-Rouge ! Je savais sur quel sentiment d’immense, de douloureuse pitié repose cette institution.

J’avais pris un vif intérêt à ses réunions tenues à Genève ; j’avais lu l’écrit de Dunant, qui en a été le point de départ et qui n’est, d’un bout à l’autre, qu’un cri de douleur et de compassion.

Ce noble Genevois, après avoir courageusement payé de sa personne sur le champ de bataille de Solférino, a raconté au monde ce qu’il y avu : un nombre colossal de blessés abandonnés cinq, six jours, sans secours aucun. Il eût voulu les secourir tous, mais que pouvait-il devant l’immensité de cette détresse ? Il a vu des malheureux auxquels une goutte d’eau, un morceau de pain auraient sauvé la vie ; il en a vu qui, respirant encore, furent précipitamment enterrés ! Il dénonça aussi l’insuffisance des ressources dont dispose le service des ambulances.

L’Autriche n’avait pas encore adopté la Convention de Genève. Pourquoi ? Parce que toute idée nouvelle, même la plus simple, la plus bienfaisante, doit lutter, toujours, contre l’inertie, la sainte routine ! On disait : « L’idée est très belle, mais impraticable. » J’avais souvent entendu répéter à mon père cet argument, émis par plusieurs délégués, lors de la Conférence de Genève, en 1863 : — Impraticable, car les corps militaires ne peuvent accepter de coopération privée sur le champ de bataille. Et, d’ailleurs, aurait-on des garanties suffisantes contre l’espionnage ? — Et la question de dépense ? les frais de la guerre ne sont-ils pas déjà assez considérables ? Tous ces ambulanciers volontaires seront une charge pour l’intendance, ou, si l’on admet que ce corps d’ambulanciers s’approvisionne directement dans le pays occupé, n’en résultera-t-il pas, pour l’intendance, une concurrence regrettable, un renchérissement inévitable des denrées ?

Ôsagesse administrative — si scientifique, si débordante de prudence et — si profondément bête !

La première rencontre eut lieu le 25 juin à Liebenau, en Bohême. Mon père nous apporta cette nouvelle avec son air triomphant habituel :

— Voilà un superbe début ! On voit que le Ciel est avec nous. Îl est bon que ces fanfarons de Prussiens aient tout d’abord à lutter contre notre glorieuse « Brigade de fer » ; vous savez : la brigade Poshacher, qui a si vaillamment défendu Königsberg en Silésie… elle leur en fera voir !

(On apprit par le courrier suivant qu’après un engagement de cinq heures, cette brigade, qui se trouvait avec l’avant-garde de Clam-Gallas, s’était retirée sur Podol. J’ignorais que Frédéric en fît partie et je ne sus que plus tard aussi l’attaque de Podol, dans la même nuit, par le général Horn et le combat livré au clair de lune.)

— Le début des hostilités, continua mon père, est encore meilleur dans le sud que dans le nord. Nous avons remporté à Custozza une brillante victoire. Je l’ai toujours dit : la Lombardie nous reviendra. Je regarde la guerre comme terminée. Maintenant que nous sommes venus à bout des Italiens, qui avaient une armée solide et disciplinée, nous n’aurons pas beaucoup de mal avec ces apprentis-tailleurs… Cette landwehr, non, c’est d’une impudence !… Il faut vraiment toute la fatuité prussienne pour songer à tenir tête avec cela à de véritables troupes. On arrache à leur métier des gens qui ne sont pas entraînés et ne pourront jamais lutter contre des soldats aguerris ! Écoutez les bonnes nouvelles que donne la Gazette de Vienne, dans sa correspondance du 24 juin :

« Dans la Silésie prussienne, la peste bovine a éclaté et paraît sévir avec intensité. »

— Peste bovine ! intensité de l’épidémie ! Voilà dis-je, les nouvelles réjouissantes dont on est tenu de se féliciter en temps de guerre ! Il est heureux que la frontière soit défendue par des poteaux limitrophes que la peste, sans doute, ne se permettra pas de franchir !

Mon père n’entendit pas et continua sa réjouissante lecture :

« La fièvre règne parmi les troupes de Neisse ; elle est due au misérable campement et aux privations de toutes sortes dont souffrent les divisions entassées dans les villages environnants. L’Autrichien ne peut se faire une idée de la façon dont est traité le soldat prussien. Les Junkers (hobereaux) se croient tout permis envers leurs hommes : six onces de viande de porc, voilà ce qu’ils donnent à manger, par jour, à un soldat qui n’est habitué ni à la fatigue, ni aux marches forcées…

— Du reste, les journaux ne donnent tous que d’excellentes nouvelles. Tout d’abord le récit de la brillante journée de Custozza. Tu devrais garder ces journaux, Martha.

Je les ai gardés, en effet ; c’est une chose que l’on devrait toujours faire. Quand un nouveau conflit international surgit, on devrait jeter les yeux sur les feuilles qui datent de la guerre précédente ; on apprécierait alors à leur juste valeur les fanfaronnades et récits de bonnes nouvelles.

J’ai, notés, datés du quartier général de l’armée du Nord, les détails suivants sur le plan de campagne des Prussiens :

D’après les dernières nouvelles, le quartier général prussien a été transporté en Silésie.

Suivait, en style technique, une longue énumération des mouvements et prises de position projetés par l’ennemi. L’auteur de l’article avait certainement du plan ennemi une conception plus nette que Moltke et Roon eux-mêmes. Il affirmait que les Prussiens avaient l’intention de prévenir la marche de notre armée sur Berlin, ce qui ne leur réussirait guère, vu les mesures prises par notre état-major (mesures que « ce correspondant » connaissait mieux que Benedeck lui-même).

… La Nouvelle Gazette de Francfort racontait l’incident suivant qui s’était produit lors du passage, à Munich, des troupes italiennes :

… Les régiments de ligne, arrivés récemment à Munich, y ont été acclamés et fêtés comme tous les autres, dans le jardin d’un café, près de la gare. Chacun a constaté la joie des Vénitiens à l’idée de se battre contre les ennemis de l’Autriche. (Chacun eût cependant pu comprendre que des soldats ivres se laissent facilement enthousiasmer pour n’importe quelle cause.) À Würtzbourg, la gare a été envahie par un régiment autrichien d’infanterie de ligne ; il paraissait n’être composé que de Vénitiens. Également bien reçues (ce qui signifie : également enivrées), ces troupes ne savaient comment exprimer leur satisfaction de marcher contre les perturbateurs de la paix. Les vivats se prolongèrent indéfiniment.

À Trübau, en Bohême, le général Benedeck avait donné connaissance à l’armée du Nord des trois bulletins relatant la victoire de l’armée du Sud, en y ajoutant un ordre du jour ainsi conçu :

Au nom de l’armée du Nord, j’envoie à l’armée du Sud le télégramme suivant : « Benedeck et son armée adressent l’expression de leur admiration enthousiaste à l’illustre et sérénissime commandant de l’armée du Sud, ainsi que leurs félicitations les plus sincères pour la belle journée de Custozza. La campagne du Sud, ouverte par cette victoire, ajoute un nouveau rayon à la gloire de l’armée impériale. » Et vous, soldats du Nord ! qui apprenez avec allégresse cette heureuse nouvelle, c’est avec un redoublement d’enthousiasme que vous allez marcher au combat, afin de rehausser aussi, par vos exploits, la gloire de la patrie. Votre vaillance va bientôt me permettre d’adresser à l’Empereur un télégramme de victoire. Cette victoire, votre discipline et votre vaillance vont la remporter au cri de : Vive l’Empereur !

Voici la réponse au télégramme ci-dessus, adressée de Vienne à Trübau, en Bohême :

Bien sincères remerciements de l’armée du Sud et de son commandant à leur ancien et bien-aimé général et à ses braves troupes. Certains que nous aurons bientôt à vous féliciter d’une semblable victoire.

Certains ? certains ?

— En lisant cela, ne vous sentez-vous pas tressaillir de joie, mes enfants ? s’écria mon père absolument ravi. Vous devez avoir des sentiments assez élevés pour que votre patriotisme l’emporte sur vos intérêts personnels… pour que vous oubliez, toi, Martha, et toi, Lilli, les dangers que courent Frédéric et Conrad ; d’ailleurs, ils reviendront ; et dussent-ils succomber, c’est un sort glorieux qu’ils partageraient avec bien d’autres enfants de la patrie. Il n’est pas un soldat qui, au cri : « Pour la Patrie ! » ne fasse joyeusement le sacrifice de sa vie.

— Je voudrais bien savoir, répondis-je à mon père, lorsque, après une bataille perdue, un soldat demeure étendu sur le champ de bataille, abandonné ou oublié dans un fossé, agonisant des jours et nuits, au milieu d’inexprimables souffrances, je voudrais bien savoir s’il meurt joyeusement, en répétant sans cesse ce fameux cri : « Pour la Patrie ! »

— Mais, Martha, ce que tu dis là est de la dernière inconvenance…

— Oui, oui, la réalité crue, le mot vrai sont inconvenants, criminels ; il n’y a de bien, il n’y a de beau que la phrase… ronflante et creuse… Je te dis franchement, moi, que cet ordre contre nature : « Mourrez de bon cœur », tout héroïque qu’il paraisse, me fait l’effet d’un homicide parlé.

Plus tard, j’ai retrouvé, dans les papiers de Frédéric, une lettre que je lui adressai à cette époque. Elle traduit les sentiments que j’éprouvais alors :

Grümitz, 28 juin 1866.

Mon bien-aimé ! Je vis comme le condamné qui attend d’un instant à l’autre son exécution ou sa grâce. Mais non, mon Frédéric, cette comparaison rend mal ma pensée, car s’il ne s’agissait que de ma vie, combien moindre serait mon angoisse ! Mais je tremble pour une existence qui m’est autrement chère que la mienne. C’est surtout la pensée des tortures possibles de ton agonie qui me déchire l’âme. Oh ! si cet affreux cauchemar pouvait finir ! Si nos victoires pouvaient rapidement terminer la guerre !

Ces lignes te parviendront-elles et, dans ce cas, où et quand ? Au camp ?… Après une sanglante journée ?… Dans une ambulance ?… Il te sera toujours doux de recevoir quelques lignes de moi, ne fût-ce que l’expression de ma tristesse lorsque le soleil est voilé par l’immense crêpe hissé « pour la patrie », dont les plis lugubres retombent sur tout le pays ! Oui, ces lignes te réconforteront, Frédéric, car tu m’aimes ; elles te seront comme une caresse de ma main. Je suis toujours avec toi ; ma pensée ne te quitte ni jour ni nuit : ici, dans le cercle de la famille, je me meus, je parle, je vis automatiquement. Mon âme t’accompagne tout le temps. Mon fils seul me rappelle par moments que le monde contient encore pour moi quelque chose qui n’est pas toi. Le cher petit ! Si tu savais comme il s’inquiète, comme il parle de toi ! Nous causons sans cesse ensemble de « papa ». Si jeune qu’il soit, il est déjà un « ami » pour sa mère. Je commence à lui parler comme s’il était raisonnable et il m’en est reconnaissant. Je suis touchée de l’affection qu’il te témoigne : il est si rare de voir les enfants aimer leurs beaux-parents ! Il est vrai que toi tu ne pourrais être ni meilleur ni plus tendre pour ton propre enfant. Tu es bon avant tout d’une bonté immense et caressante. Tu justifies bien cette parole du poète : « De même que la voûte du Ciel semble formée d’un seul gros saphir, ainsi la grandeur morale de l’homme repose sur une seule qualité : la bonté. » Je t’aime, Frédéric. Je t’aime avec abandon et confiance ! Quand tu es là, je me repose si doucement sur toi. Ah ! si l’orage pouvait être apaisé ! Si vous pouviez être déjà à Berlin, et dicter au roi Guillaume les conditions de paix !

« Quels sentiments éprouveras-tu en ce « pays ennemi », ton pays d’origine, où tu as encore des parents, des amis ? Te vengeras-tu en rasant la jolie villa de tante Cornélie ? « Pays ennemi ! » Voilà encore une idée fossile de l’époque où la guerre ne craignait pas d’arborer son vrai nom : celui de razzia. Alors le pays ennemi était logiquement considéré par l’homme de guerre comme la terre promise de la rapine où on trouvait le salaire de ses peines.

Je me laisse aller à causer avec toi, comme pendant ces heures : délicieuses où nous échangions nos réflexions sur les contradictions qu’offre l’état actuel de l’humanité avec les idées de progrès que nous rencontrions dans les ouvrages de nos penseurs ! Comme nous nous comprenions, comme nous nous complétions l’un l’autre ! Le D Bresser était le seul étranger auquel je pusse exprimer mon horreur pour la guerre ; mais, il est parti, non pour prendre part à l’œuvre de mort, mais pour l’atténuer au contraire. Encore une de ces absurdités contradictoires : « L’humanité dans la guerre ! » C’est à peu près comme la raison dans la foi. L’humanité et la guerre, la raison et le dogme sont contradictoires. Une haine sincère et violente pour l’ennemi, et un complet mépris de la vie humaine, voilà la base de l’esprit guerrier ; une soumission absolue de la raison voilà la condition première de la foi. Nous vivons à une époque de transition. Les vieilles institutions et les idées nouvelles exercent une égale attraction. eux qui ne veulent pas rompre brutalement avec le passé ou ne peuvent s’assimiler complètement les tendances nouvelles, cherchent à fondre ensemble ces deux éléments. De cette fusion est sortie cette conscience tronquée, faussée, pleine de contradictions qui fait souffrir si profondément les âmes altérées de justice, de droiture et de vérité.

Mais pourquoi t’écrire tout cela ? Comme si tu pouvais, maintenant, t’intéresser à ces considérations abstraites ! Hélas ! te voilà aux prises avec une terrible et inévitable réalité. Il te vaudrait mille fois mieux pouvoir l’accepter avec les sentiments du passé, du temps où le soldat souhaitait et aimait la guerre. Et moi, j’aimerais mieux pouvoir, comme tant d’autres femmes, exciter ton courage, t’adresser des vœux de triomphe et te recommander à la protection divine.

Oui, voilà les sentiments que devrait exprimer une vraie femme de soldat ; mais, je sais que tu ne désires pas les trouver chez ta femme, chez celle qui a toujours été la compagne de ta pensée, et qui partage ta colère contre cette antique et aveugle folie de l’humanité qui s’appelle la guerre. Quand je me représente ces deux armées composées d’hommes sensés, pour la plupart bons et doux, fondant l’une sur l’autre pour s’anéantir, et dévastant de pauvres villages, tour à tour perdus et repris… quand je vois toutes les horreurs qu’évoque cette image, je voudrais crier à ces deux armées : Mais revenez donc à vous !… arrêtez-vous ! Et sur les 100 000 individus qui composent l’armée, 90 000 certainement, s’arrêteraient avec bonheur ; mais, en tant que masse, il leur faut marcher, et ils marchent ! Assez de réflexions comme cela ! Mieux vaut que je te parle de nous. Tout le monde se porte bien ici. Les événements actuels mettent naturellement mon père dans une excitation extrême. Il ne parle que de la victoire de Custozza ; il en est aussi fier que s’il l’avait remportée lui-même, et la part de gloire qu’il s’en attribue, en qualité d’Autrichien et de général, l’enorgueillit. Lori, dont le mari est, comme tu le sais, à l’armée du Sud, m’a écrit une lettre triomphante, toujours au sujet de Custozza. — Elle m’annonce qu’elle va venir, avec sa petite Béatrix, passer à Grümitz la fin de l’absence de son mari. Je n’ai pu que l’approuver, mais j’aurais préféré demeurer seule, seule avec ma pensée toujours dirigée vers toi. Personne ici ne peut comprendre mon angoisse. Les vacances d’Otto commencent la semaine prochaine. Dans chaque lettre il se lamente de ce que la guerre ait débuté avant le terme de ses études, mais il espère que la paix ne sera pas signée avant sa sortie de l’école. « Il espère ! » Pour lui, la paix serait une déception. Voilà les idées que l’éducation actuelle inculque aux jeunes gens ! Tant que la guerre existe, il faut, naturellement, développer chez la jeunesse des sentiments militaires ; et tant que les sentiments militaires seront développés, il faudra leur donner satisfaction par la guerre. Mais alors… ? L’humanité ne sortira-t-elle jamais de ce cercle vicieux ? Si ! car l’amour de la guerre décline visiblement, quelque soin que l’éducation actuelle prenne à l’attiser. Te souviens-tu des indices de cette décroissance que signale Thomas Buckle ? Mais ton cœur, ton noble cœur, Frédéric, m’en est encore le meilleur garant.

Nous recevons des lettres désolées de nos parents et amis de Bohême. Le simple passage des troupes dévaste et épuise le pays. Que serait-ce s’il devenait le théâtre de la guerre ? On se tient prêt à la fuite ; on emballe ce qu’on peut ; on cache ce qu’on a de plus précieux. Toute vie mondaine est suspendue ; les moissons foulées, les fabriques incendiées ou tout au moins désertées ! « Quel malheur, nous écrit-on, d’habiter le voisinage de la frontière, et quel malheur aussi que Benedeck n’ait pas su prendre plus tôt et plus énergiquement l’offensive, et porter la guerre en Prusse ! »

Petit Rodolphe est assis près de moi, pendant que je t’écris ; il t’envoie un baiser et ses caresses à Puxl. Il nous manque bien, le cher animal ; mais, que serait-il devenu ici, sans son maître ? Il te distraira ; caresse-le, ce bon Puxl, de notre part à toutes deux ; je lui serre bien la patte droite, et Rudi embrasse sa bonne frimousse noire.

Adieu, pour aujourd’hui, mon bien-aimé.

⁂

— C’est inouï ! Défaite sur défaite ! D’abord le village de Podol enlevé d’assaut, de nuit, au clair de la lune et à la lueur des flammes. Ensuite la prise de Gitschin. Ce maudit fusil à aiguille a fauché des rangées entières de nos soldats. Les corps d’armée du Kronprinz et du prince Frédéric-Charles se sont rejoints et marchent sur München-grätz.

Telles sont les nouvelles que mon père, tout désolé, vient de nous communiquer. Toutefois, sa confiance ne faiblit point.

— Qu’ils viennent tous… tous… Qu’ils paraissent seulement en Bohême et il n’en échappera pas un seul ! Ils seront enveloppés, cernés, et la population furieuse nous aidera à les exterminer. Il n’est pas aussi avantageux qu’on le croit de porter la guerre en pays ennemi : on a non seulement affaire aux armées, mais aux populations. J’ai vu, en campagne, des gens verser de leurs fenêtres, de l’eau et de l’huile bouillante sur nos soldats.

Je ne pus retenir une exclamation d’horreur.

— Que veux-tu, me dit mon père en haussant les épaules, c’est la guerre !

— Mais alors avoue que la guerre transforme l’homme en tigre… en démon !… De l’huile bouillante…

— Mon Dieu, on se défend, on se venge… Penses-tu que les balles des fusils à aiguille prussiens soient : agréables à nos braves ? Elles les abattent comme des mouches ; mais nous sommes trop nombreux, trop disciplinés, pour ne pas avoir enfin raison de ces apprentis tailleurs. Je reconnais que nous avons commis quelques fautes au début. Benedeck aurait dû franchir de suite la frontière prussienne. Je commence à douter de sa capacité. Il eût peut-être mieux valu lui confier l’armée du Sud, et nommer à sa place l’archiduc Albert. Il n’y a, d’ailleurs, pas lieu de se décourager. Jusqu’ici les engagements n’ont pas eu d’importance ; nous allons seulement en venir aux affaires décisives. Nous concentrons plus de 100 000 hommes sur Küniggrätz ; c’est là que nous aurons notre Custozza du Nord !

C’est aussi là que Frédéric devait se battre. Quelques lignes reçues de lui, le matin, me disaient : « Nous marchons sur Küniggrätz. » Jusqu’à présent, j’avais reçu des nouvelles régulières, bien que, dans sa première lettre, il m’eût prévenu des difficultés qu’il aurait à m’écrire. Il avait profité de toutes les occasions pour m’adresser quelques mots, souvent au crayon, à cheval, sous la tente, d’une écriture rapide, sur un feuillet de son carnet. J’ai reçu plusieurs de ces billets ; d’autres ne me sont parvenus que plus tard, après la fin des hostilités.

J’ai conservé ces souvenirs. Ils ne contiennent aucune description de bataille ni aucun étalage de cette rhétorique belliqueuse qui sert au narrateur à faire admirer son courage, son héroïsme, son patriotisme.

En voici quelques-uns :

Du bivouac.

Un bivouac sans tentes : heureusement la nuit est tiède. Les hommes sont étendus sur le sol, exténués par la marche. On n’a dressé quelques tentes que pour les officiers d’état-major. Il y a trois lits de camp dans la mienne ; mes deux camarades dorment ; des verres vides encombrent la table sur laquelle, à la lueur vacillante d’une bougie, je t’écris. J’ai couché Puxl sur mon lit : il n’en pouvait plus le pauvre ami ! Il n’est, pas plus que la landwehr prussienne, habitué aux fatigues et aux privations d’une campagne. Il ronfle maintenant ; je me figure qu’il rêve à son ami Rodolphe, comte Dotsky. Et moi aussi, tout éveillé, je rêve à toi, Martha. Par une douce illusion, il me semble t’apercevoir, assise sur un pliant, dans ce coin obscur de la tente ; je me sens attiré vers cette chère apparition… mais, hélas ! je sais bien que si j’approchais, l’illusion s’évanouirait.

Je viens de sortir un instant de la tente… J’ai vu glisser des ombres sur le sol… ; ce sont des traînards. Ils ont aperçu les feux du bivouac et l’ont rejoint clopin-clopant. Tous ne peuvent arriver jusqu’au camp ; plusieurs sont restés sur la route ou dans un fossé. Mais aussi, quelle chaleur pendant cette marche forcée ! L’ardeur du soleil était intolérable. Le poids de l’arme et le sac écrasaient les épaules meurtries !… Plusieurs sont tombés qui n’ont pu se relever ; deux ou trois ont succombé, d’une façon foudroyante.

Cette belle nuit de juin est dépouillée de toute sa poésie de nuit d’été ; les voix de la nature sont couvertes par la voix des hommes et le pas des patrouilles ; les senteurs embaumées sont remplacées par l’odeur des cuirs de la cavalerie et par toutes les émanations de caserne.

Mais tout ceci n’est rien encore : bientôt on va entendre le croassement des corbeaux, alléchés par l’odeur du sang ; la putréfaction des corps empestera l’air… et tout cela, ad majorem patriæ gloriam.

· · ·

Un groupe de généraux et d’officiers d’état-major, une longue-vue à la main, sur une hauteur… Voilà, dans le domaine de la guerre, la situation la plus favorable aux impressions esthétiques !

Du haut de la colline, on voit se dérouler un tableau saisissant et d’une intense poésie guerrière. Le spectacle est grandiose et, à cette distance, semble un véritable décor, d’autant plus saisissant, que l’éloignement ne permet pas d’en saisir les détails horribles et répugnants. On a sous les yeux les grandes lignes de la bataille… de superbes effets de couleurs… de longues colonnes se déroulant sur la route… le déploiement, à perte de vue, des régiments d’infanterie et des divisions de cavalerie… puis, les batteries… le train des équipages… les voitures et les chevaux réquisitionnés, et, enfin, le gros des bagages.

Le tableau grandit encore lorsqu’on peut suivre, non seulement les mouvements des troupes, mais aussi le choc des deux armées : le flamboiement des épées, les ondulations des drapeaux, le reflet des cuirasses, les ruades des chevaux que voilent de temps à autre de sombres nuages de fumée, et qu’accompagne le grondement, dans la montagne, des décharges d’artillerie, dont chaque coup clame dans l’air le mot : Mort ! mort ! mort !

— Hé bien, Tilling, me demandait, hier, un des généraux avec lesquels je me trouvais sur l’éminence occupée par l’état-major : quelle superbe armée ! N’est-ce point vraiment imposant ? Qu’en dites-vous ? À quoi pensez-vous donc 7… À quoi je pensais… je ne pouvais en faire part à mon supérieur. Je répondis très respectueusement quelque chose qui n’était pas vrai. L’obéissance passive qu’exige la discipline et la vérité n’ont rien à voir ensemble. La vérité est fière et se détourne, avec mépris, de tout ce qui est servile.

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Le village est à nous — non, l’ennemi l’a repris. Nous nous en emparons de nouveau — une seconde fois l’ennemi nous en déloge. Mais qu’il soit à l’un ou à l’autre, ce n’est plus un village… c’est un monceau de ruines fumantes.

Les habitants l’avaient abandonné et s’étaient enfuis : heureusement ! car un combat livré dans une localité habitée est encore plus affreux. Les balles des deux côtés tombent dans les maisons et y tuent femmes et enfants. Dans ce village, ainsi pris et repris hier, une famille était restée : deux vieux époux et leur fille en couches. Le mari sert dans notre régiment. Lorsque nous approchâmes, il me dit : « Ma femme et ses vieux parents habitent cette maison au toit rouge ; au nom du ciel, mon colonel, ne dirigez pas l’attaque de ce côté. » — Le pauvre diable arriva juste pour voir mourir l’accouchée et le nouveau-né. Une bombe venait d’éclater près du lit. J’ignore ce que sont devenus les vieux ; ils périrent sans doute sous les décombres ; leur maison fut une des premières incendiées. Le combat en pleine campagne est horrible, mais il est plus hideux encore au milieu d’une ville ou d’un village. Chaque pan de mur est transformé en retranchement ou en barricade, chaque fenêtre en meurtrière. J’ai vu nos soldats retranchés derrière un amoncellement de cadavres à l’abri duquel ils continuaient à tirer sur l’ennemi. Je n’oublierai jamais cette muraille macabre. Un des corps, qui servaient de base à l’horrible édifice, vivait encore et remuait les bras…

Vivait encore ! Conçoit-on ce qu’une telle situation suppose d’atroces souffrances ? Oh ! s’il était un ange de miséricorde planant sur les champs de bataille, quelle besogne admirable et terrible s’il voulait donner le coup de grâce à tous ces malheureux — hommes et bêtes — qui vivent encore !

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Aujourd’hui, nous avons eu un petit engagement de cavalerie, en rase campagne. Un régiment de Prussiens, arrivant au trot, se déploie et fond sur nous, le sabre à la main. Nous n’avons pas attendu l’attaque, et nous sommes élancés au-devant de l’ennemi. Lorsque nous n’avons plus été séparés que de quelques pas, de formidables hourras se sont élevés des deux côtés. Les deux troupes se sont élancées l’une sur l’autre, poitrail contre poitrail, genou contre genou. Les sabres sifflaient dans l’air et retombaient sur les têtes. Bientôt la mêlée a été trop épaisse pour qu’il fût possible de se servir des armes ; les chevaux affolés se cabraient, hennissaient et se précipitaient de tous côtés. Désarçonné, j’ai senti — ce qui n’a rien d’agréable — le sabot d’un cheval me frôler la tempe à une ligne près.

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Nouvelle journée de marche, avec un ou deux engagements. J’ai éprouvé un grand chagrin. Et pourtant, au milieu des horreurs qui m’entourent, je ne devrais pas me laisser aller à une telle impression… mais, je n’y peux rien… je suis navré. Puxl, notre pauvre, notre cher et si joyeux Puxl… ah ! que ne l’ai-je laissé auprès de son petit maître Rodolphe ! Il nous suivait comme toujours. Tout à coup, il pousse un cri de douleur, un obus vient de lui briser les pattes de devant ; il ne peut plus marcher, il reste en arrière, abandonné et « vivant encore » ! « Mon maître, mon bon maître, gémit-il, n’abandonne pas le pauvre Puxl !… » Et son petit cœur se brise. Je suis surtout désespéré à la pensée que le fidèle animal a pu, en mourant, me méconnaître. Il m’a vu me retourner ; il n’a pu douter que j’aie entendu son cri d’angoisse, et, cependant, je l’ai si froidement, si durement abandonné ! Il ignore, hélas ! le pauvre Puxl, que, lorsqu’on abandonne les blessés, on ne peut commander « halte ! » pour un petit chien mourant. Il n’a aucune notion de ce devoir supérieur auquel j’obéis, et son âme de chien fidèle m’accuse.

Bien des gens se demanderaient, en haussant les épaules, comment il est possible, au milieu des catastrophes actuelles, de s’apitoyer sur pareille vétille ? Mais toi, non, Martha ! Je vois une larme te monter aux yeux à la pensée de notre pauvre Puxl !

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Que se passe-t-il ? On commande un peloton d’exécution. Est-ce un espion ? Un ? Non ; en voilà dix-sept ensemble. La tête basse, ils s’avancent sur quatre rangs, entourés d’un carré de soldats. Suit une charrette sur laquelle gît un corps, et, lié à ce corps, le fils du défunt, un enfant de douze ans, également condamné à mort. Je m’éloigne pour ne pas assister à ce drame ; mais j’ai entendu les détonations… j’ai vu, derrière un mur, s’élever la fumée. Tous, l’enfant y compris, sont tombés.

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Enfin, nous voici commodément établis, pour la nuit, dans une petite ville. Pauvres habitants ! nous venons de leur enlever, en réquisitions, leurs subsistances de plusieurs mois. « Réquisition ». Qu’il est heureux d’avoir, pour exprimer un acte pareil, un si joli mot, d’un usage aussi parfaitement sanctionné !

J’ai tout de même été bien aise de trouver bon gite et bon souper. Et puis, il faut que je te raconte ceci :

J’allais me mettre au lit lorsque mon ordonnance m’annonce qu’un homme de notre régiment m’apporte quelque chose et demande à me parler. Je l’ai renvoyé avec une poignée de main, une bonne gratification et la promesse, si malheur lui arrivait, de — m’intéresser à sa femme et à ses enfants, car — figure-toi ma joie — ce qu’il m’apportait, c’était mon Puxl, blessé — honorablement blessé — il est vrai, mais encore vivant et si heureux de retrouver son maître ! Il a dû comprendre, à l’accueil que je lui ai fait, qu’il m’avait, peut-être, accusé injustement de cruauté. Quelle émouvante scène ! Tout d’abord, je lui versai de l’eau ; il la but avec avidité, et, cependant, s’interrompit dix fois pour m’aboyer sa satisfaction. Ensuite, je bandai sa blessure ; je lui présentai un repas savoureux de viande et de fromage et je l’étendis sur mon lit. Nous avons tous deux parfaitement dormi. Le matin, lorsque je me réveillai, il me lécha encore la main, comme pour me remercier, étendit ses petits membres, souffla profondément et… mourut. Pauvre Puxl ! Mieux vaut qu’il en soit ainsi.

Que de scènes terribles à noter aujourd’hui ! En fermant les yeux, j’en revois avec une effroyable netteté tous les détails. Pourquoi tant d’autres rapportent-ils de la guerre de si beaux et fiers souvenirs ? Ceux-là, vois-tu, se raidissent contre la douleur et cachent l’horreur et l’effroi qu’ils ont certainement éprouvés. Quand ils racontent ou écrivent, ils ne sondent pas leurs souvenirs, mais cherchent à conformer leurs récits aux descriptions-types en usage ; ils s’attachent à ne manifester que des sentiments héroïques. S’ils disent une de ces scènes de carnage qui devraient porter tout être humain au paroxysme du dégoût et de l’horreur, ils cherchent à ne rien laisser paraître que froideur et indifférence. De la réprobation, de l’indignation ? Jamais de la vie ! Tout au plus l’ombre d’une légère compassion. quelques soupirs émus… Mais, ils se ressaisissent vite, relèvent fièrement la tête. Haut les cœurs et sus à l’ennemi !… Hurrah !…

J’ai toujours, devant les yeux, ce monticule escarpé que cherchent à escalader, sous le feu de l’ennemi, des chasseurs à pied. Soudain, plusieurs étendent les bras, lâchent leurs armes et roulent de rocher en rocher, les membres broyés et déchiquetés.

Non loin de moi, une bombe éclate près d’un cavalier ; son cheval recule d’abord et bouscule le mien, puis s’élance au galop. Le cavalier est encore en selle, mais un éclat d’obus lui a ouvert le ventre d’où s’échappent ses entrailles. Le haut du corps ne tient plus à la partie inférieure que par la colonne vertébrale ; des côtes aux cuisses, il n’y a plus qu’un énorme trou sanglant. Quelques pas plus loin, l’homme tombe de cheval, mais le pied reste pris dans l’étrier, et le pauvre corps rebondit sur le sol pierreux.

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Un nouvel engagement a lieu dans la petite ville de Saar. Le craquement des poutres, l’éboulement des murs s’ajoutent au fracas de l’artillerie. Une bombe éclate dans une maison. L’explosion est si violente qu’elle lance à une grande hauteur les décombres, qui blessent, en retombant, plusieurs de nos hommes. Je vois voler au-dessus de ma tête une fenêtre dont le volet tient encore : les cheminées roulent des toits et leurs débris remplissent l’air d’une poussière asphyxiante qui brûle les yeux. Le piaffement des chevaux sur les pavés ajoute aux bruits de la mêlée. Le combat se poursuit de rue en rue jusque sur la place du Marché. Au milieu de cette place, se dresse une statue en pierre de la Vierge. La mère de Dieu porte son enfant sur un bras et étend l’autre, dans un geste de bénédiction. C’est là que l’action devient terrible. Les coups pleuvent autour de moi ; je frappe avec fureur sur tous ceux qui m’entourent ; j’ignore si j’ai atteint quelqu’un. Dans de pareils moments on perd la tête. Cependant, deux faits restent gravés dans mon esprit, et je crains de garder un éternel souvenir de cette place de Saar…

Un de nos lieutenants, jeune et pimpant, est désarçonné par un dragon prussien, sorte de Goliath, qui lui fend le crâne aux pieds de la Madone. La douce Sainte fixe sur cette scène son impassible regard. Un autre dragon ennemi saisit mon voisin et le renverse si violemment qu’il lui brise l’épine dorsale… j’ai entendu le craquement. Et la Madone, son bras de pierre toujours étendu, continue de bénir.

⁂

La scène que l’état-major contemple du haut d’une colline est des plus variées aujourd’hui. Voici d’abord l’effondrement d’un pont, au moment où le franchissait un convoi de voitures. Les dernières contenaient-elles des blessés ? Je n’ai pu m’en assurer. J’ai seulement constaté que tout, hommes, voitures, chevaux a été précipité dans le fleuve, très profond et très rapide à cet endroit. Cet incident est, d’ailleurs, heureux, puisque le convoi appartenait aux noirs, et que, dans la partie d’échecs actuelle, je suis du côté des blancs. Ce n’est point fortuitement que le pont s’est écroulé. Sachant que l’adversaire y devait passer, les blancs en avaient sapé les piliers.

Maintenant, c’est une bévue des blancs : notre régiment Khevenhüller, dirigé par une fausse manœuvre dans un marais dont il ne peut se désembourber, est presque complètement exterminé. Tous ces hommes blessés s’affaissent, enfoncent et étouffent. La vase leur remplit le nez et les oreilles.

C’est la faute du colonel ; mais la nature humaine est sujette à erreur. La perte, d’ailleurs, n’est pas considérable, équivalente, à peu près, à celle d’un simple pion dans une partie d’échecs : un coup heureux réalisé par une tour ou par la reine va réparer cela. La vase n’en demeurera pas moins dans le nez, la boucle et les yeux des mourants, mais c’est tout à fait accessoire. La faute stratégique seule est intéressante.

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Ma résolution est prise : si je reviens de cette campagne, je donnerai ma démission. La guerre m’inspire, maintenant, une telle horreur, qu’il y aurait hypocrisie de ma part à rester dans l’armée. Tu sais que c’est avec répugnance, et tout en les condamnant, que j’ai pris part aux dernières campagnes. Ma répugnance, mon dégoût sont maintenant si forts que les motifs qui purent autrefois me décider à poursuivre ma carrière n’ont plus la puissance de m’y déterminer, Les idées qui m’ont fait choisir le métier militaire sont toutes mortes chez moi. Mes convictions nouvelles, d’abord vagues et hésitantes, sont aujourd’hui devenues claires et nettes, et ne me permettent plus de payer mon tribut au culte de la guerre. Une évolution analogue se produit pour bien des esprits dans le domaine de la foi. Le doute et l’indifférence les travaillent d’abord, sans les empêcher, toutefois, de suivre encore avec respect les cérémonies du culte, mais, quand ils ont rejeté tout mysticisme et acquis la conviction que les rites qu’ils suivent répondent à une idée fausse, et quelquefois immorale, ils se refusent à s’agenouiller à côté des insensés qui acceptent de semblables folies ; ils se refusent à tromper le monde et eux-mêmes, et ne franchissent plus le seuil d’un temple, dont ils méprisent la divinité. J’ai suivi tout d’abord l’abominable culte du dieu Mars. Le frisson mystique, enivrant, surhumain, qui saisit les hommes à l’apparition de cette divinité, m’a jadis secoué au point de m’obscurcir l’esprit ; mais je ne puis plus l’éprouver aujourd’hui. La liturgie des ordres du jour, les phrases héroïques du rite militaire, ne me font plus l’effet d’un texte sacré ; la sainte voix du canon et l’odeur de la poudre-encens n’éveillent plus mon extase. J’assiste, désabusé, aux révoltantes cérémonies de ce culte hideux, et je n’y vois plus que les sacrifices humains, je n’y entends plus que les cris des victimes. Voilà pourquoi ces pages, où je t’exprime mes impressions sur la guerre, ne sont que le reflet des mille douleurs que j’ai vues et de celle, si profonde, que j’éprouve.

⁂

Une bataille a été livrée à Königgrätz. Encore une défaite ! une défaite décisive à ce qu’il paraît. Mon père nous en a fait part du ton qu’il aurait pris pour nous annoncer la fin du monde.

Point de lettre, point de dépêche de Frédéric. Est-il mort ? est-il blessé ? Conrad a fait savoir à Lilli qu’il était sain et sauf. La liste fatale n’a pas encore paru. On dit qu’il y a eu quarante mille morts ou blessés. Le dernier billet de Frédéric disait : « Nous marchons sur Königgrätz ». Et depuis trois jours que l’action a eu lieu, rien. rien… toujours rien !… Je pleure… je pleure des heures durant… Mon chagrin n’est pas absolument sans espoir : si j’avais la certitude que tout est fini, je n’aurais même plus la force de pleurer. Mon père est accablé ; Otto est affolé de vengeance. On dit qu’il se forme à Vienne un corps de volontaires dans lequel il veut s’enrôler. La nouvelle circule que Benedeck va être relevé de son commandement, qui sera donné à l’archiduc Albert. On espère que nos troupes ne tarderont pas à se ressaisir et que nous repousserons l’ennemi, qui, dans son arrogance, rêve, dit-on, notre anéantissement complet. Le bruit court que les Prussiens sont en marche sur Vienne. Les esprits sont pleins d’angoisse et de rage. Quant à moi, Frédéric est mon unique pensée, et… aucune… aucune nouvelle !…

Quelques jours après la bataille, nous reçûmes une lettre du docteur Bresser, datée de Königgrätz. Il nous disait que l’immensité des souffrances au milieu desquelles il vivait défiait toute imagination. Il s’était joint à un médecin saxon envoyé par son gouvernement sur le théâtre de la guerre pour dresser, de visu, un rapport sur la situation. Ils attendaient l’arrivée d’une dame saxonne : M Simon, une nouvelle miss Nightingale, qui, dès le début de la guerre, avait pris du service dans les hôpitaux de Dresde, et offrait son concours en Bohême, dans les ambulances voisines des champs de bataille. Bresser devait le lendemain, à sept heures du soir, aller attendre, avec le docteur Brauer, cette courageuse femme à Kôniginhof, dernière station où les trains arrivaient encore. Le docteur nous priait de lui expédier, ce jour-là, à cette station, un envoi de bandes, charpie et autres objets de pansement.

La lecture de cette lettre terminée, j’étais décidée à porter moi-même le ballot demandé. Peut-être Frédéric se trouvait-il dans une des ambulances que voulait visiter M Simon. Je m’attacherais à elle ; je retrouverais mon mari, je le soignerais, je le sauverais.

Quelques heures après la réception de la lettre de Bresser, je quittai Grümitz, sans communiquer mon projet à personne, certaine qu’on s’y serait opposé. Je dis que j’allais à Vienne surveiller l’emballage des objets demandés par Bresser. Je comptais écrire simplement de Vienne à mon père : « Je suis partie pour le théâtre de la guerre. » Je n’étais pas, il est vrai, sans inquiétude. D’abord, j’étais inexpérimentée, puis, la vue du sang, des plaies et de la mort m’a toujours causé une répulsion profonde ; mais, rien ne pouvait plus m’arrêter ; j’étais poussée par une force invincible. Je croyais sentir, fixé sur moi, le regard, à la fois impérieux et suppliant, de mon mari ; il me semblait que, de son lit de souffrance, il me tendait les bras et m’appelait.

La consternation et l’énervement régnaient dans Vienne. Partout des visages abattus. Je croisai plusieurs voitures pleines de blessés ; je cherchai à découvrir si Frédéric n’était pas parmi eux. Je me fis conduire à un hôtel d’où je dirigeai la confection du ballot à emporter et expédiai ma lettre pour Grümitz. Je revêtis un costume de voyage et me rendis à la gare du Nord. Je voulais prendre le premier train pour Königinhof : j’agissais sous l’empire d’une idée fixe.

Àla gare, quelle agitation ! quelle vie ! Je devrais plutôt dire : quelle agitation de mort ! Les salles d’attente, les hangars, les quais étaient encombrés de blessés, dont plusieurs agonisaient. Et quelle cohue ! Gardes-malades civils, ambulanciers, sœurs de charité, médecins, hommes et femmes de tous rangs de la société venus là pour s’enquérir d’un des leurs, ou pour offrir aux blessés quelques douceurs, telles que du vin, des cigares, etc. Tous les employés de la gare étaient occupés à refouler le public envahissant. On voulut aussi me faire reculer.

— Que voulez-vous ?… Place !… La distribution de comestibles et de boissons est défendue… Adressez-vous au comité ; les dons y sont reçus.

— Non, non, je veux partir. À quelle heure le premier train ? J’eus beaucoup de peine à obtenir une réponse. J’appris, enfin, que les trains de départ étaient suspendus pour laisser la voie libre aux trains d’arrivée, amenant d’immenses quantités de blessés. Aucun train de voyageurs ne devait plus partir de la journée ; il n’y avait plus que deux départs : l’un, pour des troupes de réserve, et l’autre, exclusivement affecté au comité patriotique de secours aux blessés, ne devant, prendre, pour les amener dans les environs de Königgrätz, que des médecins, des ambulanciers, des sœurs de charité avec le matériel d’ambulance.

— Ne pourrais-je pas être de ce second départ ?

— Impossible !

Il me semblait toujours entendre la voix de Frédéric. Et je ne pouvais partir ; c’était à en devenir folle !

J’aperçus, à l’entrée du hall, le baron S…, vice-président de la Société patriotique de secours, dont j’avais fait la connaissance lors de la guerre de 59. Je courus à lui :

— Au nom de Dieu, venez-moi en aide ! vous me reconnaissez ?

— La baronne Tilling, fille du comte Althaus… certainement… très honoré…, en quoi puis-je vous être utile ?

— Vous expédiez un convoi en Bohême ; permettez-moi d’en faire partie… Mon mari mourant m’appelle… Votre cœur est noble et bon, ne repoussez pas ma demande !

Il réfléchit, hésita un instant, puis finit par accéder à ma prière. Il appela un des médecins envoyés par la Société, me recommanda à lui, et me laissa sous sa protection.

Le départ ne devait avoir lieu qu’une heure plus tard. J’aurais voulu entrer dans la salle d’attente, mais il y avait partout des blessés. On ne voyait que des corps étendus ou accroupis, des têtes livides et bandées. Je n’avais pas le courage de regarder de près ; je voulais conserver toute mon énergie pour mon voyage et pour mon calvaire ; je voulais tout réserver pour lui, pour lui dont j’entendais toujours le pressant appel.

Impossible cependant d’échapper à l’horrible spectacle. Je me réfugiai sur le quai, mais là, quel drame plus navrant encore ! Un train énorme arrive, bondé de blessés. Oh ! le déchargement de ce train ! Les moins atteints descendent seuls et se traînent comme ils peuvent. Il faut soutenir et même porter le plus grand nombre. Les civières disponibles sont aussitôt occupées et les patients attendent, allongés par terre, le retour des porteurs. On dépose à mes pieds un malheureux dont j’entendais le râle guttural et saccadé. Je me penchai pour lui adresser une parole de sympathie, mais, je reculai d’horreur en me cachant le visage dans les deux mains. Ce n’était plus une tête humaine : la mâchoire inférieure était emportée, un des yeux pendait hors de l’orbite et il se dégageait de ce pauvre corps une puanteur de sang et d’ordures. Je voulus me lever et fuir. Je sentis que j’allais me trouver mal ; ma tête alla frapper contre le mur derrière moi. Faible et lâche créature, que suis-je venue faire dans ce lieu de douleur où je me sens incapable d’apporter le moindre secours ! La pensée de Frédéric m’aida seule à me ressaisir. Quand même je devrais le retrouver dans le même état que ce malheureux, pour lui je pourrais tout supporter… Je le serrerais dans mes bras… je l’embrasserais… Le dégoût, l’horreur, tout s’effacerait devant la violence de mon amour.

’Une idée terrible me traversa l’esprit : mais si ce malheureux… si c’était Frédéric !… Je rassemblai tout mon courage… je regardai : non, ce n’était pas lui !

⁂

Elle passa, enfin, cette heure de mortelle attente. On avait emporté l’agonisant. J’avais entendu un major dire : « Étendez-le sur ce banc, impossible de le transporter maintenant à l’hôpital ; il est du reste aux trois quarts mort.

Le malheureux entendait encore fort bien, car, à ces paroles, il avait, dans un geste de désespoir, levé les deux bras vers le ciel !

Me voici assise en wagon avec deux médecins et quatre Sœurs de charité. La chaleur est étouffante, l’air est imprégné d’une odeur d’hôpital et de sacristie, de phénol et d’encens. J’ai le cœur soulevé, j’appuie la tête contre la cloison et je ferme les yeux.

Le train s’ébranle. C’est en général l’instant où le voyageur pense au but de sa course. Je m’étais souvent trouvée sur cette ligne : j’avais alors en perspective une visite dans un château, chez des amis, ou bien un séjour dans une charmante station thermale. Lors de notre voyage de noces, c’était aussi cette ligne que nous avions prise pour nous rendre en Prusse, où nous attendait, dans la famille de Frédéric, une réception si affectueuse. — « La Prusse » ! Quel son différent rendait maintenant ce mot ! Et aujourd’hui, mon but… est un champ de bataille… une ambulance… des lieux de mort, de souffrance et d’épouvante… Je frissonnai.

— Madame, me dit un des médecins, vous me paraissez souffrante, vous êtes pâle ?

J’ouvris les yeux. Mon interlocuteur était jeune, d’une physionomie sympathique. Il devait faire ses débuts. C’était bien, de sa part, d’accepter comme premier service ce poste si pénible et si douloureux. J’éprouvais, à l’égard des personnes assises avec moi dans le wagon, un sentiment de reconnaissance pour le soulagement qu’elles se disposaient à apporter aux victimes de la guerre. J’offrais un sincère tribut d’admiration à l’esprit de sacrifice et de vraie charité des sœurs. Il faut qu’elles éprouvent pour tous les hommes cet immense amour que j’éprouve pour mon mari. Si ce malheureux, que j’avais vu agoniser à mes pieds, et dont l’aspect m’avait causé une telle nausée, eût été Frédéric, toute répulsion se fût évanouie pour moi. Ces saintes filles, au nom de l’amour qu’elles portent au Christ, leur époux d’élection, soignent avec dévouement tous les hommes, leurs frères.

— Non, docteur, répondis-je à la bienveillante question du jeune médecin, je ne suis pas malade ; je ne suis que fatiguée.

— J’ai appris du baron S…, me dit le médecin en chef, se mêlant à la conversation, que votre mari a été blessé à Königgrätz et que vous vous proposez d’aller le soigner ; savez-vous exactement où il se trouve ?

— Hélas non ! répondis-je, mon but est Königinhof. J’y suis attendue par un ami, le docteur Bresser.

— Je le connais ; nous avons exploré ensemble, il y a trois jours, le champ de bataille.

— Exploré le champ de bataille ! répétai-je en frissonnant ; oh ! racontez-nous…

— Oui, monsieur le docteur, dit une des sœurs, faites-nous ce triste récit ; nous pourrons être appelées à donner notre concours dans de semblables explorations.

Le docteur commença le récit ; je ne puis naturellement pas le reproduire mot à mot. Il s’interrompait souvent et ne le reprenait que sur mes instances ou sur celles aussi pressantes de la sœur. Ces tableaux entrecoupés firent passer devant mes yeux une série de scènes d’horreur. Elles se sont gravées si profondément dans ma mémoire que je puis encore, aujourd’hui, en évoquer le souvenir. Je me trouvais dans un état de violente surexcitation. Hallucinée par l’image de Frédéric, je le voyais mêlé à toutes ces lamentables histoires. C’est pour cela qu’elles me sont demeurées dans l’esprit comme de douloureuses expériences personnelles. Plus tard, j’ai transcrit dans mon journal le récit du major comme si j’avais été moi-même le témoin des faits.

· · ·

L’ambulance est établie derrière une colline. De l’autre côté, le combat fait rage. Le sol est ébranlé ; des nuages de fumée obscurcissent l’air. Le canon gronde. Il faut envoyer des patrouilles de brancardiers sur le champ de bataille pour relever les blessés et les transporter à l’ambulance. Est-il quelque chose de plus héroïque que de s’exposer ainsi, sous la pluie des balles, à tous les dangers de l’action sans en partager la sauvage ivresse ? Certes, c’est une fonction glorieuse entre toutes ! Eh bien ! d’après les préjugés militaires, un jeune homme alerte, vigoureux, qui se respecte, n’entre pas dans le corps des brancardiers, et, quoique le chirurgien militaire ait grade d’officier supérieur, il ne peut même pas être comparé à un lieutenant de cavalerie.

Le caporal brancardier dirige ses gens vers une petite déclivité de terrain contre laquelle une batterie vient d’ouvrir le feu. Ils marchent à travers un nuage de fumée ; les balles s’abattent à leurs pieds et soulèvent devant eux des tourbillons de terre et de poussière. Au bout de quelques pas, ils rencontrent déjà des blessés, légèrement atteints, il est vrai, et pouvant, pour la plupart, se traîner seuls ou s’aider. L’un d’eux s’affaissa, non pas à cause de sa blessure, mais d’épuisement.

— Nous n’avons rien mangé depuis deux jours ; après une marche forcée de douze heures, à peine arrivés au bivouac…, on a sonné l’alarme et… la bataille.

Les brancardiers s’éloignent, laissant ces blessés poursuivre leur chemin et secourir, comme ils le pourront, leur camarade exténué. Ils doivent réserver leurs secours pour d’autres qui en ont un plus pressant besoin. Ils aperçoivent, sur une pente rocheuse, une masse sanglante : elle est composée d’une douzaine de soldats. L’aide-major s’arrête et fait quelques pansements, mais on ne peut emporter ces blessés : il faut relever ceux qui tombent sur le champ de bataille ; peut-être pourra-t-on prendre ceux-là au retour.

La patrouille se remet en marche. Le nombre des blessés qu’elle rencontre grandit toujours ; ils avancent avec peine, se soutiennent les uns les autres. On leur distribue le contenu des gourdes, on donne quelques soins provisoires aux plaies les plus cuisantes, et en indique le chemin de l’ambulance. Les brancardiers avancent toujours à travers les cadavres, dont beaucoup conservent les traces d’une horrible agonie : ils ont les yeux démesurément ouverts, les ongles enfoncés dans la terre, les poils de la barbe hérissés, les dents serrées sous des lèvres distendues.

Voici un chemin creux, dans lequel sont amoncelés, pêle-mêle, morts et blessés. Ces derniers voient arriver les ambulanciers comme des anges sauveurs. Ils implorent du secours, ou, d’une voix éteinte, demandent à boire. Mais, hélas ! les provisions sont déjà épuisées, et que peuvent ces quelques ambulanciers ! Il leur faudrait cent bras à chacun pour soulager tant de détresse… Cependant, ils font ce qu’ils peuvent. Soudain, retentit l’appel du corps de santé. Les ambulanciers s’arrêtent… « Ne nous abandonnez pas, ne nous abandonnez pas ! », gémissent les pauvres blessés… Mais le son du corps se fait entendre de nouveau, aisément reconnaissable au milieu de tous les bruits de la bataille. Un adjudant arrive au galop : « Le service de santé ? » — « Présent ! », répond le caporal d’ambulance. — « Suivez-moi. »

Certainement quelque général blessé. Il faut obéir et abandonner les autres. — « Courage, patience, camarades, nous allons revenir. » Ceux qui l’entendent, aussi bien que ceux qui le disent, savent que ce n’est pas vrai.

Au pas accéléré, ils suivent l’adjudant, qui leur montre le chemin. Il ne faut plus songer à s’arrêter, bien que, de droite et de gauche, retentissent des cris de souffrance et des appels de secours. Il faut avancer malgré les balles qui pleuvent à l’entour et atteignent plusieurs brancardiers. Il faut marcher, toujours marcher, au travers des monceaux d’hommes se tordant et hurlant de douleur. Il en est qui viennent d’êtres broyés sous les sabots des chevaux ou sous les roues des canons. En apercevant la patrouille d’ambulance, ces malheureux font un suprême effort pour se soulever… mais… en avant… en avant !…

⁂

La relation que nous fit le major de la marche d’une patrouille d’ambulance était remplie d’autres épisodes semblables et pires encore : l’explosion d’obus au milieu d’ambulanciers au travail vient interrompre ou augmenter leur effroyable besogne… Les hasards de la bataille refoulent le combat vers les stations de pansement, jusqu’aux abords des hôpitaux volants… ; le personnel de santé, le major, les blessés sont enveloppés dans le tumulte d’une attaque, d’une poursuite, d’une fuite… Un cheval démonté, dans sa course affolée, renverse violemment la litière sur laquelle on transporte un mourant. Mais voici plus d’horreur encore. On vient de déposer dans une métairie et de réconforter le mieux possible une centaine de blessés. Les pauvres diables sont presque heureux et expriment leur reconnaissance. Une bombe éclate, qui met le feu à cette ambulance. Les cris, ou plutôt les hurlements qui s’échappent de ce lieu de désespoir, et, dans leur sauvage violence, dominent tous les autres bruits de la mêlée retentiront éternellement dans le souvenir de ceux qui les ont entendus… Hélas ! Pour moi aussi ils sont inoubliables, car, pendant le récit du major, il me semblait voir Frédéric, mon Frédéric, au nombre des blessés de ce lieu maudit, et entendre ses cris.

— Vous vous trouvez mal, madame ? me dit le docteur, en s’interrompant ; j’avais trop présumé de vos nerfs.

Mais je voulais en entendre davantage. Je l’assurai que ce n’était qu’une faiblesse passagère, conséquence de l’extrême chaleur et d’une mauvaise nuit, et le priai de reprendre son récit. Il me semblait que de tous ces cercles de l’enfer, les derniers, les plus épouvantables, n’avaient peut-être pas été décrits. Il est, en effet, quelque chose de plus hideux qu’un champ de bataille pendant l’action : c’est un champ de bataille après l’action.

Plus de tonnerre d’artillerie, plus d’éclats de trompette, plus de roulements de tambour. On n’entend que les gémissements de la souffrance et le râle de la mort. Sur le terrain défoncé, partout, des mares au miroitement rougeâtre ; toutes les : maisons dévastées ; çà et là, seulement, une pièce de terre couverte d’épis ; des villages transformés en un monceau de ruines, les arbres des forêts abattus ou carbonisés, les haies saccagées, sur le sol, des milliers et des milliers de morts ou de mourants, qui agonisent sans secours. On ne voit plus une seule fleur, un seul bourgeon sur les chemins ni dans les champs ; on n’y aperçoit que des sabres, des baïonnettes, des sacs, des manteaux épars, des voitures de munitions renversées, des canons aux affûts brisés. C’est auprès des canons, dont la gueule est toute noire de fumée, que le sol est le plus ensanglanté : c’est là que se trouvent en plus grand nombre les morts, les blessés et ceux qui ont été le plus atrocement mutilés. On voit des corps entièrement broyés par les obus, des chevaux au poitrail béant ; quelques-uns essayent, mais en vain, de se relever sur les pattes qui leur restent ; il en est qui recommencent plusieurs fois cet effort désespéré, puis s’affaissent pour toujours, la tête tendue, pour pousser leur dernier hennissement, leur cri de mort si pitoyablement lugubre. Voici une ravine comblée de corps. Bon nombre de blessés s’étaient, en se traînant dans la boue, réfugiés jusqu’ici, espérant s’y cacher ; mais une batterie leur a passé dessus ! Plusieurs vivent encore — masse hideuse, bouillie sanglante — mais « ils vivent encore ».

Est-ce tout ? Non. Il est encore quelque chose de plus terrible, de plus infernal que tout cela. C’est l’apparition de cette écume de l’humanité, qui suit les armées en campagne, et qui vient, après la bataille, accomplir son œuvre d’hyène. Ces monstres se glissent dans l’ombre, se penchent sur les morts et sur les « vivants encore », les dépouillent de leurs vêtements, et, impitoyablement, arrachent les bottes des jambes fracassées et les anneaux des mains broyées. Quelquefois, pour faciliter le larcin, le doigt est simplement coupé. Si la victime essaye de se défendre, les hyènes l’assassinent, ou, pour ne pas s’exposer à être reconnues, lui crèvent les yeux.

Aux dernières paroles du docteur, je ne pus retenir un cri. La scène qu’il venait de décrire, je la voyais, et les yeux dans lesquels s’était enfoncé le couteau du monstre, c’étaient les yeux de Frédéric… ces yeux si bleus… si doux et tant aimés.

— Pardonnez-moi, madame, mais c’est vous qui avez voulu…

— Oui, oui, je veux tout entendre. C’est pendant la nuit qui suit la bataille que se passe ce que vous venez de raconter ? Ces scènes ont lieu à la lueur des étoiles ?

— Et à la lueur des torches. Les patrouilles, envoyées par le vainqueur pour inspecter le champ de bataille, portent des torches et des lanternes ; des lanternes rouges sont aussi hissées sur des poteaux indicateurs, qui désignent les points sur lesquels sont établies des ambulances provisoires.

— Et quelle est l’impression du lendemain ?

— Plus lamentable encore, si possible. Le contraste entre le sourire du jour et la hideuse besogne qu’il éclaire est en effet doublement navrant. De nuit, ce tableau a quelque chose de spectral, de fantastique. De jour, c’est l’image même de la désolation. C’est alors que l’on peut apprécier la masse énorme des cadavres : sur les routes, dans les champs, dans les fossés, au milieu des décombres, partout… partout des morts. Un grand nombre est dépouillé ; plusieurs sont entièrement nus. Malgré le zèle déployé durant la nuit par les corps d’ambulance, bon nombre de blessés gisent encore sur le sol ; leurs visages sont livides, verts, jaunes, leur expression hébétée. Il en est qui, convulsés par des souffrances intolérables, supplient ceux qui les approchent de les achever. Des troupes de vautours s’abattent sur les arbres et se réjouissent à grands cris de l’alléchant festin qu’ils ont flairé. Des chiens affamés viennent, des villages voisins, lécher le sang des plaies. On aperçoit encore quelques hyènes se pressant d’achever leur atroce besogne… Voici, maintenant, l’immense ensevelissement.

— Par qui est-il effectué ? Par le service de santé ?

— Il ne suffirait pas à ce gigantesque travail ! Il a bien assez à faire à s’occuper des blessés.

— Ce sont alors des troupes commandées ?

— Non ; on utilise pour cela des individus requis ou s’offrant volontairement : vagabonds, gens du train, qui suivent toujours les cantines et les fourgons de bagages, mêlés par la force des choses aux opérations militaires, chassés pêle-mêle avec les habitants des villages, des métairies. Ce sont eux qui creusent les fosses, de grandes, c’est-à-dire de larges fosses, car il ne saurait être question de les faire profondes ; on n’en a pas le temps. On y jette les corps, la tête en haut, la tête en bas, comme cela se trouve ; ou bien, on forme un monceau de corps, sur lequel on répand un ou deux pieds de terre ; cela ressemble à un tumulus. Quelques jours après, survient une forte pluie qui enlève ce mince linceul et laisse à découvert ces cadavres décomposés. Mais qu’importe, c’est le moindre souci de ces gais fossoyeurs. Car ce sont de joyeux compères. Tout en accomplissant leur macabre besogne, on peut les entendre siffler ou fredonner de gais refrains, échanger entre eux des plaisanteries obscènes. On en a vu danser une ronde autour de ces tranchées béantes. Ils s’inquiètent fort peu de savoir si, dans ces corps enfouis, la vie persiste encore ; et cependant, le cas n’est pas rare : un spasme avec rigidité suit souvent une blessure. Bien des individus, après avoir échappé au danger d’être enterrés vivants, en ont raconté les angoisses. Mais combien n’ont rien pu dire ! Quand on a quelques pieds de terre sur la bouche, il faut bien se taire.

— Ô mon Frédéric… mon Frédéric !… entendis-je gémir dans mon âme.

— Voilà ce qui se passe le lendemain d’un jour de bataille, ajouta le major. Voulez-vous savoir ce qui arrive le soir suivant ?

— Oh ! je le sais, docteur, dans l’une ou l’autre capitale des deux États ennemis, on a reçu la nouvelle télégraphique de la glorieuse victoire. Dans la journée, tandis que là-bas, autour des fosses, s’exécute la danse des hyènes, on chante, dans les églises : Nous te louons, Seigneur ! Et le soir, la mère ou la femme de quelque malheureux soldat enterré vivant allume des lampions sur sa fenêtre, car la ville doit être illuminée.

— Oui, madame, telle est la comédie qui se joue dans la cité ; mais, sur le champ de bataille, la tragédie n’est point terminée au second coucher du soleil. Après ceux que l’on a ensevelis ou transportés dans les ambulances, il y a encore tous les morts et les blessés qui n’ont pas été relevés. Cachés derrière d’épais buissons, entre de hauts épis, parmi des décombres, combien ont échappé à l’œil des brancardiers et des fossoyeurs ! Ces malheureux auront à endurer le martyre d’une agonie de plusieurs jours et de plusieurs nuits, exposés aux rayons brûlants des midis et aux noirs frissons des ténèbres, couchés sur des pierres ou des chardons, asphyxiés par les miasmes de putréfaction qui s’échappent des cadavres voisins et de leurs propres blessures…, proie encore frissonnante réservée au festin des vautours.

⁂

Quel voyage ! Le médecin avait depuis longtemps cessé de parler que les images évoquées par son récit défilaient encore devant mes yeux. Pour échapper à leur obsession, j’essayai de regarder le paysage ; on y sentait partout la terreur de l’ennemi : « Les Prussiens arrivent !… les Prussiens arrivent !… » Ce cri devait retentir comme un signal d’alarme à travers le pays. Abandonnant leurs demeures, chargés de tout ce qu’ils pouvaient emporter, des groupes de paysans se sauvaient. Les routes étaient sillonnées de longues files de chariots remplis de lits, de provisions, d’ustensiles de ménage ; sur le même fourgon, le plus jeune enfant côtoyait de petits pourceaux et des sacs de pommes de terre ; à côté, le mari, la femme et les aînés marchaient la tête basse. Je vis une famille défiler ainsi dans un chemin côtoyant le talus de la voie ferrée. Où allaient ces pauvres gens ? Ils ne savaient peut-être pas eux-mêmes ; ils ne songeaient qu’à fuir devant les Prussiens, comme on fuit devant l’incendie qui flambe, devant le flot qui monte.

Nous croisâmes plusieurs trains remplis de blessés… toujours les mêmes visages blafards… toujours des têtes bandées… toujours des bras en écharpe. Les quais des gares, sur lesquels stationne habituellement la foule affairée ou insouciante, sont encombrés de corps allongés ou accroupis ; ce sont des malheureux relevés sur le champ de bataille ou amenés des hôpitaux environnants qui attendent leur tour d’être transportés à Vienne. Ils attendront peut-être ainsi de longues heures. Qui sait combien de convois de blessés ont déjà passé devant eux ! On les a amenés du champ de bataille la première station de pansement, puis à l’ambulance, de l’ambulance à l’hôpital volant, et ensuite dans une localité quelconque ; maintenant ils ont en perspective le voyage sur Vienne. Une fois arrivés, nouveau transport à l’hôpital… et, de là, après tant d’indicibles souffrances, renvoyés au régiment ou portés au cimetière… Oh !… que je les plaignais… que je les plaignais, tous ces pauvres malheureux ! J’aurais voulu m’agenouiller à côté de chacun d’eux et leur dire quelques paroles de sympathie ; mais le docteur s’y opposait. À chaque arrêt du train, il me prenait par le bras et m’obligeait à entrer dans le bureau de la gare, où il me faisait apporter du vin ou tout autre rafraîchissement.

Les sœurs commencèrent ici leur œuvre de charité : elles présentaient aux blessés toutes les boissons et tous les vivres qu’elles pouvaient recueillir ; mais, le plus souvent, les provisions des buffets étaient épuisées. Cette agitation dans les gares me plongeait dans un effarement stupide. Ces courses en tous sens, ce brouhaha, ces allées et venues des brancardiers, ces monceaux de soldats sanglants et gémissants, ces femmes sanglotant et se tordant les mains, ces cris, ces bagages amoncelés, ces canons, ce matériel de guerre, et, tout près, des chevaux, du bétail mugissant, la sonnerie constante du télégraphe, le passage continuel de trains arrivant de Vienne, bondés de troupes de réserve, tous ces soldats, entassés dans les compartiments, me troublaient et m’effaraient. Lorsqu’un de ces convois traversait la station, on entendait une sorte de rugissement frénétique qui dominait les bruits de la machine. C’était un chant de guerre. Puis le train disparaissait, emportant une partie de son chargement à une mort certaine ; oui, certaine, — car, si aucun soldat ne pouvait se dire qu’il périrait sûrement, tous allaient au-devant de la mort, qui les attendait dans une proportion déterminée. Il pouvait y avoir, peut-être, autrefois, une certaine beauté dans la marche d’une armée se déroulant à perte de vue sur une grand’route ; mais quelle absurdité que de voir le chemin de fer, symbole de la culture scientifique et du rapprochement des nations, favoriser ainsi le déchaînement de la barbarie ! Quel non-sens que de voir ce télégraphe, magnifique triomphe de l’intelligence humaine, au service de l’antique, de l’odieux principe de la haine et de la guerre !

Ces pensées, qui bourdonnaient sans cesse dans ma tête, augmentaient mon désespoir. J’enviais ceux qui, dans la naïveté de leur douleur, pleuraient et se tordaient les mains, mais ne se révoltaient pas contre cette hideuse comédie, et n’accusaient personne, pas même ce « dieu des armées », cause de tous leurs malheurs !

Il était tard quand j’arrivai à Königinhof. Mes compagnons de voyage étaient descendus à la station précédente. Je me trouvai seule, tremblante et anxieuse. Que deviendrais-je si le D Bresser n’était pas là ? J’étais brisée de fatigue, énervée par tant de sensations de terreur et d’angoisse. N’eût été mon ardent désir de retrouver Frédéric, j’aurais souhaité la mort ! Pouvoir se coucher, s’endormir et ne plus se réveiller dans un monde où se passent des drames aussi affreux et aussi insensés !…

Le train s’arrêta. J’en descendis avec peine, tenant, d’une main, un sac qui contenait mon nécessaire de voyage, et de l’autre, une petite valise où j’avais un peu de linge pour moi et des bandes pour pansements. Je ne m’étais pas séparée de mes objets de toilette, ne pouvant me figurer qu’on pût se passer de savon, de brosses et de peignes ; car, à mon avis, la propreté est au corps ce que l’honnêteté est à l’âme. J’allais apprendre qu’il est des temps où il faut savoir s’en priver. C’est, du reste, très logique : la guerre étant la négation du progrès, il est naturel qu’elle supprime tous les acquêts de la civilisation et ramène l’homme à la sauvagerie primitive, et à cette chose si révoltante pour les natures affinées : la saleté.

La caisse que j’avais prise à Vienne pour le D Bresser avait été, comme toutes les autres, confiée aux soins du comité de secours. Qui sait quand elles arriveraient à destination ? Je n’avais avec moi que mes deux colis à main, et, à la ceinture, un petit sac de cuir contenant quelques billets de banque. D’un pas chancelant, je traversai les rails et gagnai le quai. Malgré l’heure avancée, le tumulte ne cessait pas : des blessés, toujours des blessés ! Königinhof regorgeait de ces malheureux ; ils avaient été transportés par fournées à la gare, et pansés d’une façon très sommaire, ils gisaient étendus sur le sol… sur des pierres…

La nuit, sans lune, était très sombre ; la scène n’était éclairée que par trois ou quatre lanternes suspendues à des poteaux. Épuisée de fatigue, ivre de sommeil, je m’affaissai sur le coin d’un banc et déposai mon bagage par terre.

Je n’eus d’abord pas le courage de regarder autour de moi pour chercher des yeux Bresser ; j’étais persuadée que je ne le rencontrerais pas : il y avait dix chances contre une pour qu’il eût été empêché de venir, ou retardé. Mon train, d’ailleurs, avait eu un retard énorme. La régularité — cet autre acquêt de la civilisation — était mise de côté comme tout le reste.

Mon entreprise m’apparut alors comme une véritable folie. Cet appel de Frédéric, que j’avais cru entendre, n’était certainement qu’un effet de mon imagination. Et qui sait ? Frédéric était peut-être, en ce moment, en route pour Grümitz. J’entendais maintenant l’appel d’une autre voix ; je pensais à Rodolphe demandant « maman » avec larmes et cris, ne pouvant s’endormir sans le baiser de chaque soir. Où me diriger si je ne trouvais pas Bresser ? L’espoir de le rencontrer était devenu problématique pour moi. J’avais, heureusement, mon porte-monnaie bien garni, et l’argent est toujours d’un puissant secours pour se tirer d’embarras. Je portai machinalement la main à l’endroit où pendait mon sac. Grand Dieu ! la courroie qui le soutenait s’était rompue, le sac n’y était plus… je l’avais perdu… Quel coup ! Je n’invectivai cependant pas le sort, je ne me plaignis pas. Dans un moment où le malheur pleuvait sur tous, comment oser gémir d’une légère infortune ? Je ne redoutais qu’un seul désastre : la mort de Frédéric.

J’examinai toutes les personnes présentes ; point de D Bresser.

Je m’informai :

— Où puis-je trouver le chef de station ?

— Le chef de la station médicale, le médecin d’état-major S… ? Le voilà là-bas.

Ce n’était pas lui que je cherchais, mais peut-être pourrait-il me renseigner sur Bresser. Je m’avançai vers l’endroit indiqué. Le médecin-major causait avec un monsieur debout à côté de lui :

— C’est pitié, l’entendis-je dire ; des dépôts ont été établis ici et à Turnau, pour les hôpitaux des environs du champ de bataille ; les dons arrivent en abondance. Mais qu’en faire ? Comment les déballer, les classer, les envoyer à destination ?… Nous manquons de mains, nous aurions besoin d’une centaine d’employés actifs.

J’allais adresser la parole à ce major, lorsque quelqu’un s’avança précipitamment vers lui, et, dans cette personne, je reconnus Bresser. D’un bond, je lui sautai au cou.

— Vous… vous… baronne Tilling ! mais que faites-vous ici ?

— Je suis venue pour aider, pour soigner… Frédéric n’est-il pas dans un de vos hôpitaux ?

— Je ne l’ai pas vu.

Cette réponse me fut-elle agréable ou pénible ? Je ne sais. Il n’était pas ici. Mort ou sauf, alors ? Mais Bresser ne pouvait avoir vu tous les blessés des environs. Je voulais visiter moi-même toutes les ambulances.

— Et M Simon ? demandai-je.

— Elle est ici depuis quelques heures… Quelle femme ! Quelle énergie ! Quelle prudence ! Quelle décision ! Elle fait transporter, en ce moment, dans les compartiments libres du train les blessés entassés ici. Elle a appris que c’est à Horonewos, dans les environs, que le secours est le plus nécessaire ; elle va s’y rendre, et je l’accompagne…

— Laissez-moi venir avec vous ?

— Vous n’y songez pas, madame ? Vous, si raffinée, si délicate, si peu habituée à un si dur labeur !

— Que pourrais-je faire d’autre ici ? Docteur, vous êtes mon ami, aidez-moi à accomplir mon projet… Je ferai tout ce qu’on me demandera ; j’accepterai toutes les besognes. Présentez-moi à M Simon comme garde volontaire, et emmenez-moi avec vous !

— Eh bien, que votre volonté soit faite ! Voici cette vaillante femme. Venez !

⁂

Le docteur me conduisit vers M Simon et me présenta comme garde ; elle me salua de la tête, puis se retourna immédiatement pour donner un ordre. Dans la pénombre, je ne pus distinguer ses traits.

Cinq minutes plus tard, nous partions pour Horonewos dans un chariot qui venait de transporter des blessés. Nous nous assîmes sur la paille encore sanglante du précédent chargement. Un soldat sur le siège, à côté du cocher, tenait une lanterne dont la lueur tremblante était censée éclairer la route. J’avais, de plus en plus, l’impression d’un mauvais rêve. La présence de Bresser était le seul lien qui me rattachât à la réalité ; j’avais une main posée sur une des siennes ; il me soutenait de son autre bras :

— Appuyez-vous sur moi, pauvre enfant ! murmura-t-il.

Je m’appuyai aussi bien que je pus et cependant, quelle torture de se sentir cahoter au fond de ce chariot encore humide de sang ! Et je n’étais pas blessée ! Que devaient éprouver, ainsi traînés à travers champs, les malheureux dont les membres étaient broyés et dont les os brisés déchiraient la peau ?

Mes paupières se fermaient malgré moi ; j’étais torturée d’un impérieux besoin de sommeil et ne pouvais cependant dormir, tant le chariot me secouait, tant mes nerfs étaient surexcités. Je sentais tourbillonner dans mon cerveau des pensées et des images aussi confuses que les rêves de la fièvre. Les scènes effroyables racontées par le major revivaient dans mon esprit ; je croyais en entendre encore le récit et même les voir ; je voyais les fossoyeurs agiter leurs pelles, les hyènes se glisser auprès des morts et des blessés ; j’entendais les hurlements des victimes de l’incendie de la ferme et des mots bourdonnaient à mes oreilles : vautours… gens de cantine… patrouille d’ambulance… Cela ne m’empêchait pas d’entendre la conversation à mi-voix de mes compagnons de route… Une partie des troupes en déroute a fui vers Königgrätz, racontait Bresser. Les portes étaient fermées ; du haut des murs on leur a tiré dessus, sur les Saxons surtout, que, dans le demi-jour on prenait pour des Prussiens. Des centaines de nos pauvres soldats sont tombés dans les fossés et y sont restés. L’Elbe a arrêté les fuyards. Arrivés sur ses bords, la confusion a été indescriptible. Les ponts étaient tellement encombrés de chevaux et de canons que les fantassins, n’y trouvant plus de place, se sont jetés par milliers dans le fleuve… même les blessés…

— Ce doit être affreux à Horonewos, dit M Simon : le village et le château ont été abandonnés ; l’intérieur du château est dévasté et rempli de blessés… quel soulagement nous allons leur apporter !… Mais combien insuffisant !…

— Notre corps médical est beaucoup trop restreint. Il faudrait être ici plus de cent pour suffire au strict nécessaire. Nous manquons d’instruments, de médicaments et encore… en eussions-nous assez, à quel résultat arriverions-nous ? Avec une telle masse de blessés, les plus dangereuses épidémies sont inévitables. La première mesure à prendre devrait toujours être d’évacuer, au plus vite, les hôpitaux provisoires : mais, l’état des malheureux est le plus souvent si grave qu’aucun médecin consciencieux ne voudrait assumer la responsabilité de leur transport… L’effectuer, c’est les tuer… Les laisser, pourtant, c’est courir la chance du typhus. Quelle alternative ! Ce que j’ai vu, ces derniers jours, dépasse toute imagination. Attendez-vous au pire, madame !

— J’ai du courage et une expérience de plusieurs années ; mon énergie croît, heureusement, en proportion de la détresse.

— Je le sais, votre réputation vous a précédée. Pour moi, au contraire, devant de tels désastres, mon courage faiblit, le cœur me manque. Entendre des centaines, des milliers d’infortunés implorer du secours et ne pouvoir leur en donner… Oh ! c’est affreux ! Dans les ambulances improvisées, aux abords des champs de bataille, on manquait de tout… d’eau surtout… et de pain. Tout local pourvu d’un toit : église, métairie, château, hutte, est rempli de blessés. Tous les véhicules sont réquisitionnés pour leur transport. Les routes sont sillonnées de ces chariots d’enfer, car, ce qui roule de souffrances dans ces lugubres transports peut bien être qualifié d’infernal. Officiers, sous-officiers, soldats, gisent pêle-mêle, couverts, à en être méconnaissables, de poussière, de crasse, de sang ; poussant des gémissements et des cris qui n’ont, parfois, rien d’humain, et encore, ceux qui peuvent crier ne sont-ils pas les plus à plaindre.

— Plusieurs meurent en chemin ?

— Oui, ou bien ils rendent le dernier soupir, après déchargement, dans quelque local encombré, sur le premier tas de paille venu où on les a déposés. Les uns s’éteignent doucement, d’autres après une lutte terrible avec la mort, poussant des imprécations de désespoir. Il est à regretter que de telles imprécations n’aient pu être recueillies par ce monsieur Twinning, de Londres, qui fit, à la Conférence de Genève, la proposition suivante : « Quand l’état d’un blessé ne laisse plus aucun espoir, ne serait-il pas à désirer que les secours de la religion lui fussent d’abord offerts, qu’on lui laisse, autant que les circonstances le permettent, un moment de recueillement et que l’on essaye, ensuite, de mettre un terme à son agonie de la manière la moins douloureuse possible ? On l’empêcherait ainsi de mourir quelques instants plus tard, le cerveau brûlé par la fièvre et peut-être le blasphème aux lèvres ? »

— Quels sentiments peu chrétiens ! s’écria M Simon.

— Le coup de grâce ?

— Non, mais l’idée que les blasphèmes proférés sous l’empire d’intolérables souffrances peuvent mettre en danger l’âme du moribond. Le Dieu des chrétiens ne saurait être aussi injuste. Il recevra certainement en grâce tout soldat tombé sur le champ de bataille.

— Le paradis de Mahomet est aussi assuré à tout musulman qui abat un chrétien, répondit Bresser. Croyez-moi, M Simon, toutes ces prétendues divinités, qui, selon l’homme, tiennent en main le sort des batailles, dont le secours et la bénédiction sont assurés aux combattants par les prêtres et les chefs d’État… sont aussi sourdes aux blasphèmes qu’aux prières… Voyez, là-haut, cette étoile de première grandeur, à l’éclat rougeâtre. On ne la voit flamboyer que tous les deux ans. C’est la planète Mars, dédiée au dieu de la guerre… à ce dieu si redouté et si vénéré dans l’antiquité qu’il eut infiniment plus de temples que la déesse de l’Amour. Déjà aux champs de Marathon, dans l’étroit défilé des Thermopyles, cet astre a répandu sa clarté sanglante sur les luttes fratricides de l’homme. Les soldats mourants l’ont maudit, tandis qu’inconscient et paisible, alors comme aujourd’hui, il accomplissait sa course autour du soleil. De constellations hostiles… il n’y en a pas. L’homme n’a d’autre ennemi que l’homme — mais celui-là est suffisamment féroce… ni d’autre ami non plus, ajouta Bresser, après un instant de silence. Vous en êtes vous-même la preuve, noble femme ! Vous êtes…

— Ô docteur… voyez donc cet éclat de flammes à l’horizon… c’est certainement l’incendie du village !

J’ouvris les yeux et vis, en effet, une grande clarté rougeâtre.

— Non, répondit Bresser, c’est simplement la lune qui se lève.

J’essayai de trouver une position moins gênante et de demeurer assise, le buste relevé. Je ne voulais plus fermer les yeux, car je tombais alors dans un demi-sommeil qui avivait dans mon cerveau les images effroyables dont j’étais obsédée. Mieux valait prendre part à la conversation de mes deux compagnons. Mais le docteur et M Simon se taisaient maintenant. Au bout de quelque temps, mes paupières s’appesantirent de nouveau : cette fois, c’était vraiment le sommeil. Durant une seconde, j’eus la perception que j’allais m’endormir et que le monde, autour de moi, allait cesser d’exister. J’éprouvai un tel bien-être à cette sensation d’anéantissement, que la mort, cette sœur du sommeil, eût été la bienvenue. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans souffrir ; mais je fus soudain violemment rappelée à moi par une vapeur intolérable… une bouffée d’air empesté.

— Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ? demandèrent en même temps que moi Bresser et M Simon.

La voiture était à un tournant de la route. Un mur blanc, éclairé par la lune — probablement le mur d’un cimetière — s’élevait au bord du chemin. Il avait dû servir de retranchement, car tout à l’entour gisaient d’innombrables cadavres. J’avais été réveillée par la puanteur qui s’en exhalait. À l’approche de notre véhicule, un noir essaim de corbeaux et de vautours s’envola en poussant des cris, tourbillonna un instant dans l’air, puis s’abattit de nouveau sur son horrible pâture.

— Frédéric… mon Frédéric !…

— Tranquillisez-vous, madame, me dit Bresser pour me consoler. Votre mari n’a pu se trouver ici.

Le soldat qui nous conduisait avait poussé ses chevaux pour échapper plus vite à ces miasmes affreux. Le cahotement du char, le bruit des roues étaient redoublés par la rapidité de cette course affolée… Je crus les chevaux emportés. Tremblante de peur et d’angoisse, je me cramponnai au bras de Bresser, mais, malgré moi, je retournai la tête pour regarder en arrière… vers ce mur… Était-ce un effet de la lumière trompeuse de la lune où du tournoiement des oiseaux redescendant sur leur proie ? Je crus voir s’agiter ce groupe de morts ; il me sembla que ces corps étendaient leurs bras vers nous et s’apprêtaient à nous poursuivre…

Je voulus crier… mais aucun son ne s’échappa de mon gosier, contracté par la terreur…

⁂

Nous tournâmes un autre coin de la route.

— Nous sommes arrivés ; voici Horonewos, nous dit le docteur en donnant au cocher l’ordre d’arrêter.

— Que ferons-nous de madame ? demanda M Simon au docteur ; et je l’entendis ajouter : elle ne nous sera d’aucun secours, mais plutôt un embarras.

J’étais revenue à moi :

— Non, non…, je me sens mieux, je vous aiderai de toutes mes forces.

Nous nous trouvions au milieu du village, devant la porte du château.

— Voyons d’abord ce qu’il y aurait à faire ici, dit le docteur. Le château, ayant été abandonné, doit être, depuis la cave jusqu’au grenier, plein de blessés.

Nous descendîmes de voiture. Je pouvais à peine me soutenir ; mais je fis les plus grands efforts pour qu’on ne pût s’en apercevoir.

— Avançons, dit M Simon ; avons-nous bien tous nos paquets ? J’ai ce qu’il me faut pour plusieurs malades.

— J’ai également dans ma valise des cordiaux et des objets de pansement.

— Ce sac contient des instruments de chirurgie et des médicaments, ajouta à son tour Bresser.

Puis, il donna des ordres aux soldats qui nous accompagnaient : deux d’entre eux devaient rester auprès des chevaux et les autres nous suivre.

Nous entrâmes… De tous côtés de douloureux gémissements nous saluèrent au milieu d’une profonde obscurité.

— De la lumière… avant tout, de la lumière, demanda M Simon.

Oh malheur ! nous avions apporté du chocolat, de l’extrait de viande, des cigares, des bandes… mais personne n’avait songé à prendre une bougie… Impossible de percer Les ténèbres profondes dans lesquelles étaient plongés tous ces malheureux. Une boîte d’allumettes, que le docteur avait sur lui, nous aida à entrevoir, pendant quelques minutes, l’horreur de ces lieux. À chaque pas le pied glissait sur le sol ruisselant de sang. Que faire ? nous ne pouvions qu’ajouter notre désespoir et nos soupirs à ceux qui remplissaient déjà ce sinistre asile. Que faire ?… que faire ?

— Je vais essayer de chercher du secours chez le curé ou tout autre part dans le village, dit M Simon ; accompagnez-moi, docteur, avec vos allumettes, jusqu’à la route ; vous, baronne Tilling, attendez-nous ici.

Rester seule ici, dans l’obscurité, au milieu de ces gémissements, de cette odeur asphyxiante ! J’en frémissais jusqu’à la moelle des os, mais je n’objectai rien.

— Oui, répondis-je, je demeure ici jusqu’à votre retour.

— Non, non, venez aussi, intervint Bresser, en passant son bras sous le mien ; je ne veux pas que vous restiez seule au milieu de ces hommes délirant de fièvre.

Que je fus reconnaissante au bon docteur de son intervention ! Je me cramponnai à son bras. Seule, je serais devenue folle de peur. Hélas ! je n’étais qu’une faible et lèche créature, inférieure à la situation. Pourquoi avais-je quitté Grümitz ? Si pourtant je pouvais retrouver Frédéric !… Peut-être était-il justement dans cette salle que nous allions quitter ? En sortant, je prononçai plusieurs fois son nom à haute voix ; mais les gémissements des malheureux me répondirent seuls.

Nous retrouvâmes notre voiture ; le docteur m’obligea à y remonter.

— Demeurez là, me dit-il, tandis que je vais, avec M Simon, chercher du secours au village.

J’obéis, car mes pieds ne pouvaient plus me porter. Le docteur m’aida à monter et me fit, avec de la paille, un siège aussi confortable que possible. Deux des soldats demeurèrent auprès de la voiture ; les autres suivirent Bresser et M Simon.

Ils revinrent au bout d’une demi-heure, mais sans avoir réussi : la maison du curé était vide et dévastée. Impossible de se procurer une bougie. Il fallait attendre le lever du jour. Combien de ces malheureux, auxquels notre arrivée avait rendu quelque espoir, et qu’un secours immédiat aurait pu sauver, allaient succomber pendant cette nuit !

Quelle nuit !… Nous n’avions plus que trois ou quatre heures à attendre le lever du jour, mais elles nous parurent interminables, sans cesse entrecoupées des lamentables gémissements de tous ces malheureux !

— Enfin, le jour parut ; on put agir. M Simon et Bresser retournèrent au village pour tenter encore d’y découvrir quelques habitants que la peur aurait pu tenir cachés. En effet, quelques paysans finirent par se montrer au milieu des décombres, d’abord revêches et craintifs ; mais, lorsque le docteur leur eut parlé dans leur propre langue et qu’ils eurent entendu la voix douce de M Simon, ils se laissèrent persuader de prêter assistance. Il s’agissait d’abord de faire sortir de leurs abris d’autres indigènes et d’obtenir leur concours pour enterrer les morts, déblayer les sources, ramasser les marmites de campement éparses sur le sol, chercher dans les sacs des morts et des blessés le linge qui s’y trouvait et pouvait servir pour les pansements. Un médecin d’état-major prussien arriva aussi avec ses gens et des médicaments. On put enfin procéder à la distribution des secours. J’allais peut-être retrouver celui dont l’amour m’avait poussée à entreprendre ce lugubre voyage. Cette pensée ranima un peu mes forces défaillantes.

Accompagnée du major prussien, M Simon revint d’abord au château où se trouvait le plus grand nombre des blessés. Bresser voulut inspecter les autres ambulances du village. Je préférai rester avec cet excellent ami et partir avec lui après que, par une rapide inspection du château, il se fut assuré que Frédéric ne s’y trouvait pas.

Àpeine eûmes-nous fait quelques pas que des gémissements nous arrêtèrent ; ils partaient de l’église, dont la porte était ouverte. Nous entrâmes : plus de cent hommes gisaient sur les dalles du pavé, mutilés, grièvement blessés, délirant. Ces malheureux demandaient tous de l’eau à grands cris. Je me sentis flageoler dès les premiers pas : je pus cependant terminer ma redoutable inspection… Frédéric n’était pas là.

Pendant que Bresser et ses gens s’occupaient de ces malheureux, je m’appuyai contre un des côtés de l’autel et je contemplai, avec une indicible horreur, cette scène de désolation.

Et c’était le temple du Dieu de l’amour infini ! Dans les niches et sur les murs, des saints joignaient pieusement les mains et relevaient leurs têtes, ceintes d’une auréole dorée !

— Ô Mère de Dieu ! sainte Mère de Dieu ! gémissait un pauvre soldat, aie pitié de moi !… une goutte d’eau !

Il avait dû, depuis plus d’un jour déjà, adresser en vain sa prière à cette sourde image. Ô pauvres humains insensés ! Tant que vous n’obéirez pas à la loi d’amour que Dieu a gravée dans vos cœurs, c’est en vain que vous implorerez l’amour divin ; tant que la cruauté n’aura pas disparu de vos propres âmes, n’espérez rien de la miséricorde du Ciel !

⁂

Quelles scènes ai-je dû contempler en cette journée !

Le plus simple et le moins pénible pour moi serait de ne rien raconter. On ferme les yeux et on détourne la tête quand on voit des choses par trop répugnantes. Quand on ne peut rien changer à affreux, à l’irrévocable passé, pourquoi se vautrer dans les tourments du souvenir.

Pourquoi ? Je le dirai plus tard. Pour le moment, qu’il me suffise d’affirmer qu’il le faut.

Je ne ferai pas seulement appel à ma mémoire, car ma force de perception fut alors impuissante à saisir l’ensemble des événements ; je transcrirai aussi ce que d’autres témoins de ces scènes — M Simon, Bresser et le commandant major saxon, docteur Raundorf — en ont relaté.

Le spectacle d’Horonewos se renouvelait à Sweti, à Hradeck, à Problus, à Pardubitz. Cette dernière localité, au moment où les Prussiens s’en emparèrent, contenait plus d’un millier de soldats grièvement blessés, amputés ou diversement opérés. Bon nombre n’avaient que leur chemise ensanglantée, ce qui laissait ignorer leur nationalité. Tous ceux qui respiraient encore demandaient à grands cris de l’eau et du pain. Beaucoup se tordaient dans l’excès de leurs souffrances et imploraient la mort comme un bienfait.

« Rosnitz ! écrivait alors le docteur Brauer, Rosnitz ! dont je conserverai le souvenir jusqu’à ma dernière heure, Rosnitz ! où je fus envoyé par la Société de secours de Saint-Jean, et où, six jours. après la bataille, régnait encore la plus immense désolation. J’y trouvai R… avec six cents blessés étendus dans de misérables granges, sans aucun soin ; plusieurs séjournaient dans leurs ordures ; les morts étaient demeurés au milieu des mourants. C’est là, qu’après l’érection du tertre où repose le commandant F…, je me sentis accablé d’une telle douleur que je m’oubliai à répandre les larmes les plus amères. Il me fallut un grand effort moral pour me ressaisir. Mais, deux jours après mon arrivée, lorsque j’eus constaté l’impuissance absolue de nos efforts en face de l’immensité des besoins, mon courage m’abandonna et je cessai tout pansement. »

« … Dans quel état se trouvaient ces six cents hommes ! (C’est le docteur Raundorff qui parle) les mots sont impuissants à le dire : leurs blessures étaient couvertes de mouches, ils ne cessaient de demander de l’eau et du pain. Vêtements, chemise, chair et sang ne formaient, chez quelques-uns, qu’une horrible masse engendrant la vermine. Une puanteur infecte remplissait l’air. Tous ces pauvres êtres étaient couchés sur la terre nue ; un petit nombre seulement avaient pu trouver un peu de paille pour étendre leurs membres mutilés ; plusieurs enfonçaient dans l’espèce de mare qu’avait formée sous eux le sol argileux et détrempé et n’avaient pas eu la force de changer de place ; d’autres trempaient dans des tas d’ordures. »

« … À Masloved — petit hameau d’une cinquantaine de feux — huit jours après la bataille, raconta M Simon, il y avait sept cents blessés absolument abandonnés. Soixante de ces malheureux étaient entassés dans une seule grange. Faute de soins et de nourriture, toutes les blessures étaient devenues mortelles. Leurs membres broyés ne formaient plus que des morceaux de chair putride. Sur leurs visages maculés de sang coagulé, la bouche ne se dessinait qué par une ouverture noire et informe d’où s’échappaient des gémissements. Blessés et cadavres rongés déjà par les vers gisaient, pêle-mêle, dans une effroyable promiscuité. Ces soixante hommes étaient là, depuis huit jours, sans pansement, à peine nourris, manquant d’eau, étendus sur un mélange putride de sang et d’ordures : cadavres vivants, dans lesquels circulait, à grand’peine, un reste de sang empoisonné. »

· · ·

M Simon, que l’on appelait « la mère des lazarets », était une véritable héroïne. Elle demeura plusieurs semaines dans la contrée, exposée à tous les dangers et à toutes les privations. Elle sauva des centaines de malheureux. Jour et nuit elle travaillait, dirigeait, commandait ; tantôt rendant aux malades les plus humbles services ; tantôt surveillant les transports de blessés ou organisant les approvisionnements. Elle fit venir de Dresde un envoi considérable qu’elle dirigea, elle-même, à travers des difficultés infinies, sur les points où le secours était le plus urgent. Elle entreprit la création et accepta la présidence d’une succursale, en Bohême, de la Société patriotique de secours et y conquit une position égale à celle de Florence Nightingale en Crimée.

Et moi ?… Épuisée, désolée, accablée de douleur et de dégoût, je fus inutile. Dans cette église, notre première étape, je m’affaissai, évanouie, sur les marches de l’autel. Le docteur eut toutes les peines du monde à me ranimer. Je voulus encore me traîner à ses côtés, un peu plus loin, jusqu’à une grange, qui nous offrit un spectacle encore plus hideux. Dans l’église, les blessés gisaient au moins à côté l’un de l’autre, dans un espace relativement vaste ; ici, ils étaient amoncelés, entassés les uns sur les autres. Dans l’église, quelques secours, bien que tout à fait insuffisants, avaient été donnés. Ici, oubli complet. On ne voyait qu’une masse grouillante et hurlante de restes humains à moitié putréfiés !… Une nausée me suffoqua… une douleur intense me contracta le cœur… Je poussai un cri aigu. C’est le dernier souvenir qui me soit resté de nos explorations.

⁂

En revenant à moi, je me trouvai dans un train en marche, le docteur Bresser assis en face de moi. Lorsqu’il s’aperçut que j’ouvrais les yeux et regardais avec étonnement autour de moi, il me prit affectueusement la main :

— Oui, oui, baronne, vous êtes bien en chemin de fer… Ce n’est point un rêve ; vous êtes ici en compagnie de quelques officiers légèrement blessés et de votre ami le docteur Bresser. Nous retournons à Vienne.

Le docteur avait accompagné un convoi de blessés de Horonewos à Köninginhof. Là, on l’avait chargé d’un autre à destination de Vienne. Il m’avait emportée évanouie, anéantie moralement et physiquement. Il me ramenait chez moi. Devant toutes ces souffrances, je m’étais montrée aussi incapable qu’inutile. Je n’avais été qu’un obstacle et un embarras. M Simon fut très aise qu’on la débarrassât de moi. Mais Frédéric ? Je ne l’avais pas retrouvé. Que Dieu en soit béni ! Tout espoir n’était donc pas perdu… Si j’avais dû le revoir parmi ces monceaux de corps si horriblement défigurés, j’en serais devenue folle de désespoir ! Peut-être trouverais-je une lettre de lui à la maison… Cette pensée était un baume pour mon âme si douloureusement blessée… La souffrance immense, inouïe, dont je venais d’avoir le spectacle, m’avait si cruellement déchiré le cœur qu’il me semblait que je n’en guérirais pas. Quand même il me serait accordé de retrouver mon bien-aimé, et dussions-nous avoir encore ensemble un long avenir d’amour et de bonheur, je ne pourrais jamais oublier ce que je venais de voir. Non ! non ! La guerre n’est pas une simple fatalité, mais le plus monstrueux des crimes.

Je dormis presque-tout le long du trajet. Le docteur m’avait donné un léger narcotique, espérant, par un sommeil prolongé et profond, rendre un peu de calme à mes nerfs ébranlés.

Mon père m’attendait à la gare de Vienne.

Le docteur, qui pensait à tout, avait télégraphié à Grümitz. Il ne lui était pas possible de m’y accompagner, puisqu’il devait conduire ses blessés jusqu’à l’hôpital et retourner immédiatement en Bohême.

Mon père m’embrassa silencieusement ; je ne trouvai pas un mot à lui dire. Puis, s’adressant à Bresser :

— Comment puis-je vous remercier, car, si vous n’aviez pas pris cette petite folle sous votre protection…

Mais, lui pressant la main à la hâte, le docteur répondit :

— Je ne puis demeurer, mon service me réclame. Bon voyage jusqu’à Grümitz !… Cette jeune femme a besoin de ménagements, Excellence !… Elle a été très ébranlée… Ni reproches, ni questions… Vite au lit, avec des infusions d’oranger… et du calme… Adieu !… Et il disparut.

Mon père prit mon bras sous le sien et me conduisit, à travers la foule, jusqu’à la sortie de la gare. Nous y trouvâmes une longue file de voitures d’ambulance qui nous contraignit à marcher pour parvenir jusqu’à notre coupé.

La question : « Est-il arrivé des nouvelles de Frédéric ? » me brûlait les lèvres, mais je n’eus pas le courage de l’articuler. Cependant, mon père gardant toujours le silence, au bout d’un certain temps je risquai ma demande.

— Jusqu’à hier soir, rien, me répondit-il, mais peut-être qu’aujourd’hui… J’ai quitté Grümitz, hier, très tard, à l’arrivée du télégramme de Bresser. Quel souci tu nous a donné, ma pauvre fille ! Aller courir ainsi le champ de bataille !… S’exposer à y rencontrer l’ennemi, ces sauvages Prussiens, tout enivrés de leur triomphe… qu’ils ne doivent cependant qu’à leurs fameux fusils à aiguille… car, en fait de discipline… ces soldats de la landwehr n’en ont aucune… On peut s’attendre de leur part aux actes les plus monstrueux… Et toi, jeune femme, tu t’en vas… Mais le docteur m’a recommandé d’éviter les reproches…

— Comment va Rodolphe ?

— Il pleure et te demande ; il te cherche dans toute la maison, il ne veut pas croire que tu sois partie sans l’embrasser. Et tu ne t’enquiers pas des autres ? Tu ne t’informes ni de Lilli, ni de Rosa, ni de tante Marie ?… tu me parais assez indifférente à…

— Comment se portent-ils tous ? Conrad a-t-il écrit ?

— Tout le monde va bien et l’on a reçu hier une lettre de Conrad. Il est sain et sauf. Lilli est aux anges. Tu verras que nous aurons aussi de bonnes nouvelles de Tilling ; mais, quant à la politique, tout va mal. Tu connais le grand malheur ?

— Quel grand malheur ? Durant ces derniers jours, je n’ai vu que d’inénarrables malheurs.

— La Vénétie, notre belle Vénétie qui nous est enlevée…, offerte sur un plateau à cet intrigant de Louis-Napoléon, et cela après notre brillante victoire de Custozza ! Au lieu de reprendre la Lombardie, perdre aussi la Vénétie ! Par cette combinaison, nous sommes, il est vrai, débarrassés de nos ennemis du sud : Louis-Napoléon devient notre allié, ce qui nous permettra de reprendre notre revanche de Sadowa, de chasser les Prussiens et de reconquérir la Silésie. Benedeck a commis de grandes fautes, mais le commandement va être confié au feldmaréchal de l’armée du Sud… Tu ne me réponds rien… Bresser a raison : tu as besoin de repos…

Après un trajet de deux heures, nous arrivâmes à Grümitz. Lorsque la voiture entra dans la cour du château, mes sœurs se précipitèrent au-devant de moi :

— Martha ! Martha ! Il est ici, me crièrent-elles de loin, toutes deux.

— Il est ici, Martha ! me répétèrent-elles à la portière.

— Qui ?

— Frédéric ! ton mari !

⁂

En effet, ramené à Vienne avec un convoi de blessés, Frédéric avait été, la veille au soir, transporté à Grümitz. Il avait reçu une balle dans la jambe, mais sa blessure ne présentait aucune gravité.

L’excès de la joie n’est pas toujours facile à supporter. La nouvelle du retour de Frédéric, apprise ainsi, sans préparation ni ménagements, eut sur moi le même effet que les terreurs de la veille : je perdis connaissance.

On me porta dans ma chambre et l’on me mit au lit.

Je passai quelques heures en proie à un délire entrecoupé de profonds sommeils. Lorsque je revins à moi, en me retrouvant dans mon lit, je crus sortir d’un mauvais rêve et n’avoir jamais quitté Grümitz. La lettre de Bresser, ma résolution de me rendre en Bohême, les événements dont j’avais été témoin, ma rentrée à Grümitz, l’annonce du retour de Frédéric, je crus avoir rêvé tout cela.

En ouvrant les yeux, je vis ma femme de chambre assise à mon chevet :

— Mon bain est-il prêt ? lui demandai-je. Je veux me lever.

Je vis alors tante Marie sortir d’un coin de la chambre.

— Ah ! Martha !… Pauvre chérie !… Tu reviens enfin à toi… Dieu soit loué ! Oui, oui, lève-toi… prends ton bain… cela te fera du bien après la fatigue du voyage et toute cette poussière du chemin de fer…

— Du chemin de fer ?… Que veux-tu dire ?

— Allons ! lève-toi vite… Netti, préparez tout… Frédéric meurt d’impatience de te revoir…

— Frédéric !… Mon Frédéric !…

Quel cri de joie je poussai ! je venais de comprendre. Non, ce n’était pas un rêve… j’étais véritablement partie et j’allais le revoir !…

Un quart-d’heure après, j’entrais seule dans sa chambre ; j’avais désiré que personne ne m’accompagnât.

— Frédéric !

— Martha !

Je me précipitai sur son lit, je sanglotai sur sa poitrine.

· · ·

C’était la seconde fois que mon mari m’était ainsi rendu, après avoir échappé aux dangers de la guerre.

Oh ! l’enivrement… l’ineffable bonheur de le posséder encore ! Pourquoi — alors que tant d’autres avaient péri dans ce déluge de calamités — m’avait-il été donné, à moi, d’y échapper et de trouver au port la sécurité et le bonheur ? Heureux ceux qui, dans de telles circonstances, peuvent élever un regard de reconnaissance vers le Ciel et lui adresser d’ardentes actions de grâces ! L’expression de leur gratitude, offerte en toute humilité, soulage leur cœur et leur esprit. Ils ne savent pas toute la présomption et tout l’orgueil que cachent leurs prières. Ils croient s’acquitter ainsi, en partie, de la dette que leur impose leur bonheur, qu’ils nomment « grâce et faveur divines ». Quant à moi, lorsque ma pensée se reportait sur les malheureuses mères et femmes dont les bien-aimés avaient succombé au milieu de tant de souffrances, je ne pouvais avoir assez d’orgueil pour considérer mon bonheur comme une faveur particulière et préméditée, ni me croire, par conséquent, autorisée à en remercier quelqu’un.

Non, la joie du revoir, si grande qu’elle fût, ne pouvait chasser l’angoisse de mon cœur. Je ne l’aurais, d’ailleurs, pas voulu. J’avais été inutile, c’est vrai ; je n’avais pu ni panser, ni bander, ni soigner comme les sœurs de charité… comme cette vaillante M Simon… mes forces physiques ne me l’avaient pas permis ; mais j’avais éprouvé une compassion intense ; et, dans l’immensité de mon bonheur, je ne voulais pas… je ne devais pas la laisser s’éteindre. Non, je me défendais d’oublier…

Mais si je ne pouvais me réjouir sans réserve… je voulais aimer… aimer plus tendrement encore celui qui m’était rendu… Cela du moins m’était bien permis.

— Ô Frédéric, Frédéric ! répétais-je, au milieu de mes larmes ; c’est bien vrai, je te possède encore ?

— Et tu as voulu me chercher pour me soigner ?… C’était héroïque… mais insensé, chère femme !

— Oui, c’était insensé ; je le comprends maintenant. La voix à laquelle j’obéissais n’était qu’une chimère de mon imagination… mais héroïque… oh ! non ! Si tu savais combien je me suis montrée lâche devant toute cette détresse ! Je n’aurais pu soigner que toi… que toi seul, si je t’avais retrouvé dans ces lieux de désolation. Oh ! Frédéric, je n’oublierai jamais ce que j’ai vu là-bas. Par quelle démence l’homme est-il donc poussé à nourrir ces haines qui lui font répandre des torrents de larmes et de sang ?…

— J’ai vu aussi quelque chose de bien pénible, Martha ! quelque chose que je ne pourrai ; non plus, jamais oublier… Figure-toi que dans un engagement de cavalerie, à Sadowa, j’ai vu, se précipitant sur moi, le sabre au clair… Gottfried de Tessow !…

— Le fils de tante Cornélie !

— Lui-même. Il m’a reconnu à temps et a laissé tomber son arme…

— Il a donc trahi son devoir ?… Épargner un ennemi de son roi et de sa patrie sous prétexte que c’est un parent ou un ami…

— Pauvre garçon ! À peine avait-il arrêté son bras qu’un sabre s’abattit sur sa tête… celui d’un officier qui se trouvait à côté de moi et qui, voulant protéger son colonel…

Frédéric se tut et se couvrit le visage de ses deux mains.

— Tué ! demandai-je avec horreur.

Il me répondit d’un signe affirmatif.

— Maman, maman !…

La porte s’ouvrit violemment, et ma sœur Lilli entra, tenant mon petit Rodolphe par la main.

— Excuse-moi de troubler ainsi votre tête-à-tête, mais il demande sa mère avec cris et larmes.

Je pressai l’enfant avec passion sur mon cœur.

— Pauvre… pauvre tante Cornélie !

⁂

Un chirurgien de Vienne, appelé par dépêche, arriva le jour même et nous assura, qu’après un repos absolu de six semaines, le rétablissement de Frédéric serait complet.

Il fut absolument arrêté entre mon mari et moi qu’il quitterait le service ; cela n’était possible qu’une fois la guerre terminée ; mais on pouvait d’ores et déjà la regarder comme finie. Après la renonciation à la Vénétie, il n’y avait plus de conflit possible avec l’Italie ; l’amitié de Napoléon nous était acquise et allait nous permettre de conclure avec la Prusse une paix acceptable. L’empereur désirait vivement mettre fin à cette malheureuse campagne, et ne pas exposer Vienne à un siège. Les derniers succès des Prussiens sur différents points de l’Allemagne, ainsi qué leur entrée à Francfort, le 16 juin, les entouraient d’un nimbe de gloire qui — comme toutes les gloires — excitait, même chez le vaincu, une grande admiration.

On commençait à croire à une sorte de mission historique, providentielle, que la Prusse était appelée à remplir. On parlait « d’armistice ». Le mot paix avait même été prononcé, et l’on pouvait maintenant tout espérer de ces rumeurs pacifiques, de même qu’aux époques où l’on sent couver des menaces de guerre, on peut être certain qu’elles se réaliseront à bref délai. Mon père, lui-même, était d’avis que, dans les circonstances actuelles, on devait souhaiter une suspension des hostilités. Notre armée était affaiblie ; on ne pouvait méconnaître la supériorité du fusil à aiguille. La marche des Prussiens sur Vienne, le blocus de la capitale, la dévastation de Grümitz… tout cela formait un ensemble d’éventualités qui ne souriaient pas particulièrement, même à mon valeureux père.

Sa confiance en l’invincibilité des troupes autrichiennes avait été quelque peu ébranlée. L’esprit de l’homme incline à croire que les événements humains procèdent par série, que le succès suit le succès, et que le malheur appelle le malheur. Mieux valait donc, selon mon père, interrompre une série noire ; le temps de la réparation et de la vengeance se retrouverait bien…

Vengeance… et toujours vengeance !… Toute guerre suppose un vaincu : si celui-ci ne peut trouver de réparation que dans une nouvelle guerre, celle-ci crée un nouveau vaincu qui ne respire également que réparation et vengeance. Où cela s’arrêtera-t-il ? Comment triompher des anciennes iniquités si les conditions de l’apaisement résident toujours dans une nouvelle violation du droit ? Il n’est jamais venu à l’esprit d’un homme sensé d’enlever une tache d’encre avec de l’encre, ni une tache d’huile avec de l’huile. Il n’y a que le sang qui se lave toujours par le sang.

On était préoccupé à Grümitz. La panique régnait dans le village. Malgré les espérances de paix, on entendait répéter : « Les Prussiens arrivent… les Prussiens arrivent ! » Les gens cachaient leurs objets précieux. Au château, tante Marie et M Walter, l’intendante, avaient eu soin de mettre à l’abri l’argenterie de famille. Lilli était inquiète au sujet de Conrad dont on était sans nouvelles depuis quelques jours. Mon père se trouvait blessé dans son honneur patriotique. Quant à Frédéric et à moi, nous ne pouvions nous remettre du douloureux ébranlement qu’avaient provoqué en nous les derniers événements. Tous les articles de journaux, toutes les lettres que nous recevions ne contenaient que deuils et lamentations, et ravivaient nos blessures. Nous avions reçu de tante Cornélie, qui ignorait encore. son malheur, une lettre dans laquelle elle nous parlait, en termes émouvants, de ses angoisses, à la pensée qu’elle pourrait ne pas revoir son fils si passionnément chéri ! De quelles larmes amères nous avons arrosé ses lignes !… Le soir, dans notre cercle de famille, plus de gaîté, plus de causerie intime, plus de musique, plus de lectures. On ne parlait que de la guerre.

Les journaux, que nous lisions seuls, ne traitaient pas d’autres sujets, et Frédéric et moi nous nous contions nos propres impressions.

Ma fugue avait été très mal prise par tous les miens ; ils n’en écoutaient pas moins, avec intérêt, les incidents que j’en contais. Dans son enthousiasme pour M Simon, Rosa se promettait, au cas d’une prolongation de la guerre, de se joindre à cette bonne Samaritaine. Mon père protestait contre cette idée :

— À l’exception des sœurs et des cantinières, une femme n’a rien à voir sur le théâtre de la guerre. Vous voyez combien Martha s’y est montrée incapable. Tu as fait là un coup de tête impardonnable, ma pauvre fille ; ton mari devrait t’en gronder vertement.

— Oui, répondait Frédéric, en me pressant la main, c’était une folie… mais une belle folie.

Souvent je fus vivement prise à partie par tante Marie ou par mon père, lorsque, narrant quelque horreur dont j’avais été témoin, il m’arrivait d’employer des termes non gazés. « Comment peux-tu raconter de telles abominations ? » — Ou bien encore : « N’as-tu pas honte, comme femme — et comme femme du monde —, de dire de pareilles crudités ? » Je parlais un soir des pauvres mutilés, que l’on envoie à la guerre au nom de toutes les vertus viriles : courage, discipline, honneur… etc., et qui reviennent à jamais privés de leur virilité… « Martha ! devant ces jeunes filles… mais tu n’y songes pas ! » gémit tante Marie sur le ton de la plus pudique indignation.

La patience m’échappa.

— Ah ! foin de votre pruderie, de votre affectation de décence ! Vous acceptez l’accomplissement de toutes ces horreurs, mais vous ne voulez pas qu’on vous en parle… Les femmes, à vous croire, doivent se contenter de broder les rubans des drapeaux qui flotteront sur les mares du sang répandu. On veut bien que les jeunes filles promettent à leurs fiancés leur amour, en récompense de leur courage ; mais on ne veut pas qu’elles sachent que cette récompense, ils seront peut-être incapables de la recevoir… La tuerie n’a rien d’immoral pour vous ; mais vous vous détournez, en rougissant, à la seule mention des sources de la vie ! Comprenez donc que c’est une morale absurde : absurde et lâche, qui perpétue bien des injustices et bien des misères… Si l’on avait le courage de regarder en face toutes ces abominations, si l’on avait surtout celui de penser à ce qu’on a vu !…

— Calme-toi… ne t’échauffe pas ainsi, interrompit tante Marie, nous aurions beau penser et réfléchir, nous ne soulagerons pas pour cela le monde des maux qui le désolent. Cette terre est et restera toujours une vallée de larmes.

— Non, non, il n’en sera pas toujours ainsi, répliquai-je, gardant ainsi le dernier mot.

⁂

— Nous sommes sérieusement menacés de la conclusion de la paix, nous dit un jour, avec beaucoup de tristesse, mon frère Otto.

Nous étions réunis autour de la table de famille ; Frédéric était allongé sur son lit de repos ; l’un de nous venait de lire dans un journal que Benedeck se trouvait en Bohême, probablement en vue des préliminaires de paix.

Mon petit frère — bien qu’il fût devenu jeune homme, j’avais conservé l’habitude de l’appeler ainsi — mon petit frère redoutait par-dessus tout de voir cesser la guerre avant qu’il lui fût possible de prendre part à l’expulsion de l’ennemi. À l’école militaire de Wiener-Neustadt, le bruit courait que, si les hostilités continuaient après l’examen du 18 août, non seulement les élèves de la dernière, mais plusieurs de l’avant-dernière promotion entreraient de suite dans le service actif. À cette perspective, le jeune héros se sentait pénétré de joie. La guerre, immédiatement, à la sortie de l’école ! Quel bonheur ! C’est le sentiment qu’éprouve à son premier bal une jeune pensionnaire faisant son entrée dans le monde.

Mon père était naturellement ravi de l’ardeur militaire de son fils.

Lorsqu’il l’entendait se désoler ainsi à la pensée d’une paix prochaine : « Sois tranquille », lui disait-il, en lui tapant affectueusement sur l’épaule : « Tu as une longue vie devant toi ; si la campagne est terminée pour le moment, il faudra bien recommencer dans quelques années. »

Je me taisais ; depuis ma dernière sortie contre tante Marie, j’avais, sur le conseil de Frédéric, pris et tenu la résolution d’éviter, autant que possible, d’inutiles contestations, qui ne pouvaient que faire naître entre nous des sentiments d’irritation. Nous nous entendions parfaitement, Frédéric et moi : il donnerait sa démission. J’étais encore certaine d’une chose : mon fils n’entrerait jamais dans une école militaire, dans une de ces écoles où on ne cherche à éveiller chez les jeunes gens que l’amour de la gloire et le désir d’accomplir quelque action d’éclat. J’interrogeai, une fois, Otto sur les considérations qui pouvaient bien leur être servies à l’école, en faveur de la guerre. Voici, à peu près, ce qui ressortit pour moi de sa réponse : la guerre leur est représentée comme un mal nécessaire, mais aussi comme le moyen le plus propre à développer chez l’homme les plus belles vertus : le courage, l’esprit de renoncement et de sacrifice. Elle doit être considérée comme le facteur le plus important de civilisation et de progrès dans tous les domaines. Dans les écoles militaires, les conquérants, les fondateurs d’empire : Alexandre, César, Napoléon, sont présentés comme les plus beaux types de la grandeur humaine. On met fortement en lumière ce qu’on appelle « les avantages de la guerre », tandis que ses conséquences inévitables et désastreuses : la dévastation, l’appauvrissement, la dégradation physique et morale sont passés sous silence. Le même système est, du reste, en usage dans l’éducation des jeunes filles. Mes enthousiasmes de jeunesse en sont une preuve. Je me rappelle Le temps où je déplorais amèrement de ne pouvoir, comme les garçons, cueillir les lauriers de la gloire. Aussi ne puis-je en vouloir à mon frère de l’impatience avec laquelle il attend la bataille.

C’est pourquoi je ne répondis rien aux récriminations d’Otto et continuai tranquillement ma lecture. Comme toujours, c’était un journal que je lisais, et, naturellement, il était rempli de détails sur les événements.

— Voici une intéressante correspondance d’un médecin qui a accompagné la retraite de nos troupes… Voulez-vous que je lise à haute voix ? demandai-je.

— Une retraite ? s’écria Otto, j’aime mieux ne pas écouter… Ce serait différent si c’était nous qui poursuivions l’ennemi.

— Je m’étonne même, remarqua Frédéric, qu’on ait inséré un semblable rapport dans un journal ; ceux qui reculent se taisent, d’ordinaire, sur ce douloureux épisode.

— Une retraite accomplie en bon ordre n’est cependant point une fuite, objecta mon père. Une fois, en 49, c’était sous le commandement de Radetzky…

Je connaissais l’histoire et en arrêtai le récit, en m’empressant de dire :

— Cette relation est adressée à un journal hebdomadaire de médecine. Écoutez :

Et, sans en attendre l’autorisation, voici ce que je lus :

Àquatre heures, nos troupes commencèrent à se retirer. Nous étions, nous, les médecins, encore surchargés de besogne, avec des centaines de blessés à panser. Tout à coup, un corps de cavalerie fond sur nous et se déploie dans les champs et sur les collines environnantes. Il est suivi d’un détachement d’artillerie et de train des équipages qui se dirigent sur Königgrätz. Plusieurs cavaliers, désarçonnés, furent broyés sous les pieds des chevaux ; des voitures du train écrasèrent des lignards suivant la même route. Le flot nous poussa. On nous criait : Sauvez-vous ! Le grondement du canon augmentait le désordre ; des obus éclataient au milieu de nous. Nous ne savions où nous allions. J’avais pris congé de la vie… Tout à coup, nous nous trouvons devant une nappe d’eau ; à droite, un remblai de chemin de fer ; à gauche, un chemin creux encombré de voitures de réquisition et d’ambulance ; derrière, à perte de vue, une longue file de cavaliers. Nous dûmes guéer à travers l’étang. Ordre fut donné de couper les traits d’attelage pour sauver les chevaux en abandonnant les fourgons. Nous sentions le désespoir nous envahir. Nous parvînmes enfin à une gare dont l’entrée était barricadée. La barricade fut rompue ou escaladée. Je marchais avec quelques milliers d’hommes d’infanterie. Nous rencontrâmes une rivière qu’il fallut de nouveau traverser à gué ; nous dûmes franchir encore des palissades, gravir des hauteurs, nous frayer un chemin à travers des arbres abattus. À une heure du matin, nous arrivions dans un petit bois, épuisés de fatigue et de fièvre. À trois heures, transpercés d’humidité et grelottant de froid, nous repartîmes. Plusieurs ne le purent, et restèrent dans ce bois pour y mourir… Tous les villages étaient abandonnés… nous n’avions ni vivres ni eau potable ; l’air était empesté, les champs de blé piétinés, couverts de cadavres qu’on eût dit carbonisés, les yeux sortant de leurs orbites.

— Assez !… assez ! s’écrièrent mes sœurs.

— La censure devrait interdire de pareils articles, observa mon père ; ils ne peuvent qu’énerver le courage du soldat.

— Et surtout refroidir l’enthousiasme pour la guerre, ce qui serait vraiment dommage, ne pus-je m’empêcher d’ajouter à demi-voix.

— Mon père reprit :

— Ceux qui ont pris part à une retraite devraient se taire, car, il est fort peu honorable d’être compris soi-même dans une déroute. On devrait fusiller sur-le-champ celui qui, par le cri : Sauve qui peut ! donne le premier signal de la fuite. Un lâche donne l’exemple, et un millier de braves se laisse démoraliser et tourne le dos à l’ennemi.

— En effet, répliqua Frédéric ; mais, lorsqu’un brave crie : En avant ! un millier de poltrons se laisse entraîner, pris d’une ardeur momentanée. Il est impossible de distinguer rigoureusement les vaillants des lâches : chacun a ses moments de faiblesse. Dans les masses, l’état moral de l’individu dépend beaucoup de celui de son voisin. Quand un mouton saute, fout le troupeau saute. Lorsqu’un hourra donne l’élan, la troupe suit en criant : hourra ! Lorsqu’un soldat jette son fusil pour mieux courir, les autres font de même et le suivent dans sa fuite. Dans le premier cas, on prodigue de bruyants éloges ; dans le second, on impose le blâme, et ce sont cependant les mêmes hommes, oui, absolument les mêmes, que vous qualifiez de lâches ou de vaillants, et qui n’ont fait qu’obéir à la logique des masses. La vaillance et la lâcheté ne sont pas des qualités inhérentes à l’individu, mais bien des états d’âme comme la joie et la tristesse. Lors de ma première campagne, je me suis trouvé pris dans une débandade. Je vois encore cet affolement, cette confusion inénarrables : les soldats jetant armes, gibernes, shakos, manteaux… n’écoutaient aucun commandement. Nos bataillons fuyaient haletants, hurlants, ivres de désespoir, ne songeant qu’à échapper aux projectiles ennemis… Parmi toutes les horreurs de la guerre, une déroute est bien la plus hideuse. Les adversaires se trouvent dans la situation réciproque du chasseur et du gibier : l’un emporté par le démon du carnage, l’autre par la crainte folle de la mort. Dans sa panique, le fuyard est comme pris de délire. Amour de la patrie, ambition, désir de gloire… tout ce qui, durant l’action, anime le soldat, n’existe plus pour lui ; l’instinct le plus puissant qui puisse dominer l’être vivant, l’instinct de la conservation, le dirige seul. Cet instinct s’exaspère avec le danger ; il atteint un paroxysme effrayant. Celui qui n’a jamais vécu ces angoisses peut, toutefois — s’il connaît les extases de l’amour —, s’en donner une idée. Ce que l’instant suprême de la volupté donne à l’homme, il l’éprouve, à l’autre extrémité de l’échelle des sensations, au moment où, gibier épuisé, il tombe sous les coups de la meute ennemie…

— Mais, Tilling ! interrompit tante Marie d’un ton plein de reproche, devant ces jeunes filles. le mot de volup… !

— Et devant un jeune homme, ajouta mon père, devant un futur officier, parler de la crainte de la mort !

Frédéric haussa les épaules :

— Effacez donc du dictionnaire le mot « nature » !

⁂

La convalescence de Frédéric fit de rapides progrès. Pour la nation enfiévrée, la guérison semblait prochaine aussi. Il était de plus en plus question de paix. Rien ne s’opposait d’ailleurs à la marche des Prussiens. Après avoir traversé Brünn, dont le bourgmestre avait remis les clés au roi Guillaume, ils s’avançaient tranquillement sur Vienne. Cette marche ressemblait plutôt à une promenade militaire qu’à un mouvement stratégique. Le 26 juillet, un armistice fut conclu à Nicolsbourg et l’on commença à discuter les préliminaires de paix. La nouvelle de la victoire de l’amiral Tegethoff, à Lissa, donna une grande joie à mon père : des vaisseaux italiens coulés à pic, l’Afundatore détruit, quelle satisfaction ! Il me fut impossible de partager ce ravissement. Mais mon père ne fut pas le seul à se réjouir de ces événements : tous les journaux de Vienne faisaient chorus : le préjugé séculaire donne tant d’éclat à la victoire qu’à la nouvelle d’un succès militaire, chaque citoyen s’attribue une part de gloire.

Un autre événement politique de cette époque fut l’adhésion de l’Autriche à la Convention de Genève.

— Eh bien ! me demanda mon père, à la lecture de cette nouvelle, n’es-tu pas satisfaite ? Ne vois-tu pas, maintenant, combien la guerre, que tu traites toujours de barbare, devient plus humaine à mesure que la civilisation progresse ? J’approuve complètement ces procédés : il est bon de donner aux blessés tous les soins et tous les adoucissements possibles… ne fût-ce qu’au point de vue militaire, le plus important, en définitive, dès qu’il s’agit de guerre. Bien soignés, les blessés se rétablissent plus promptement et peuvent reprendre plus vite leur place dans les rangs.

— Tu as raison, mon père ; l’essentiel est de reconstituer le plus vite possible le matériel utilisable, mais après ce que j’ai vu, je crois qu’il n’est pas de Croix-Rouge qui puisse suffire, disposât-elle de dix fois plus de monde et de matériel, à conjurer ni à réparer les désastres d’une bataille.

— À conjurer, non ; mais à adoucir. On peut, au moins, chercher à atténuer ce qu’on ne saurait empêcher.

— L’expérience démontre qu’on ne peut arriver à une atténuation sérieuse. Mais qu’on renverse la proposition et qu’on empêche ce qu’on ne peut réparer !

« Il faut que la guerre disparaisse ! » Cette pensée devenait chez moi idée fixe. Il faut, me disais-je, que, dans la mesure de ses forces, tout être humain aide ses congénères à se rapprocher de ce but. Je ne pouvais chasser de mon esprit mes souvenirs de Bohême. La nuit surtout, lorsque je me réveillais en sursaut, j’éprouvais au cœur une douleur aiguë, en même temps qu’une voix intérieure me disait : Empêche ! préviens !… oppose-toi ! Mais, lorsque, complètement réveillée, je réfléchissais à ce que j’étais… à ce que je pouvais… je me sentais accablée par le sentiment de mon impuissance. Que pouvais-je prévenir, empêcher ? Pouvais-je arrêter la tempête ? calmer la mer en furie ? Puis, au bruit calme de la respiration de mon mari, un profond sentiment de joie succédait en moi à ces douloureuses pensées :… Tu m’es rendu… je te possède encore, mon Frédéric ! et je me plongeais dans l’extase de ce bonheur…

Voici les projets que nous formions, pour l’avenir : la guerre terminée, Frédéric quitterait le service et nous nous retirerions dans une modeste propriété où sa pension de colonel, jointe à mon petit revenu, suffirait à nos besoins. La perspective de cette vie d’indépendance et d’intimité nous réjouissait comme un jeune couple d’amoureux. Rodolphe, cela va sans dire, était compris dans ce programme. Son éducation devait être notre tâche principale ; nous n’entendions pas mener une existence oisive et sans but ; nous avions déjà dressé la liste des études que nous voulions poursuivre ensemble. C’était surtout le droit, et spécialement le droit international, que se proposait d’aborder Frédéric. Il voulait, en dehors de toute théorie sentimentale et utopique, étudier le côté pratique de la question de paix et d’arbitrage. Par la lecture de Bückle, par l’initiation aux dernières découvertes dans les sciences naturelles, il avait acquis la conviction qu’une nouvelle phase de développement allait s’ouvrir pour le monde. S’initier sans cesse aux mystères de la science et goûter les joies du foyer lui semblaient suffisants pour remplir l’existence.

Mon père, qui ne savait rien de nos plans d’avenir, en formait pour nous de bien différents.

— Te voilà colonel bien jeune, Tilling ! Dans dix ans, tu seras général. D’ici là, nous aurons certainement une autre guerre, et tu peux être appelé au commandement d’un corps d’armée… Qui sait même si le grade de généralissime… ? Peut-être t’est-il réservé de rendre à l’Autriche sa gloire militaire momentanément obscurcie… Quand nous aurons le fusil à aiguille, ou quelque autre système plus perfectionné encore, nous saurons bien remettre à leur place messieurs les Prussiens.

— Qui sait ? ne pus-je m’empêcher de dire ; peut-être conclurons-nous avec eux une alliance ?

Mon père haussa les épaules :

— Si seulement les femmes voulaient bien ne pas faire de politique ! Après ce qui s’est passé, nous ne pouvons que châtier l’arrogance prussienne. Il faut que nous aidions les États annexés, c’est-à-dire « volés », à reconquérir leurs droits méconnus. Notre honneur l’exige tout autant que notre position dans le concert européen. Une alliance avec ces bandits ? jamais !… à moins qu’ils ne l’implorent humblement.

— Et dans ce cas, remarqua Frédéric, on ne se gênerait pas pour leur mettre le pied sur la nuque. On ne conclut d’alliance qu’avec ceux qui nous l’imposent ou peuvent nous prêter main-forte contre un ennemi commun. En politique, le premier principe, c’est l’égoïsme.

— Oui, répondit mon père, mais quand l’Ego s’appelle Patrie et représente cette entité, à laquelle tout doit être sacrifié, tout ce qui peut servir les intérêts de cet Ego est non seulement permis mais ordonné.

— Il serait fort à désirer, reprit Frédéric, que dans les relations entre peuples on arrivât à ce degré de culture supérieure qui a banni le culte barbare du moi dans les rapports entre individus. Quand donc les nations comprendront-elles que leurs intérêts particuliers n’exigent point la violation de ceux de leurs voisins, mais ne peuvent que gagner, au contraire, au respect et à la sauvegarde des intérêts généraux ?

— Comment ?… Que dis-tu ? demanda mon père en portant la main à l’oreille.

Frédéric laissa tomber la discussion.

⁂

« J’arrive demain une heure à Grümitz. — Conrad. » On se représente aisément la joie dont cette dépêche remplit le cœur de Lilli.

Aucun hôte ne sera jamais fêté comme celui qui revient de la guerre. Sans doute Conrad ne revenait pas en vainqueur, mais l’enthousiasme de Lilli n’en était pas refroidi pour cela. Je ne pense même pas que, s’il se fût emparé de Berlin, Lilli eût pu l’accueillir avec plus de tendresse et de bonheur.

Il eût naturellement préféré revenir à la tête des troupes victorieuses, après avoir aidé son Empereur à conquérir la Silésie. Toutefois, le fait de s’être battu est en soi un honneur pour le soldat, même s’il est vaincu, et surtout s’il est tué ! Cette dernière éventualité est particulièrement glorieuse ! À l’école militaire de Vienne-Neustadt, on inscrit sur des tablettes d’honneur le nom des anciens élèves qui ont eu le privilège de tomber au champ d’honneur. Plus une famille compte d’aïeux tués dans les batailles, plus le descendant d’une telle lignée attache de valeur à son nom et moins il lui est permis d’en attacher à la vie. Pour se montrer digne de semblables héros un jeune homme bien pensant ne peut qu’être ravi de participer à la grande boucherie, pour y tuer ou pour y mourir.

Au fait, aussi longtemps que la guerre subsistera, il vaut mieux qu’elle inspire cette belle allégresse à quelques-uns. Cependant, le nombre de ces enthousiastes diminue de jour en jour, tandis que le nombre des soldats augmente effroyablement… À quoi cela aboutira-t-il ? À l’impossibilité de maintenir le statu quo. Et que résultera-t-il de cette impossibilité ?…

Conrad ne regardait pas si loin. Il pensait simplement, comme le lieutenant de la Dame blanche : « Ah ! quel plaisir d’être soldat !… » À entendre ses récits, on eût pu être jaloux de la campagne qu’il venait de faire. Cette jalousie, Otto l’éprouvait en effet… Combien il enviait à Conrad ce baptême de feu et de sang qu’il venait de recevoir !

— Je dois avouer, dit Conrad, que la campagne a été malheureuse, mais j’en ai cependant rapporté quelques beaux souvenirs !

— Raconte, raconte… demandèrent avec empressement Lilli et Otto.

— Il m’est difficile de vous en faire un récit très précis… tout cela est encore bien confus pour moi… La poudre vous monte singulièrement à la tête… Cette ivresse… cette fièvre… vous saisissent dès le départ ; l’heure des adieux est pénible et vous met au cœur un sentiment de tendresse douloureuse ; mais, une fois parti, lorsqu’on se retrouve entre camarades, on se dit : nous voici maintenant en face du plus grand devoir que la vie puisse imposer à un homme : défendre sa patrie ! Pour moi, lorsque la musique joua la marche de Radetzky, et que nos drapeaux déployés flottèrent au vent, j’aurais pu que je n’aurais pas voulu retourner même dans les bras de ma fiancée… Je sentis alors que je ne pouvais être complètement digne de son amour qu’après avoir accompli mon devoir. Nous étions certains de marcher à la victoire ; nous ne connaissions pas leurs horribles balles pointues. Ce sont ces maudits projectiles qui ont causé notre défaite. je vous affirme qu’ils tombaient dans nos rangs dru comme grêle… Et puis, nous avons été si mal commandés… Vous verrez que Benedeck sera traduit devant un conseil de guerre… Nous aurions dû attaquer… prévenir, fondre sur le pays ennemi… il n’y a que cela… mais l’Empereur ne m’ayant pas confié le commandement de ses troupes, je ne suis pas coupable des erreurs de tactique qui ont été commises. C’est aux généraux à s’arranger avec leur chef suprême et avec leur conscience. Nous autres, officiers et soldats, avons fait notre devoir ; il ne s’agissait pour nous que de nous battre, et nous nous sommes battus. Que d’étranges et nobles sensations on éprouve sur un champ de bataille ! L’attente… l’anxiété à l’approche de l’ennemi ! La conscience de se sentir acteur dans un épisode de l’histoire universelle… l’orgueil, la joie de son propre courage… et puis… à droite… à gauche… partout, la mort, cette grande mystérieuse que l’on défie avec virilité !

— Tout comme ce pauvre Gottfried de Tessow, murmura Frédéric. Oui, c’est bien la même école !

Conrad continua avec chaleur :

— Le cœur bat plus fort… plus vite… On sent s’éveiller en soi la haine de l’ennemi en même temps qu’un plus intense amour pour la patrie menacée. La rage vous possède, et, dans l’excitation du combat, se transforme vraiment en volupté. On se croirait dans un autre monde où les sentiments, les appréciations ordinaires n’ont plus cours ; on n’attache plus de prix à la vie… tuer devient un devoir… l’héroïsme devient une loi… Ajoutez à cela l’odeur de la poudre, les cris du combat… Oui, c’est vraiment un état d’âme unique. Tout au plus, le même entraînement peut-il être ressenti par le chasseur de tigre ou de lion, lorsqu’il se sent aux prises avec l’animal exaspéré et que…

— Oui, Conrad a raison, interrompit Frédéric. Toute lutte avec un ennemi qui nous menace de mort éveille en nous l’ardent et suprême désir de le vaincre ; et avec ce désir, quelque chose de cette volupté — pardon, tante Marie ! — au moyen de laquelle la nature assure la propagation de la vie. Aux époques primitives et barbares, tant que l’homme, menacé par de sauvages adversaires, hommes ou bêtes, dut les combattre pour assurer sa propre existence, le combat fut pour lui une source de délices. Ce n’est qu’en vertu de réminiscences inconscientes de ces temps primitifs que nous éprouvons encore cet entraînement, au milieu du déchaînement de la guerre. Mais comme il n’y a plus, en Europe, ni sauvages ni bêtes féroces, nous nous sommes forgé des ennemis conventionnels. On nous dit : « Écoutez bien ! Vous avez des habits bleus ; les autres, là-bas, en ont de rouges. Dès que les diplomates auront frappé trois fois dans leurs mains, pour vous les habits rouges seront métamorphosés en tigres, et vous deviendrez pour eux d’autres bêtes féroces ! Attention ! un… deux… trois. Allez-y gaiement !… Massacrez-vous… Dévorez-vous ! » Et, lorsque dans les plaines de X…, dix mille ou cent mille de ces tigres artificiels se sont exterminés réciproquement, cette belle tuerie est pompeusement enregistrée dans les fastes de l’histoire sous le nom de bataille de X… Alors, les diplomates se réunissent de nouveau en congrès, dans la ville de Y… et, autour d’un tapis vert, ils fixent une nouvelle délimitation de frontières, débattent le montant de l’indemnité de guerre, apposent leur signature sur un papier qui est étiqueté, parmi les documents d’État, sous le nom de traité de Y… Puis ils frappent de nouveau trois coups et disent aux habits bleus et aux habits rouges : « Embrassez-vous, hommes frères ! »

⁂

Les troupes prussiennes étaient installées dans tous les environs : Grümitz allait être obligé d’en recevoir. Bien que l’armistice fût accepté, la paix presque assurée, la population était toujours sous le coup de l’angoisse et de la méfiance. Les trois derniers coups, frappés à Nicolsbourg, autour du tapis vert, n’avaient pu effacer l’effet des trois précédents, signal de la déclaration de guerre : ils n’avaient pas encore eu le pouvoir de transformer les Prussiens en hommes frères.

Les gens du pays tremblèrent comme devant une bande de loups, quand un quartier-maître prussien vint réclamer logement pour un détachement de troupes. Chez plusieurs, la haine se manifestait en même temps que la crainte ; bon nombre s’imaginaient remplir un devoir patriotique en faisant le plus de mal possible aux envahisseurs, en envoyant, par exemple, sournoisement, une balle à « l’ennemi ». Quand le coupable était pris, il était naturellement exécuté sans autre forme de procès. Quelques exemples de ce genre calmèrent les indigènes qui reçurent sans résistance les soldats qu’on leur imposait. Puis ils s’aperçurent, à leur grand étonnement, que « l’ennemi » n’était composé, en somme, que de braves gens qui payaient honnêtement leurs consommations.

Un matin des premiers jours d’août, assise devant une fenêtre ouverte, je jouissais de la belle vue qui s’étend au loin sur toute la contrée. Je distinguai bientôt une troupe de cavaliers, qui s’avançaient dans la direction du château. « Une réquisition de logement », telle fut ma première pensée. Je pris une longue-vue que j’avais sous la main, et vis un groupe d’environ dix soldats, portant, au bout de leurs lances, de petits drapeaux blancs et noirs : au milieu d’eux, un homme, en costume de chasse, marchait entre les chevaux, comme un prisonnier ; la lunette n’était pas assez forte pour me permettre de distinguer si le prisonnier supposé n’était pas quelqu’un de nos forestiers.

Je voulus avertir les habitants du château de ce qui nous menaçait, et allai rejoindre tante Marie et mon père dans le salon.

— Les Prussiens arrivent ! les Prussiens arrivent ! criai-je de loin.

On a toujours du plaisir à annoncer le premier une nouvelle importante.

— Que le diable les emporte ! répondit très peu hospitalièrement mon père, tandis que tante Marie, bien plus pratique, nous dit :

— Je vais donner à M Walter les ordres nécessaires.

— Où est Otto ? demandai-je ; il faut lui recommander de ne se laisser aller à aucune manifestation contre les Prussiens, d’être poli, au contraire, avec nos hôtes.

— Otto n’est pas au château ; il est en chasse depuis ce matin. J’aurais aimé que tu visses combien son costume de chasse lui va bien… ce garçon flatte mon amour-propre de père !…

Nous entendîmes, soudain, un tumulte de pas et de voix.

— Les voilà déjà, ces fanfarons ! soupira mon père…

La porte s’ouvrit brusquement, et Franz, le valet de chambre, se précipita en criant : « Les Prussiens ! les Prussiens ! » comme il aurait crié : « Au feu ! au feu. »

— J’espère qu’ils ne nous mangeront pas, lui répliqua mon père, en grommelant.

— Mais ils amènent avec eux quelqu’un de Grümitz — je ne sais qui — quelqu’un qui a tiré sur eux et dont l’affaire sera vite réglée.

Entendant distinctement le bruit des voix mêlées au piétinement des chevaux, nous nous approchâmes d’une des fenêtres du vestibule, donnant directement sur la cour ; au même instant, les uhlans y entraient et, au milieu d’eux, pâle, mais hautain, mon frère Otto.

Mon père poussa un cri et descendit précipitamment l’escalier ; mon cœur se contracta. Si Otto avait, en effet, tiré sur les Prussiens ! et il en était bien capable… Ma pensée terrifiée ne put aller plus loin.

Je n’eus pas le courage de suivre mon père ; c’était toujours auprès de Frédéric que je cherchais force et consolation dans toutes mes angoisses. Au moment où j’entrais dans sa chambre, je vis revenir mon père, suivi d’Otto. À l’expression de leur visage, je compris que le danger était conjuré.

Voici ce qui s’était passé : le coup était parti sans intention. Voyant de loin une troupe de cavaliers s’approcher, Otto, pour les voir de plus près, avait couru à travers champs. Il avait bronché dans un fossé, au bord de la route, et, dans sa chute, avait pressé sur la détente. Au premier moment, on avait douté de sa parole et on l’avait ramené prisonnier au château. Lorsqu’on apprit qu’il était fils du général Althaus, et élève de l’école de Neustadt, sa justification fut acceptée.

« Le fils d’un ancien soldat, futur soldat lui-même, usera de ses armes contre l’ennemi dans un combat loyal, mais ne tirera jamais en embuscade pendant un armistice. » Sur ces paroles de mon père, l’officier prussien avait rendu la liberté au jeune homme.

— Es-tu vraiment innocent ? demandai-je à Otto. Avec ta haine contre les Prussiens, il ne me paraît pas impossible que…

Il fit un signe négatif :

— Non, non. J’espère bien trouver l’occasion de leur tirer dessus, mais face à face.

— Bravo ! s’écria mon père, ravi de ces paroles.

Je ne pouvais partager ce ravissement. Toutes ces phrases où l’on fait si bon marché de sa vie et de celle des autres me sonnaient faux à l’oreille. Je n’en étais pas moins très heureuse que la chose se fût terminée ainsi. Si ces gens n’eussent rien voulu entendre, qu’il eût été terrible pour mon père de voir appliquer à son fils la loi martiale dans toute sa rigueur ! Notre maison, jusque-là épargnée par la guerre, lui eût ainsi payé un bien lourd tribut.

Le détachement de uhlans venait préparer le logement de quelques officiers. Le château de Grümitz avait été désigné pour deux colonels et six officiers Les hommes devaient coucher dans le village. Deux soldats furent placés en sentinelle dans la cour du château.

Quelques heures après cette avant-garde arrivèrent nos hôtes imposés. Depuis plusieurs jours, nous nous y attendions, et M Walter avait pris ses mesures pour que les chambres fussent prêtes. Le cuisinier s’était procuré d’abondantes provisions, et la cave contenait un nombre imposant de barils et de bouteilles de vieux vins. Rien ne manquait vraiment chez nous à messieurs les Prussiens.

⁂

Le salon était tout resplendissant d’éclat et d’animation. Les hommes — à l’exception du ministre « Évidemment » qui se trouvait alors chez nous — étaient en grand uniforme et les dames en grande toilette. C’était la première fois, depuis longtemps, que nous avions l’occasion de nous produire ainsi. Lori surtout, la coquette Lori, arrivée du matin, apprenant la présence d’officiers étrangers, n’avait rien négligé pour se faire aussi belle que possible : elle s’était même parée de roses naturelles. Elle avait évidemment le dessein de tourner la tête aux représentants de l’armée ennemie. Lilli, l’heureuse fiancée, portait une robe bleu clair. Rosa — très heureuse aussi, je suppose, de se trouver dans la société de jeunes officiers — était en mousseline blanche. Quant à moi, dominée par la pensée que la guerre est toujours un temps de deuil, j’avais mis une toilette de dentelles noires.

Je n’oublierai jamais l’impression que je ressentis en entrant dans le salon à la vue de ce luxe, de cette gaîté, de l’élégance des femmes et de l’éclat des uniformes. Quel contraste avec les scènes récentes de lamentations, d’horreur, de saleté dont j’avais encore l’esprit obsédé ! Et penser que ce sont ces mêmes hommes, si distingués, si joyeux, si brillants qui accomplissent, de plein gré, ces choses horribles… qui ne veulent rien tenter pour faire cesser cette désolation… qui la glorifient, au contraire, et, par leurs galons et leurs décorations, témoignent de l’orgueil qu’ils ressentent à en être les défenseurs et les soutiens !

Mon entrée interrompit la conversation des divers groupes. On me présenta nos hôtes prussiens ; la plupart portaient des noms bien ronflants en « ow » et en « witz ». Il y avait même un prince Henry, je ne sais plus lequel, de la maison de Reuss.

Voilà donc nos ennemis : ces gentlemen parfaits, aux manières si raffinées. On sait bien qu’on n’a plus affaire aujourd’hui à des Huns ni à des Vandales. Il serait cependant plus naturel et plus agréable de se figurer l’ennemi comme une horde de sauvages. Il faut un certain effort pour se représenter, sous ce nom, les habitants d’un État aussi civilisé que le nôtre.

« Ô Dieu ! toi qui châties les contempteurs de ceux qui se confient en toi, exauce-nous ! Nous implorons ta protection, afin qu’après avoir, par ton puissant secours, réprimé la fureur de nos ennemis sanguinaires, nous puissions t’en bénir jusque dans les siècles des siècles ! » C’est ainsi qu’avait prié chaque dimanche le curé de Grümitz. Nos nobles hôtes ne répondaient nullement à l’idée que la paroisse devait se faire de « l’ennemi sanguinaire ». Les gens de Grümitz ne pouvaient se représenter l’adversaire sous la forme de ces galants officiers, offrant maintenant le bras aux dames pour les conduire à table. De plus, c’était la prière des autres que Dieu avait exaucée et notre fureur à nous qu’il avait réprimée par son secours puissant, qui avait pris, cette fois, la forme de fusils à aiguille. On passa dans la salle à manger. La table était somptueusement décorée de fleurs et de riches pièces d’argenterie. L’argenterie de famille avait été, par ordre du maître, retirée de sa cachette. J’étais assise entre un superbe colonel en « ow » et un élégant lieutenant en « itz ». Lilli était naturellement à côté de son fiancé. Rosa avait le bras du prince Henry, et cette méchante Lori avait encore la chance d’avoir Frédéric pour voisin. Mais je ne risque plus d’être jalouse ; il est bien trop à moi. On causa beaucoup et gaiement. Les « Prussiens » étaient visiblement enchantés, après tant de fatigues et de privations, de se trouver en bonne compagnie, devant une table bien servie. Le sentiment de leur victoire agissait très avantageusement sur leur humeur. Quant à nous, les vaincus, nous ne laissions rien paraître de notre haine ni de notre honte ; nous nous efforcions de remplir de notre mieux le rôle que nous imposait cette hospitalité forcée. Le moment devait être dur pour mon père, et je n’en admirais que plus la parfaite courtoisie dont il ne se départit pas un seul instant. Otto avait de la peine à se maintenir à la hauteur des circonstances. Avec sa haine violente contre les Prussiens et son excessif désir de les chasser du pays, il eût été plus disposé, et cela se voyait, à les transpercer à coups de baïonnette qu’à leur offrir poliment le pain et le sel. Nous évitâmes de parler de la guerre. Nos hôtes, de leur côté, mirent tous leurs soins à ne pas nous faire sentir qu’ils étaient là en vainqueurs. Mon voisin de table, le jeune lieutenant, chercha même à me faire un brin de cour. Il me jura, sur l’honneur, qu’il n’était pas, pour lui, de pays plus agréable que l’Autriche : c’était bien là qu’on trouvait les plus charmantes femmes du monde. Je ne puis nier avoir répondu avec une certaine coquetterie aux avances de ce beau fils de Mars mais simplement pour prouver à Lori et à son voisin que je saurais, au besoin, me venger. Mais, mon Frédéric demeura aussi calme que je l’étais au fond du cœur. Il eût été plus avantageux pour mon lieutenant et plus intelligent de sa part d’adresser à Lori ses œillades meurtrières. Conrad et Lilli, usant de leurs prérogatives de fiancés, échangeaient les regards et les propos les plus amoureux, choquaient leurs verres à la dérobée et se livraient à toutes sortes de petits manèges à l’usage de tourtereaux de salon. Je crus surprendre un troisième flirt : Henry — le je ne sais combien — causait de la façon la plus empressée avec ma sœur Rosa, et ne pouvait dissimuler l’admiration qu’elle lui inspirait.

Le dîner terminé, on retourna au salon. Les portes de la terrasse étaient ouvertes ; j’en profitai pour sortir et jouir un instant de la fraîcheur du soir. La lune inondait de clarté cette belle nuit embaumée d’été, et les étoiles se reflétaient dans les eaux de l’étang. Était-ce bien la même lune qui avait éclairé ce mur de cimetière et ce monceau de cadavres, au-dessus duquel tourbillonnait un vol de corbeaux croassants ?… En ce moment, un des officiers prussiens jouait au piano une romance sans paroles de Mendelssohn. Étaient-ce bien ces mêmes hommes, qui, le sabre en main, frappaient de tous côtés, fendant et fracassant des crânes humains ?

Bientôt le prince Henry et Rosa sortirent aussi sur la terrasse. Ils passèrent à côté de moi sans m’apercevoir. Du coin obscur où je me trouvais, je les vis bien près l’un de l’autre, appuyés sur la balustrade. Je crois même que le jeune Prussien — notre ennemi — pressait la main de ma sœur dans la sienne. Ils parlaient à mi-voix ; quelques-unes de leurs paroles arrivèrent cependant jusqu’à moi : « Délicieuse jeune fille… passion soudaine et irrésistible… aspiration vers les joies du foyer… le sort en est jeté… par pitié, que ce ne soit pas non… vous inspirerais-je de la répulsion ?… »

Rosa le rassura d’un mouvement de tête. Il lui prit la main, la porta à ses lèvres et chercha à lui passer le bras autour de la taille ; mais, en jeune fille bien élevée, elle se déroba.

— Oh ! c’est toi, Martha ?

Rosa venait de m’apercevoir, très confuse d’abord à l’idée que quelqu’un eût été témoin de cette scène, mais satisfaite, d’autre part, que ce ne fût que moi.

La confusion et l’embarras du prince étaient extrêmes. Il s’avança vers moi.

— Je viens d’offrir ma main à votre sœur, madame, soyez assez bonne pour plaider ma cause. Vous devez toutes deux m’accuser d’un peu trop de précipitation et de hardiesse. En d’autres temps, je me serais imposé plus de retenue et de circonspection ; mais, durant ces dernières semaines, j’ai dù agir avec décision, presque avec témérité. Ce que j’ai pratiqué à la guerre, je viens, involontairement, de le pratiquer en amour… Pardonnez-moi, baronne ; me refuserez-vous votre appui ?… Et vous mademoiselle, vous vous taisez ?…

— Ma sœur ne peut, cependant, se décider aussi rapidement, répondis-je, pour venir au secours de Rosa qui, très émue, se contentait de détourner la tête. Mon père donnera-t-il son consentement à ce mariage avec « un ennemi » ? Rosa répondra-t-elle à une aussi soudaine inclination ? Qui pourrait le dire aujourd’hui ?

— Moi !… répondit-elle en tendant les deux mains au jeune homme.

Il la serra passionnément sur son cœur.

— Folie… enfantillage ! leur dis-je, en reculant jusqu’à la porte du salon, pour empêcher que personne ne sortît juste à ce moment.

⁂

Les fiançailles furent célébrées le lendemain : mon père n’y fit aucune opposition ; je pensais que sa haine du Prussien lui aurait interdit d’accepter comme gendre un de ces vainqueurs ennemis. Peut-être se laissa-t-il convaincre par ce sophisme absurde : « Je hais cette nation, mais pas du tout les individus. » C’est comme si l’on disait : « Je déteste le vin, mais j’en déguste chaque goutte avec plaisir. » Peut-être aussi fut-il flatté d’une alliance avec la maison de Reuss, ou bien touché de l’amour si soudain et si romanesque de ces jeunes gens ; en tout cas, on n’eut pas de peine à obtenir de lui un « oui » suffisamment empressé. Tante Marie ne fut pas aussi commode : « Impossible ! » fut sa première exclamation ; « le prince est protestant ! » Elle se résigna ensuite, en se persuadant que Rosa réussirait probablement à convertir son mari. Otto fut le plus récalcitrant. « Comment voulez-vous, disait-il, que je m’expose à être obligé de chasser mon beau-frère du pays, lorsque la guerre éclatera de nouveau ? » Mais, on lui énonça la fameuse théorie de la différence entre la nation et l’individu, et, à mon grand étonnement, — car je ne l’ai, pour mon compte, jamais comprise, — il la saisit parfaitement.

Avec quelle promptitude et quelle facilité on oublie, dans le bonheur présent, les malheurs passés ! Deux couples d’amoureux… je devrais dire trois, car, bien que mariés depuis quatre ans, nous n’étions, Frédéric et moi, pas moins épris l’un de l’autre que nos heureux fiancés, deux couples, dis-je, ensoleillaient Grümitz. Le château devint un lieu de gaieté et de plaisir. Je sentis moi-mème mes douloureux souvenirs s’atténuer. Ce ne fut pas sans remords que je vis faiblir l’ardente compassion dont tant d’horreurs avaient ému mon cœur. Et cependant, de bien tristes nouvelles nous parvenaient encore à Grümitz : lamentations de ceux qui avaient été ruinés par la guerre ou qui pleuraient un des leurs resté sur le champ de bataille ; annonce de nouvelles catastrophes financières ou de menaces d’épidémie, On disait que plusieurs cas de choléra avaient éclaté dans l’armée prussienne ; un cas fut même signalé dans notre village, un cas douteux il est vrai. On se rassura en pensant que ce ne serait que la dysenterie dont on parle toujours plus ou moins, chaque été ; on s’appliquait et on réussissait à chasser ces sombres idées et ces angoisses.

— Vois-tu, Martha, me dit un jour Rosa, cette guerre a été vraiment désastreuse, et cependant je ne puis que la bénir. Sans elle, serais-je aujourd’hui heureuse comme je le suis ?… Aurais-je jamais eu l’occasion de connaître Henry ?… Et lui, eût-il jamais rencontré une fiancée aussi aimante ?

— Soit, Rosa ; j’accepte ta manière de voir. Puisse le bonheur qui remplit vos cœurs contre-balancer la douleur de tant d’autres cœurs si douloureusement brisés…

— Il ne s’agit pas seulement de nous. D’une manière générale, la guerre a pour le vainqueur de sérieux avantages. Il faut l’entendre dire à Henry ! Il ne tarit pas sur la grandeur actuelle de la Prusse, sur la joie délirante de l’armée, sur la reconnaissance et l’affection enthousiaste qu’elle porte aux chefs qui l’ont conduite à la victoire. Il m’a parlé des progrès qui en résultent pour le commerce… les mœurs… et la prospérité générale de l’Allemagne. Je ne sais plus au juste… C’est, à ce qu’il paraît, la mission historique, civilisatrice… Enfin, je voudrais que tu l’entendisses…

— Pourquoi ton fiancé ne te parle-t-il pas plutôt d’amour que de politique ?

— Oh ! nous parlons de tout, et tout ce qu’il me dit me charme… Je le comprends si bien quand il m’exprime combien il est heureux et fier d’avoir combattu pour son roi et pour sa patrie.

Son futur gendre plaisait de plus en plus à mon père ; à qui, d’ailleurs, ce charmant jeune homme n’aurait-il pas plu ? Mais il ne lui accordait sa sympathie et sa bénédiction que sous toutes réserves.

— Comme homme, comme soldat et comme prince, je vous tiens en très particulière estime, mon cher Reuss, répétait-il sans cesse à Henry ; mais, comme officier prussien, je ne puis que vous haïr. Je me réserve le droit de souhaiter de tout mon cœur une nouvelle guerre par laquelle l’Autriche vous fera payer chèrement la surprise dont elle vient d’être victime. La question politique est, entre nous, tout à fait distincte de la question de famille. Mon fils marchera un jour contre la Prusse, et, puisse Dieu permettre que je le voie ! Moi-même, si je n’étais, hélas ! trop vieux, je serais heureux de reprendre mon commandement pour conduire nos troupes contre Guillaume I, et surtout contre votre insolent Bismarck ! Je reconnais d’ailleurs les vertus militaires de l’armée prussienne et le talent stratégique de ses chefs. Je trouverais même très naturel de vous voir, dans la première campagne, à la tête d’un bataillon, tenter l’assaut de notre capitale et incendier la maison qu’habite votre beau-père. En définitive…

— En définitive, m’écriai-je pour couper court, la confusion des sentiments est telle que les oppositions s’y dévorent réciproquement comme les infusoires dans une goutte d’eau. Il ne saurait en être autrement lorsqu’on veut faire habiter dans le même cerveau des notions absolument contradictoires. Les sentiments d’un chef des Botokudes sont infiniment plus logiques. Ne tenant pour rien « l’individu » chez la tribu ennemie, il n’éprouve naturellement que le seul désir de le scalper.

— Mais, Martha ! une telle férocité de sentiments n’est plus compatible avec le degré de culture morale auquel notre époque est parvenue !

— Dis plutôt que ce reste de sauvagerie, la guerre, qui persiste encore dans l’humanité comme un débris des époques primitives, ne correspond plus au degré de culture de notre siècle. Lorsque nous t’entendons, dans la même phrase, assurer au prince Henry, d’un côté, ton affection comme père et de l’autre, ta haine comme Autrichien ; lorsque tu lui dis l’estimer comme homme, mais l’exécrer comme Prussien ; quand tu lui accordes, en même temps que ta bénédiction, le droit de te tirer dessus, à l’occasion, je t’en demande bien pardon, mon cher père, mais j’ai peine à croire que tu puisses soutenir que de pareilles absurdités aient le sens commun…

— Que dis-tu ?… Je n’ai pas entendu un seul mot…

Je compris que mon père jugeait à propos d’éprouver un accès de son intermittente surdité.

⁂

Grümitz était rentré dans le calme : les officiers logés chez nous étaient repartis, Conrad avait rejoint son régiment. Lori Griesbach et le ministre nous avaient quittés les premiers.

Les mariages de mes deux sœurs étaient fixés au mois d’octobre ; ils devaient avoir lieu à Grümitz. Le prince Henry se proposait de quitter le service. Après l’avancement qu’il avait mérité dans cette glorieuse campagne, la chose lui était facile ; il désirait se reposer sur ses lauriers et dans ses terres.

L’adieu des deux couples fut, à la fois, plein de tristesse et de douceur. On se promit de s’écrire journellement, et la perspective si prochaine d’un bonheur assuré enleva toute amertume à la séparation.

Un bonheur assuré ? Il n’en existe pas et moins que jamais aux époques de guerre. Le malheur plane alors dans l’air comme les nuées de sauterelles dans certains pays, et l’on a bien peu de chance de se trouver juste sur un coin de terre que le fléau épargnera.

La guerre était, il est vrai, terminée, c’est-à-dire que la paix avait été annoncée officiellement. Mais, si un mot suffit à déchaîner toutes ces horreurs, un mot n’arrête pas l’animosité, ne détruit pas le germe des guerres futures et ne supprime pas la dévastation, la misère, les épidémies. Il ne servait plus de rien de le nier et de n’y pas penser : le choléra ravageait le pays.

C’était le 8 août, au matin ; nous étions tous réunis sous la véranda, autour de la table, chacun lisant son courrier que le facteur venait d’apporter. Mes sœurs s’étaient promptement saisies des lettres de leurs fiancés. En parcourant les journaux, j’y lus ceci aux nouvelles de Vienne :

Les cas de choléra se multiplient sensiblement, non seulement dans les hôpitaux militaires, mais parmi la population civile ; on a déjà signalé de nombreux cas de choléra asiatique. Les mesures les plus énergiques sont prises pour enrayer la propagation du fléau.

Je m’apprêtais à donner lecture à haute voix de cet article, lorsque tante Marie, qui tenait à la main une lettre écrite par une de ses amies, d’un château voisin, s’écria tout épouvantée :

— C’est affreux ! Betsy m’écrit que deux personnes sont mortes chez elle du choléra et que son mari vient de tomber malade.

— Excellence ! le maître d’école du village désire vous parler.

Le personnage annoncé entrait, pâle et troublé, derrière le domestique.

— Monsieur le comte, je viens respectueusement vous dire que j’ai dû fermer l’école : deux enfants, tombés malades hier, sont morts aujourd’hui.

— Du choléra ? demandâmes-nous tous à la fois.

— Je crois qu’il vaut mieux appeler la chose par son nom. La soi-disant dysenterie, à laquelle vingt hommes ont succombé, était parfaitement le choléra. Une grande panique règne dans le village ; le docteur, arrivé de la ville, a constaté la présence de l’épidémie à Grümitz.

— Qu’est-ce ? demandai-je, en prêtant l’oreille. Je crois entendre la cloche de l’église.

— C’est la cloche des agonisants, madame la baronne ; voilà de nouveau quelqu’un qui meurt. Le docteur a raconté qu’en ville cette cloche des agonisants ne s’arrête pas.

Pâles et muets, nous nous regardions à la ronde.

De nouveau la mort nous menaçait.

— Il faut fuir, proposa tante Marie.

— Fuir !… mais où ? répliqua le maître d’école ; l’épidémie sévit partout, aux environs.

— Allons plus loin… au delà de la frontière !

— On a déjà, sans doute, établi un cordon sanitaire qu’il serait impossible de franchir.

— Mais ce serait affreux ! on ne peut cependant empêcher les gens de quitter un pays contaminé !

— C’est, en effet, terrible ; mais, il est naturel que les autres pays cherchent à se préserver de la contagion.

— Que faire… que faire ? gémit tante Marie.

— Attendre la volonté de Dieu, répondit mon père avec un profond soupir. Tu crois si fermement aux décrets de la Providence, Marie, que je ne comprends pas ton désir de fuir : le sort réservé à chacun l’atteint où qu’il soit… Mais cependant, je préfère, enfants, que vous partiez, — et toi, Otto, abstiens-toi dorénavant de fruit.

— Je vais de suite écrire à Bresser, dit Frédéric, qu’il nous envoie des désinfectants…

Nous étions tous sous le coup de l’angoisse et de la terreur. Et vraiment il y avait de quoi. Le courage consiste surtout à ne pas penser au danger, mais, dans un cas comme celui-là, c’est impossible.

Fuir… cette idée m’était aussi venue pour mettre mon petit Rodolphe en sûreté.

Malgré son fatalisme, mon père insistait beaucoup pour que tous les membres de la famille partissent : il fixait le départ au lendemain. Quant à lui, il voulait demeurer pour ne pas abandonner, dans ce danger, les gens de sa maison et les habitants du village. Frédéric déclara de la façon la plus formelle qu’il resterait ; moi, j’étais décidée à ne jamais me séparer volontairement de mon mari.

Tante Marie, mes deux sœurs, Otto et Rodolphe devaient partir au plus vite. Pour où ? Ce n’était point encore décidé. Tout d’abord on se rendrait en Hongrie… aussi loin que possible… Les fiancées ne firent aucune résistance et aidèrent, avec beau coup d’ardeur, à la confection des malles. Mourir, lorsqu’on se sent si près du suprême bonheur… lorsque le rêve réalisé de l’amour va décupler l’ivresse de la vie… ce serait mourir dix fois !

On apporta les malles dans la salle à manger, afin que, chacun aidant, elles pussent être terminées sans retard. J’entrai, portant sur le bras un paquet de vêtements de Rodolphe.

— Pourquoi ne laisses-tu pas faire cela à ta femme de chambre ? me demanda mon père.

— Je ne sais où est Netty… J’ai sonné plusieurs fois, et, comme elle n’est pas venue, je me sers moi-même.

— Tu gâtes tes gens, me dit mon père, avec humeur ; et il donna à un domestique présent l’ordre de chercher partout Netty, et de me l’envoyer tout de suite.

Un instant après, le domestique revint la mine bouleversée.

— Netty est dans sa chambre… couchée… elle est… elle a… elle est…

— Ne peux-tu t’expliquer ? lui demanda mon père impatienté. Qu’est-elle ?

— Déjà toute noire.

Un cri s’échappa à la fois de toutes les bouches. Il était donc là — le spectre terrible — dans notre propre maison.

Que faire ? Pouvait-on laisser mourir sans secours cette pauvre fille ? S’approcher d’elle, c’était aller chercher la mort, non seulement pour soi, mais pour les autres.

— Cours de suite chercher le médecin, ordonna mon père au domestique ; et vous, enfants, activez votre départ.

— Le docteur est reparti depuis une heure pour la ville, répondit le domestique à mon père.

— Oh ! que je me sens mal !… dit en ce moment Lilli, pâlissant affreusement et se cramponnant au dossier d’une chaise.

Nous nous précipitâmes vers elle :

— Qu’as-tu ?… pas d’enfantillage… c’est la peur…

Ce n’était point la peur ; c’était…

Il n’y avait pas de doute ; nous portâmes la malheureuse sur son lit ; elle fut immédiatement prise de vomissements et de tous les autres symptômes.

Ce que cette pauvre sœur souffrit… ce fut horrible ! Et point de docteur ! Frédéric le remplaça tant bien que mal. Il prescrivit les premiers remèdes : des cataplasmes brûlants, de la moutarde sur l’estomac et sur les jambes ; du champagne et des morceaux de glace dans la bouche. Rien n’y fit. Ces moyens, quelquefois suffisants dans des cas légers, furent tout à fait impuissants. Ils donnèrent, du moins, à la malade et à nous-mêmes la satisfaction de penser que quelque chose avait été tenté. Après les accès de vomissements survinrent les crampes, ces contorsions du corps si violentes que l’on entend craquer les os. La malheureuse voulait crier, mais la voix ne sortait plus de son gosier contracté… La peau devint d’un bleu noirâtre… le souffle s’arrêta.

Mon père marchait dans la chambre en se tordant les mains. Me plaçant devant lui :

— C’est la guerre, mon père ! Ne la maudiras-tu pas ?

Il me repoussa sans me répondre.

Après dix heures de souffrances, Lilli avait cessé de vivre. Netty, ma femme de chambre, était morte un peu avant, seule dans sa chambre, tous les membres de la famille étant occupés auprès de Lilli. Parmi les domestiques, aucun n’avait voulu s’approcher de la malade « déjà toute noire ».

· · ·

Sur ces entrefaites, le D Bresser était arrivé, apportant lui-même les médicaments demandés. Lorsque je le vis entrer, j’éprouvai une forte envie de lui sauter au cou. Il prit tout de suite la direction de la maison, fit immédiatement transporter les deux corps dans une pièce éloignée, ferma les deux chambres où les décès avaient eu lieu, et nous soumit tous à une désinfection énergique. Une forte odeur de phénol se répandit dans tout le château. Aujourd’hui encore, dès que je sens cette odeur, elle évoque chez moi ces horribles souvenirs.

Le départ dut encore être différé une seconde fois. Dès le lendemain de la mort de Lilli, la voiture qui devait emmener tante Marie, Rosa, Otto et mon petit Rodolphe, stationnait devant la porte, lorsque le cocher, atteint à son tour par l’invisible meurtrier, dut descendre de son siège.

— Eh bien ! c’est moi qui vais vous conduire, dit mon père. Allons, vite, êtes-vous prêts ?…

Rosa s’avança, défaillante :

— Partez… je ne puis… je vais rejoindre Lilli…

Elle disait vrai… À l’aurore suivante, notre seconde fiancée fut portée dans la pièce où les autres corps avaient été déposés.

Naturellement, dans l’émoi de cette nouvelle catastrophe, le départ des autres n’avait pu s’effectuer.

Oh ! dans ma douleur, dans mon désespoir, de quel accès de rage ne fus-je pas saisie contre cette monstrueuse folie : la guerre, instrument de ces horreurs, que l’homme déchaîne volontairement !

Au moment où l’on emportait le corps de Rosa, mon père était tombé à genoux.

M’avançant vers lui et le relevant :

— Mon père ! lui dis-je, c’est la guerre !

Il ne répondit rien.

— Entends-tu, mon père ? Maintenant ou jamais, ne la maudiras-tu pas ?

Mais lui :

— Tu me rappelles, mon enfant, que je dois supporter ce nouveau malheur avec le courage du soldat… C’est à la patrie tout entière qu’ont été imposés ces sacrifices de larmes et de sang.

— Et de quel profit ta souffrance est-elle donc pour la patrie ? À quoi lui sert la mort de ces deux enfants ?… Oh père ! donne-moi cette satisfaction !… que je t’entende maudire la guerre !… Regarde, ajoutai-je en l’entraînant vers la fenêtre et en lui montrant, dans la cour, le cercueil que l’on apportait, celui-ci est pour Lilli ; dans quelques heures, un second va arriver pour Rosa ; demain peut-être, un troisième… Et pourquoi ?… pourquoi ?…

— Parce que Dieu l’a voulu, mon enfant.

— Dieu !… Dieu !… toujours Dieu !… Toutes les violences, toutes les folies… toutes les férocités… vous les couvrez de cette égide : La volonté de Dieu !

— Ne blasphème pas, Martha ! Ne blasphème pas, mon enfant, au moment où la main puissante du Très Haut s’abat…

Un domestique entra :

— Excellence, le menuisier ne veut pas porter lui-même le cercueil dans la chambre mortuaire et personne du château ne veut y entrer.

— Ni toi non plus, lâche ?

— Je ne puis à moi seul…

— Eh bien, je t’aiderai.

Et, se dirigeant vers la porte :

— Je veux moi-même mettre ma fille… Arrière ! me cria-t-il, voyant que je le suivais. Je te défends de venir… je ne veux pas te perdre aussi… songe à ton enfant !

J’hésitai. Où est le devoir dans ces cruelles alternatives ? En rendant aux malades les soins, et aux morts les devoirs que nous leur devons, nous nous exposons à propager le fléau autour de nous. On se sacrifierait volontiers soi-même, mais on frémit à la pensée d’entraîner les siens dans son sacrifice.

Il n’y a qu’une issue à un pareil dilemme : c’est d’accepter l’idée que tout le monde y passera et qu’il faut s’assister réciproquement dans les souffrances de l’agonie. Ensemble ! voilà le seul mot d’ordre possible. Sur un vaisseau qui coule, il n’y a de salut pour personne. Tenons-nous enlacés jusqu’au dernier moment et… adieu, joies de la vie !

Nous en étions arrivés à ce degré de résignation ; on avait renoncé au départ ; on n’évitait plus les malades ni même les cadavres. La présence de Bresser, son action énergique et constante soutenaient seules nos forces. Grâce à lui, notre vaisseau, en sombrant, n’était pas, du moins, sans capitaine.

Ah ! cette semaine de choléra à Grümitz ! Plus de vingt années se sont écoulées depuis, et, quand j’y pense, j’en frémis encore ! J’entends toujours le tintement de la cloche des agonisants ; je vois les convois funèbres passer sans cesse. Je me souviens de notre vie terrible. On mangeait debout et n’importe quoi. On s’assoupissait un instant, vers le matin, sur un siège quelconque. Au dehors, comme si la nature indifférente se moquait de nous, la campagne souriait de tout le bonheur de l’été. Au village, la mort frappait sans interruption : pas un seul des Prussiens demeurés en logement n’avait survécu.

— J’ai rencontré le cocher du corbillard, raconta Franz, le valet de chambre. Quelques-uns de plus d’enterrés ? lui ai-je dit. Oui, m’a-t-il répondu, encore six ou sept ; c’est comme ça tous les jours. Quelquefois l’un d’eux se trémousse encore dans ma voiture, mais je le flanque tout de même dans la fosse, le sale Prussien !

Le lendemain, ce monstre mourait lui-même.

La poste nous apportait de terribles nouvelles sur les progrès de l’épidémie… et des lettres d’amour aussi — lettres d’amour qui resteront éternellement sans réponse… — du prince Henry, qui ignorait tout encore.

Pour préparer Conrad à son malheur, je lui avais télégraphié : « Lilli très mal ». Il ne put arriver que quatre jours après. Le malheureux entra dans le château comme un fou, en criant : Lilli ?… est-ce vrai ? En route, il avait appris la vérité.

Il ne versa pas de larmes et affecta un calme qui nous faisait mal. « Je l’aimais depuis si longtemps ! » dit-il tout bas, comme se parlant à lui-même. Puis, élevant la voix :

— Où repose-t-elle ? Je veux aller sur sa tombe… adieu… elle m’attend…

— Veux-tu que je t’accompagne ? lui demanda l’un de nous.

— Non, je préfère aller seul.

Il alla — nous ne le vîmes pas revenir. Sur la tombe de sa fiancée, il s’était logé une balle dans la tête.

Àtout autre moment, cet événement tragique nous eût atterrés. Et à l’instant même où nous l’apprenions, un nouveau malheur frappait notre maison et portait notre douleur au paroxysme : le choléra venait s’abattre sur Otto, sur ce fils unique adoré de mon père.

Ses souffrances durèrent toute la nuit et tout le jour suivant ; nous passâmes par toutes les alternatives de l’espoir et du découragement : à sept heures du soir, tout était fini.

Mon père se jeta sur le corps en poussant un cri si terrible que toute la maison en fut ébranlée. Nous eûmes de la peine à l’arracher de ce lit de mort. L’expression de sa douleur fut navrante. J’entends encore ses cris, ses sanglots. Son Otto… était mort… son fils… son orgueil… son tout !

Àcette explosion succéda une prostration subite et absolue. Il ne put assister à l’enterrement de cet enfant tant aimé. Il était étendu sur un divan, sans mouvement, presque sans connaissance. Bresser ordonna de le déshabiller et de le porter dans son lit. Au bout d’une heure, il parut se ranimer. Tante Marie, Frédéric et moi étions près de son lit. Il se souleva sur son séant, essaya de parler, mais ne put rien articuler ; le souffle semblait lui manquer. Il faisait de pénibles efforts pour respirer.

Enfin, il parvint à prononcer mon nom :

— Martha !

Je tombai à genoux devant son lit.

— Cher père !… Pauvre père !…

Il posa sa main sur ma tête.

— Que… ton… désir, murmura-t-il, soit exaucé… je mau… je maudis…

Il ne put achever, et retomba sur ses coussins.

Bresser venait d’entrer ; à nos questions anxieuses, il répondit que mon père avait succombé à une convulsion.

— Le plus terrible, dit en soupirant tante Marie, au retour de l’enterrement, est de l’avoir vu mourir une malédiction sur les lèvres !

— Ô tante ! ne t’en chagrine pas… Si cette malédiction pouvait seulement sortir des lèvres de tous… ce serait pour l’humanité entière la plus grande des bénédictions !

⁂

En huit jours, dix habitants du château avaient succombé : mon père, Lilli, Rosa, Otto, ma femme de chambre Netty, le cuisinier, le cocher et deux garçons d’écurie. Dans le village, plus de quatre-vingts personnes étaient mortes.

Dans le pays, Grümitz ne fut pas la seule localité aussi rudement frappée. En relisant les journaux de l’époque, on y retrouvait bien d’autres exemples de l’effroyable mortalité qui désola notre contrée, par exemple le château de Stockern, près de la petite ville de Horn. Du 9 au 13 août 1866, quatre membres de la famille succombèrent à l’épidémie : Rodolphe, jeune homme de vingt ans ; ses deux sœurs Émilie et Berthe et leur oncle Candide ; plus cinq domestiques. La plus jeune fille, Pauline de Engelshofen, fut seule épargnée ; elle épousa, plus tard, un baron de Suttner. Elle ne parle qu’en frémissant de cette semaine de choléra à Stockern.

Tant de coups m’avaient si profondément abattue que je m’attendais, avec une morne résignation, à voir, d’un jour à l’autre, la mort m’atteindre moi-même ou m’arracher mon enfant ou mon mari. Je croyais la voir ? cette camarde, qui, depuis deux mois, frappait à coups redoublés sur le pays, étendre sa main glacée sur ceux qui me restaient. Je les pleurais par avance. Mais pourtant, au plus profond de ma douleur, il était encore pour moi des moments bien doux ; c’étaient ceux où, dans les bras de mon mari, serrée contre sa poitrine, j’épanchais mon chagrin sur son cœur. Quelle douceur dans ses paroles de sympathie et d’amour ! Mon cœur se réchauffait au contact du sien. Après tout, me disais-je, le monde n’est ni mauvais ni cruel puisque tant d’amour et tant de pitié s’y rencontrent. Je sais bien que ces sentiments sont encore l’apanage de quelques âmes d’élite ; qu’ils n’existent pas en tant que loi universelle. Mais ils parviendront, un jour, à un développement général et complet ; et alors ils inspireront et régleront les rapports de la famille humaine. Oui, l’avenir appartient à la Bonté.

⁂

Nous passâmes le reste de l’été dans les environs de Genève. L’insistance du D Bresser avait fini par nous décider à nous éloigner. Tout d’abord, je n’avais pu accepter l’idée d’abandonner si promptement les tombes des miens. J’étais tombée dans une telle prostration que je ne voyais pas la nécessité de fuir l’épidémie. Bresser finit par l’emporter, en me représentant qu’il était de mon devoir de tout essayer pour soustraire mon enfant au danger.

Ce fut Frédéric qui choisit la Suisse comme résidence : il souhaitait d’entrer en relations avec les fondateurs de la Croix-Rouge ; il voulait se renseigner à Genève même sur les dernières conférences et sur les développements que l’on se proposait de donner à l’œuvre de la Convention.

Il avait envoyé sa démission, et, en attendant son acceptation officielle, avait obtenu un congé de six mois. Maintenant, j’étais riche, très riche, la mort de mon père, de mon frère et de mes sœurs ayant réuni sur ma tête toute la fortune de la famille.

— Que dirais-tu, Frédéric, lui demandai-je un jour, si tu m’entendais louer la guerre parce que je lui dois des avantages matériels si considérables ?

— Je dirais que tu n’es plus ma Martha ! Mais je te comprends, et ton idée est très juste. Cet égoïsme révoltant qui peut se réjouir du gain matériel acquis au prix de la ruine des autres, ces sentiments que l’individu — assez vil pour les éprouver — s’efforce au moins de cacher, les nations et les dynasties s’en font gloire : des milliers et des milliers d’hommes sont morts, blessés, ruinés ; mais leurs souffrances nous ont valu un agrandissement de territoire et de puissance : louons et bénissons Dieu de l’heureuse issue de cette guerre !…

Nous trouvâmes dans une petite ville, sur les bords du lac, le calme et la solitude dont nous avions besoin. Je désirais éviter toute société. Frédéric respectait ma tristesse et ne me proposa jamais le remède banal de la distraction. Sa délicatesse lui fit comprendre et respecter les larmes que je voulais donner à la mémoire des miens.

Il se rendait souvent à Genève pour y étudier la question de la Croix-Rouge. Je ne me rappelle rien de bien précis sur le résultat de ses études à cette époque. J’avais interrompu mon journal, en sorte que j’ai oublié la plupart des événements. Je n’ai gardé de souvenirs bien précis que de l’impression d’ensemble que me fit ce beau pays de Suisse, et du calme, de la simplicité, de l’activité sereine de ses habitants.

Aucun écho de la dernière guerre n’arrivait jusqu’à nous ; tout au plus en parlait-on comme d’un fait divers, à ajouter aux bavardages européens. Cet affreux grondement du canon sur la terre de Bohême n’avait pas produit, ici, plus d’impression qu’un nouvel opéra de Wagner.

Le souvenir de la guerre allait, du reste, s’affaiblissant, s’éteignant chez tout le monde. Les journaux n’en parlaient plus. Je lisais surtout alors des feuilles françaises. L’intérêt général se portait sur les préparatifs de l’Exposition de 1867, sur les réceptions de la Cour de Compiègne, sur les nouvelles personnalités littéraires, — Flaubert, Zola, dont le talent naissant était l’objet des jugements les plus divers, — sur les œuvres théâtrales : un opéra récent de Gounod, un nouveau rôle très brillant écrit par Offenbach pour Hortense Schneider. Devant toutes ces actualités, le petit duel entre l’Autriche et la Prusse, là-bas… en Bohême, avait beaucoup perdu de son importance : c’était déjà de l’histoire ancienne… Hélas ! ce qui est vieux de trois mois ou éloigné de trente lieues, ce qui se passe en dehors du lieu et du temps les plus voisins, échappe absolument à la mémoire et au cœur humain.

Nous quittâmes la Suisse vers la mi-octobre pour nous rendre à Vienne, où ma présence était nécessaire pour le règlement de ma succession. Nous avions l’intention de nous établir ensuite à Paris pour un assez long temps. Frédéric nourrissait toujours le désir de se consacrer à la propagation de ses idées par la formation d’une ligue de la paix. Paris lui paraissait un centre excellent pour y réunir tous les amis de la paix ; il croyait également qu’un principe international avait plus chance de s’y développer qu’autre part.

— J’ai donné ma démission, disait-il, sous l’empire d’une conviction acquise précisément pendant la guerre. Je veux maintenant m’enrôler dans l’armée de la paix. C’est encore une bien petite armée, dont les combattants n’ont d’autres armes que le sentiment du droit et l’amour de l’humanité, Mais qu’importe : ceux qui combattent pour le droit ou la vérité triomphent toujours tôt ou tard.

— Hélas ! lui répondis-je en soupirant, que peux-tu, seul, contre une institution aussi ancienne, aussi puissante et soutenue par des millions et des millions d’hommes ?

— Pouvoir quelque chose, moi ?… Je ne suis vraiment pas assez insensé pour le croire. Je n’ai d’autre prétention, je le répète, que de m’enrôler dans l’armée de la paix. Lorsque j’ai combattu dans l’armée du pays, ai-je jamais espéré à moi seul sauver la patrie ou conquérir une province ? Non, certes ! L’individu isolé ne peut que Servir ; mais : Il doit servir. Il doit, s’il le faut, sacrifier sa vie à ses idées, quand il les croit bonnes et vraies. Ce n’est pas l’État seulement qui vous impose des obligations. Une conviction personnelle, lorsqu’elle va jusqu’à l’enthousiasme, nous contraint aussi au service obligatoire.

— Oui, tu as raison : si des millions de partisans de la paix s’enrôlent sous son drapeau, il faudra bien que l’antique forteresse, abandonnée par ses anciens défenseurs, succombe sous les efforts de la nouvelle armée.

De Vienne, je fis un pèlerinage à Grümitz. Je n’entrai pas dans le château ; je me rendis directement au cimetière, où je déposai mes quatre couronnes, et je repris la route de Vienne.

Lorsque mes affaires les plus pressantes furent terminées, Frédéric me proposa un petit voyage à Berlin pour revoir notre pauvre tante Cornélie. J’acceptai volontiers. Durant cette courte absence, je me proposais de laisser mon fils aux soins de tante Marie. Les derniers événements de Grümitz l’avaient complètement accablée. Toute son affection s’était reportée sur mon petit Rodolphe ; j’espérais que la présence de l’enfant chez elle la distrairait et la remonterait.

Nous quittâmes Vienne le 1 novembre et nous nous arrêtâmes à Prague pour y coucher. Le jour suivant, nous nous détournâmes de notre route pour accomplir un nouveau pèlerinage.

— C’est aujourd’hui le jour des morts, remarquai-je en jetant les yeux sur la date du journal qu’on venait de nous apporter avec notre déjeuner.

— Le jour des morts ! répéta Frédéric. Combien de pauvres morts resteront oubliés dans cette fête des tombes !… parce qu’ils n’ont point de tombe !… Qui les visitera ?…

Je le regardai un instant en silence ; puis, à mi-voix :

— Veux-tu ?

Nous nous étions compris. Une heure après, nous étions sur la route de Chlum et de Königgrätz.

⁂

Quel spectacle ! Une élégie de Fiedge me revint en mémoire :

Quel spectacle ! Regarde, ô maître de la nation !
Et devant ces ossements putrides
Jure d’être doux à ton peuple
Et pour le monde un messager de paix.
Regarde ! Et quand la gloire te fascinera

Compte ces crânes, ô conducteur des peuples !
Regarde cette mort qui, t’enlevant ta couronne,
Te couchera aussi dans le froid du tombeau.
Sois à jamais hanté par le gémissement de ceux
Qui ont ici péri dans cette sombre horreur.
Y a-t-il donc tant d’attraits à inscrire son nom
Dans l’histoire, avec du sang et des ruines ?

Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes à Chlum ; c’est de là que, frissonnant, nous nous rendîmes en silence sur le champ de bataille, très voisin. Nous étions enveloppés d’un brouillard auquel se mêlaient quelques flocons de neige. Les branches dénudées se courbaient sous le sifflement plaintif d’un vent glacé. Partout il y avait des tombeaux, des fosses communes. Un cimetière ? Un champ de repos ? Non. Ce n’étaient pas des pèlerins fatigués du voyage de la vie qu’on avait couchés là, dans leur repos, mais de jeunes hommes pleins de vie, de vigueur et d’espérance.

Nous ne trouvâmes pas la solitude dans ce champ de mort : beaucoup… beaucoup de malheureux Autrichiens et Prussiens étaient venus s’agenouiller à la place où étaient tombés leurs bien-aimés. Le train qui nous avait amenés n’était rempli que de gens en deuil. Depuis plusieurs heures je ne voyais autour de moi que des larmes, je n’entendais que des gémissements de douleur : « Trois fils… trois fils… tous plus beaux… plus parfaits… plus aimants l’un que l’autre… j’ai perdu trois fils à Sadowa ! » nous dit un vieillard, dont le chagrin serrait le cœur. D’autres mêlèrent leurs plaintes à celles de cet infortuné ; mais aucune ne m’émut autant que le désespoir sans larmes de ce pauvre père, répétant toujours : Trois fils !… trois fils !… trois fils !…

Sur le champ de bataille même, on voyait une foule considérable circuler et s’agenouiller. Des malheureux se traînaient avec peine ; d’autres s’affaissaient en sanglotant. Peu de tombes particulières ; peu de croix ou de pierres portant quelque inscription. Nous cherchâmes à lire quelques-uns des rares noms gravés sur ces modestes monuments.

— Major de Reuss, du 2 régiment des gardes prussiennes.

— Peut-être un parent du fiancé de notre pauvre Rosa, remarquai-je.

— Comte Grünne, blessé le 3 juin, mort le 5 juin.

— Qu’il a dû souffrir pendant ces trois jours ! C’est peut-être le fils de ce comte Grünne, qui disait, lors de la déclaration de guerre : « Nous les chasserons à coups de pied, ces Prussiens ! » Combien la folie de ces propos vous impressionne douloureusement lorsqu’on se les rappelle en pareil lieu ! Des mots… des mots vides et creux… des paroles de forfanterie… de menace… de mépris… c’est avec cela qu’ils ont ensemencé ce champ de carnage.

Parmi les affligés qui nous entouraient, il y avait un grand nombre d’officiers et de soldats. Ils avaient, sans doute, pris part à la journée de Königgrätz et rendaient, aujourd’hui, un hommage aux camarades tombés à côté d’eux.

Nous étions parvenus à l’endroit où la plus grande masse de corps, amis et ennemis, avaient été enterrés côte à côte ; ce lieu était entouré d’une grille.

C’est sur ce point que se portaient surtout les visiteurs ; ils s’agenouillaient autour de la grille et y suspendaient leurs couronnes.

Enveloppé dans un manteau de général, un homme, jeune encore, grand, élancé, de tournure distinguée, s’approcha du tumulus. Chacun se retira respectueusement et j’entendis chuchoter :

— L’Empereur !

En effet, c’était François-Joseph ; c’était le chef de l’État et de l’armée, qui, en ce jour des morts, avait voulu venir, lui aussi, prier sur le champ de bataille pour tous ces enfants du pays, pour ses braves soldats. Il se tenait là, découvert, la tête inclinée, rempli d’un douloureux respect pour la majesté de la mort.

Longtemps, bien longtemps, il demeura immobile. Je ne pouvais le quitter des yeux. Quels sentiments pouvaient bien s’agiter dans ce cerveau et dans ce cœur que je savais tendre et bon ? Il me sembla comprendre les pensées qui se heurtaient, en ce moment, dans cette tête si tristement inclinée.

…… Tant de mes pauvres braves étendus là… morts !… et pourquoi ?… Hélas ! nous n’avons pu vaincre… Ma belle Venise perdue… Vos jeunes vies perdues aussi ! Vous les avez si noblement sacrifiées… pour moi… Oh ! si je pouvais vous les rendre… — Mes enfants ! ce n’est pas pour moi que j’ai demandé ce sacrifice. C’est pour vous-mêmes… pour le pays qu’il a fallu marcher… N’ai-je point, hélas ! été contraint à cette guerre ? Ce n’est pas pour disposer à mon gré de mes sujets que j’occupe le trône ; c’est pour eux, pour leur bien auquel je suis prêt à sacrifier ma vie… Oh ! si j’avais pu suivre l’entraînement de mon cœur et ne dire jamais « oui », quand tous criaient autour de moi : « La guerre ! la guerre ! » Dieu m’est témoin que je n’ai pu m’y opposer… Ce qui m’a poussé… ce qui m’a entraîné… je ne le sais plus bien nettement aujourd’hui… C’était une pression irrésistible du peuple… C’était votre propre désir… Oh ! mes pauvres soldats ! Quelles souffrances ont été les vôtres !… Maintenant, vous voilà couchés en ce lieu funèbre, chères victimes !… Oh ! si j’avais pu dire non ! Tu m’en avais prié toute en larmes Élisabeth ! Oh pourquoi ne t’ai-je pas écoutée ?… Cette pensée m’est intolérable… Que ce monde est misérable !… C’en est trop, par trop de douleurs !…

J’en étais là de ses pensées lorsque je le vis se couvrir le visage de ses deux mains, et éclater en sanglots.

Telle fut, au jour des morts, le 2 novembre 1866, notre visite au champ de bataille de Sadowa.

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