05
Nous trouvâmes Berlin au comble de l’allégresse. L’attitude du moindre employé de magasin, du plus humble commissionnaire de rue exprimait l’orgueil de la victoire. Toutefois, dans les familles que nous eûmes l’occasion de voir, on rencontrait des mines moins triomphantes ; ceux qui avaient perdu un des leurs dans cette campagne ne parvenaient guère à se réjouir. Je redoutais notre entrevue avec tante Cornélie. Je savais que son Gottfried était son idole ; il m’était aisé de mesurer l’étendue de sa douleur ; je n’avais qu’à me représenter mon petit Rodolphe à l’âge de Gottfried, et, comme lui… Non, je n’en pouvais même supporter la seule pensée…
Nous nous fîmes annoncer chez M de Tessow. Le cœur me battait en entrant. Le deuil de la maison vous saisissait dès l’antichambre, où l’on était reçu par un domestique en livrée toute noire. Dans le salon, point de feu, tous les meubles sous leurs housses ; les glaces et les tableaux recouverts de crêpe. Du salon on entrait directement dans la chambre de tante Cornélie. Tante Cornélie s’y tenait toujours ; elle n’en sortait que pour se rendre tous les dimanches à l’église et aller chaque jour passer une heure dans la pièce qui avait été le cabinet de travail de Gottfried. Dans cette pièce, tout était demeuré tel que son fils l’avait laissé le jour de son départ. Elle nous y conduisit au cours de notre visite et nous fit lire une lettre, qu’au moment de partir il avait déposée sur son bureau :
Mère chérie, je sais que tu viendras ici après mon départ ; je veux que tu y trouves ceci qui te sera comme un peu de moi-même… une petite surprise après la séparation. Je pense que tu seras heureuse d’entendre encore un dernier mot de moi, un mot de joie et d’espérance. Aie confiance ! Je reviendrai ! Le destin ne peut vouloir séparer deux cœurs aussi unis que les nôtres. J’ai la chance d’être appelé à faire une glorieuse campagne où je vais gagner mes étoiles et la croix. Après cela… je te ferai grand’mère. Je te baise les mains… je baise ton front si doux, à la plus adorée de toutes les mères chéries !
Ton Gottfried.
Lorsque nous entrâmes chez elle, tante Cornélie n’était pas seule ; un grand monsieur en habit noir, un pasteur, à n’en pas douter, était assis en face d’elle.
Tante se leva pour venir vers nous ; le pasteur, aussi quitta son siège, mais se retira à l’arrière-plan.
Naturellement, lorsque j’embrassai la pauvre femme, nous éclatâmes toutes deux en sanglots. Frédéric ne put, non plus, retenir ses larmes lorsqu’il pressa cette mère désolée sur son cœur. Durant les premières minutes, nous n’échangeâmes pas une seule parole. Dans un pareil moment, les larmes seules peuvent : exprimer ce que l’on a à se dire.
Elle nous offrit des sièges à côté du sien, puis, s’essuyant les yeux :
— Mon neveu, colonel baron Tilling et sa femme — M. Mœsler, conseiller consistorial, aumônier en chef…
Échange de muettes salutations.
— Mon ami, mon conseiller spirituel, continua ma tante, qui veut bien me soutenir dans mon chagrin.
— Mais qui n’a point encore réussi, ma digne amie, à vous amener à la résignation… à la joie avec laquelle le chrétien doit porter sa croix… Cet accès de larmes, dont je viens d’être témoin, ne me le prouve que trop.
— Pardonnez-moi ! La dernière fois que j’eus le plaisir de voir mon neveu et sa chère femme, mon Gottfried était là.
Elle ne put en dire davantage.
— Votre fils, chère amie, était, dans ce monde de pêché, exposé à toutes les tentations, et à tous les dangers de la chair, il est maintenant retourné dans le sein de Dieu… C’est par la mort la plus glorieuse, la plus enviable… que les portes du Ciel lui ont été ouvertes ! Monsieur le colonel, dira certainement comme moi à cette mère affligée que le sort de son fils est vraiment digne d’envie. Vous devez, monsieur, savoir avec quelle joyeuse abnégation le soldat accepte la pensée de la mort. La noble résolution de faire, s’il le faut, le sacrifice de sa vie sur l’autel de la patrie, adoucit pour lui l’amertume des adieux, et lorsqu’il tombe dans la mêlée, il sait que c’est pour se relever dans les rangs de l’armée du Très-Haut. Pour vous, mon colonel, il vous a été donné de revenir avec tous ceux auxquels la divine Providence a accordé une juste victoire…
— Pardon, monsieur l’aumônier, c’est au service de l’Autriche que je me suis battu.
— Ah ! je croyais… Ah ! vraiment ?… Une belle et noble armée aussi, l’armée autrichienne…
Il se leva :
— Je ne voudrais pas être importun, continua-t-il, vous avez sans doute à causer d’affaires de famille. Adieu, chère madame ; je reviendrai dans quelques jours. Tenez, jusque-là, vos pensées toujours élevées vers celui dont les compassions sont infinies. Rappelez-vous qu’il fait tourner toutes choses au bien de ceux qui l’aiment ; tout, même l’épreuve, la souffrance, la mort. J’ai l’honneur de vous saluer.
Ma tante lui serra la main :
— J’espère vous revoir bientôt. Bientôt, n’est-ce pas ?
Il s’inclina devant nous et allait se diriger vers la porte. Frédéric le retint :
— Monsieur, pourrais-je vous adresser une requête ?
— Parlez, colonel.
— Je crois pouvoir conclure de votre conversation que vous êtes animé de sentiments aussi militaires que religieux ; vous pourriez, peut-être, à ce titre, me rendre un grand service.
J’écoutais, très intriguée, ne comprenant pas où voulait en venir Frédéric.
— Ma femme que voici, continua-t-il, est tourmentée de doutes et de scrupules ; elle prétend qu’au point de vue chrétien la guerre ne peut se justifier. Pour moi, au contraire, rien ne se concilie mieux et ne se soutient réciproquement davantage que le sabre et le goupillon ; mais je n’ai pas l’éloquence suffisante pour convaincre ma femme. Auriez-vous l’obligeance de nous accorder, demain ou après-demain, une heure d’entretien pour…
— Très volontiers ; voulez-vous me donner votre adresse ?
Frédéric lui remit sa carte, et le jour et l’heure de la visite furent fixés. Nous restâmes alors seuls avec notre tante.
— Les exhortations de ce pasteur t’apportent-elles vraiment quelque consolation ? lui demanda Frédéric.
— De consolation, il n’en est point pour moi ici-bas ; mais il parle si bien des choses que j’écoute le plus volontiers : du deuil, de la mort, de la croix, du sacrifice, du renoncement, il dépeint si éloquemment comme une vallée de douleurs, de larmes et de péché ce monde qu’a quitté mon pauvre Gottfried que j’en viens quelquefois à penser qu’il est peut-être bon pour mon enfant d’avoir été prématurément rappelé. Il est maintenant au Ciel, tandis que, sur cette terre…
— Tandis que, sur cette terre, les puissances de l’enfer sont parfois déchaînées, ainsi que nous venons de le voir, interrompit Frédéric, avec une douloureuse gravité.
Tante Cornélie lui fit ensuite une foule de questions sur les deux dernières campagnes dont il avait fait, l’une avec, gt l’autre contre Gottfried. Il dut lui raconter mille détails et put donner à cette mère si éprouvée la même consolation qu’il m’avait jadis apportée après la guerre d’Italie : la précieuse assurance que celui qu’elle pleurait avait été enlevé par une mort prompte et sans souffrances. Il me fallut aussi conter ma course en Bohême, et notre terrible semaine de choléra à Grümitz.
Enfin, nous prîmes congé et remontâmes dans notre voiture, qui nous attendait devant la villa de M de Tessow.
— Explique-moi, maintenant, demandai-je à Frédéric, pourquoi tu as prié l’aumônier de…
— Te donner une conférence ? Je compte y puiser des matériaux pour mes études. Je veux encore entendre — et cette fois noter — les arguments que le clergé invoque en faveur du meurtre international. C’est toi que j’ai mise en avant pour la discussion, parce qu’il sied mieux à une jeune femme qu’à un officier d’exprimer des doutes, au point de vue chrétien, sur la légitimité de la guerre.
— Mais tu sais bien que ce n’est qu’au point de vue humanitaire, et pas du tout au point de vue religieux, que nos doutes…
— Mais, nous n’allons pas présenter la chose ainsi à l’aumônier. Il y a une contradiction flagrante entre les préceptes de l’amour chrétien et les lois du principe militaire. C’est cette contradiction que je voudrais entendre expliquer par un représentant du christianisme militaire.
⁂
L’ecclésiastique fut exact. Il était visiblement heureux à l’idée du petit discours qui devait me convertir. Quant à moi, la perspective de cette conversation m’était plutôt désagréable ; je n’aimais guère le rôle assez faux que j’allais jouer. Je m’y prêtai, cependant, pour le bien de la cause que servait Frédéric et me consolai par la maxime jésuitique : la fin justifie les moyens.
Après l’échange de salutations, nous nous assîmes et l’aumônier prenant la parole :
— Permettez-moi, madame, d’aborder directement notre sujet. J’espère qu’il me sera aisé de bannir de votre âme certains scrupules qui, malgré leur apparente justesse, ne sont, au fond, que des sophismes faciles à réfuter. Il nous semble, par exemple, que le commandement du Christ : « Aimez vos ennemis » et son affirmation : « Celui qui tirera l’épée périra par l’épée », sont en contradiction absolue avec le devoir du soldat, placé dans la nécessité de nuire et de tuer ?
— Certainement, monsieur l’aumônier, la contradiction me paraît évidente. Il y a aussi le commandement du Décalogue : « Tu ne tueras point… »
— Oui, madame, il y a là une certaine difficulté apparente ; mais, allez au fond des choses et tout s’éclaire. Quant à l’ordre du Décalogue, il vaut mieux user de l’expression adoptée dans la traduction anglaise de la Bible : « Tu n’assassineras pas ». Tuer, en cas de légitime défense, n’est pas un meurtre, et la guerre n’est qu’un cas de légitime défense. Nous devons nous conformer au commandement du Rédempteur et aimer nos ennemis ; mais, il ne s’ensuit pas que nous devions subir l’injustice et la violence.
— Mais cela en revient toujours à démontrer que les guerres défensives seules sont légitimes. Si l’adversaire adopte le même principe, comment la lutte peut-elle commencer ? Dans la dernière guerre, c’est votre armée, monsieur l’aumônier, qui a, la première, franchi la frontière et…
— Il est naturel, madame, de chercher à prévenir l’ennemi : c’est le plus élémentaire des droits. Nous sommes autorisés à ne pas attendre que l’ennemi vienne nous attaquer chez nous. Il est des circonstances où un gouvernement a pour devoir de s’opposer à l’injustice par la force et de prévenir la violence par la violence. Il se constitue ainsi le serviteur et le vengeur de l’Éternel, en frappant de l’épée celui qui a tiré l’épée contre lui.
— Ceci cache quelque sophisme, dis-je, ces raisons ne sont pas bonnes pour les deux partis.
— Quant à croire, continua mon interlocuteur, — sans tenir compte de ma remarque, — que la guerre ne peut être approuvée de Dieu, c’est inadmissible pour le chrétien ferré sur les Saintes Écritures. Elles nous montrent que le Dieu d’Israël a souvent ordonné à son peuple de faire la guerre. Elles nous disent que c’est la fidèle exécution de cet ordre qui mérita à Israël la victoire et la bénédiction de son Dieu. Au livre de Moïse (Nombres, XXI, 14), il est parlé « Des guerres de l’Éternel ». Dans les Psaumes, il est souvent fait mention du secours que, dans telle ou telle guerre, le Seigneur a accordé à son peuple. Salomon ne dit-il pas dans les Proverbes (XXI, 31) : « Le coursier est prêt pour le jour de la bataille ; mais c’est l’Éternel qui donne la victoire » ? Au Psaume XLIV, David remercie le Seigneur, qui prépare ses mains pour le combat et ses poings pour la bataille.
— Il y a donc contradiction entre l’Ancien et le Nouveau Testament : le Dieu des Hébreux était un Dieu guerrier, tandis que le doux Jésus est venu apporter un message de paix en nous enjoignant d’aimer nos ennemis.
— Dans le Nouveau Testament, dans la parabole (Luc, XIV, 31), Jésus parle d’un roi qui part en guerre contre un roi. Saint Paul emprunte souvent ses images à la vie guerrière. Il dit, Romains (XIII, 4) : « Si le prince est muni de l’épée, c’est en qualité de serviteur, de vengeur de l’Éternel. »
— La contradiction que je remarque existe donc aussi dans le Nouveau Testament.
— Notre pauvre et faible raison ne devrait pas se permettre de juger la parole de Dieu. La contradiction est, en soi, quelque chose d’imparfait, de non divin. Le fait seul que certaines paroles se trouvent dans la Bible établit, péremptoirement, qu’elles ne peuvent contenir de contradiction.
— À moins que la contradiction ne prouve, au contraire, qu’on ne saurait attribuer une origine divine aux passages en question.
Je n’osai pas énoncer cette réplique pour ne pas déplacer complètement le débat.
— Tenez, monsieur l’aumônier, intervint Frédéric, un chef d’armée du dix-septième siècle a démontré avec plus de force encore que vous, en s’appuyant sur la Bible, la légitimité de la guerre. Je me suis procuré ce document pour le lire à ma femme ; mais elle n’a pu accepter ces arguments : j’aimerais avoir votre opinion. Permettez-moi de vous soumettre ce passage.
Il alla prendre une brochure dans un tiroir, l’ouvrit et lut :
« Dieu lui-même a institué la guerre et l’a enseignée aux hommes. C’est lui qui, pour en interdire l’entrée au premier rebelle — Adam — plaça à la porte du Paradis le premier soldat armé d’une épée. Dans le Deutéronome, nous lisons que, par la voix de Moïse, Dieu encouragea son peuple au combat, et lui promit la victoire en lui donnant ses prêtres comme avant-garde. La première ruse de guerre fut employée contre la ville d’Haï. Afin de donner à Israël le temps de parachever sa victoire le soleil demeura deux jours entiers sans se coucher.
« Toutes les horreurs de la guerre sont voulues de Dieu, car les pages des Saintes Écritures en sont pleines. Tout homme pieux peut donc se battre, tailler en pièces, tuer ses ennemis sans pêcher. Dieu a autorisé les plus cruels procédés à l’égard de l’ennemi :
« La prophétesse Déborah crucifia, la tête en bas, le chef ennemi Sisara. Gédéon, établi par Dieu conducteur du peuple, se vengea, à Senhot, des autorités de la ville, qui lui avaient refusé des vivres, en les faisant mourir sous les déchirures d’un fouet d’épines, ce qui parut très juste aux yeux de l’Éternel. David, le roi-prophète, inventa les plus horribles supplices pour faire périr les enfants d’Ammon vaincus : il les fit taillader à coups de sabre, puis écraser sous des chariots de fer ; il les pétrissait ensuite comme de l’argile dont on fait des briques ; puis il… »
— C’est abominable !… interrompit l’aumônier. Un grossier mercenaire, à l’époque de la guerre de Trente ans, peut seul avoir eu l’idée de tirer de la Bible de pareils exemples, pour justifier ses cruautés. Nous enseignons aujourd’hui, que, s’il est permis de tuer en guerre, c’est à seule fin d’empêcher l’ennemi de nous nuire. Aujourd’hui, la guerre ne donne pas le droit de tuer pour tuer, d’être inutilement cruel envers l’ennemi désarmé. Les idées de votre auteur étaient acceptables du temps des lansquenets mercenaires, mais, aujourd’hui, on ne fait plus la guerre que pour défendre les biens les plus précieux de l’humanité : la liberté, l’indépendance, la patrie, le droit, la foi, l’honneur…
— Sans doute, monsieur l’aumônier, lui dis-je, sans doute ; mais c’est bien toujours du même Jéhova que se réclament, aujourd’hui encore, les partisans de la guerre.
Cette remarque me valut un petit sermon sur mon manque de respect pour la parole de Dieu.
Je ramenai la conversation sur le sujet qui nous intéressait.
Le pasteur commença une longue dissertation sur l’esprit chrétien et l’esprit militaire. Il parla de la consécration religieuse attachée à la prestation de serment au drapeau. Il nous dépeignit la majesté de cette cérémonie, l’entrée des étendards dans l’église, au son de la musique militaire, sous l’escorte de soldats et d’officiers, le sabre au poing. Il nous parla de l’émotion du jeune conscrit. Il nous rappela la prière liturgique du dimanche : « Seigneur ! protège l’armée et tous les fidèles serviteurs du roi et de la patrie ; enseigne-leur à se souvenir, en vrais chrétiens, de leur serment, et bénis leur service pour la gloire et le bien de la patrie. »
« Avec l’aide de Dieu ! » Telle est la devise inscrite sur la boucle de ceinturon du fantassin. Elle inspire confiance au soldat, car, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Elle exalte son courage et lui fait accepter joyeusement le sacrifice de sa vie ! Oui, lorsque son roi l’appelle au combat, c’est sans crainte qu’il obéit. Comme autrefois Israël, c’est sur l’Éternel qu’il se repose, sur l’Éternel, qui lui donnera la victoire. On saisit aisément le rapport qui existe entre la piété et l’héroïsme. Quelle pensée est plus capable de faire accepter joyeusement la mort au soldat, que l’assurance, s’il tombe au champ d’honneur, de trouver grâce devant le souverain juge ? »
Et il continua longtemps ainsi — tantôt sur un ton de douceur onctueuse, la tête inclinée, ne parlant que d’amour, de ciel, d’humilité, de petits enfants, de salut et de choses précieuses — tantôt d’une voix de commandement, le buste fièrement cambré, la tête haute, louant la sévérité des mœurs militaires, l’inflexibilité de la discipline, l’œuvre de l’épée et de la mitraille. Le mot « joie » revenait toujours accolé à l’idée de mort, de combat, de sacrifice de la vie. On aurait dit que, pour lui, tuer et être tué étaient les seules joies parfaites de la vie. Il nous déclama aussi des vers, d’abord ceux de Théodore Koerner :
Ô Père, conduis-moi
À la victoire ou à la mort !
J’accepte, ô Dieu, ta volonté ;
Conduis-moi où tu veux :
Je me rends à ta volonté !
Puis, ce fut le vieux chant populaire de la guerre de Trente ans :
Pas de mort plus belle en ce monde,
Qu’un coup mortel de l’ennemi,
Qui vous abat sous le beau ciel.
Là, point de cris ni de sanglots
Sortis du cœur de faibles femmes,
Comme autour d’un lit mortuaire
D’où l’âme prend congé du monde.
On y tombe avec ses amis
Comme brins d’herbe, au mois de mai !
Puis ce fut la chanson de Lenau, le poète armurier :
La paix laisse dépérir en l’homme
Ses plus belles qualités ;
Tandis qu’elle exerce sa vile influence,
Tout dans la vie et dans l’histoire
Se couvre de fils d’araignées.
Mais voici venir la guerre :
Le sang coule… les plaies suppurent !
L’homme n’a plus le loisir de bâiller.
Bataille et mort vont renouveler la sève humaine !
Le mot de Luther fut enfin cité :
Quand je considère la guerre comme ayant pour but de protéger la femme, l’enfant, le foyer, les biens et l’honneur, comme produisant et consolidant la paix, je ne puis m’empêcher d’y voir une bien excellente chose.
En effet, pensai-je ; si je me représente la panthère comme une tourterelle, la panthère est une fort jolie et fort douce petite bête.
Si je les avais eu présents à la mémoire, j’aurais répondu aux citations de mon contradicteur par les vers de Bodenstedt :
· · ·
Vantez tant qu’il vous plaît et la guerre et la gloire,
Mais ne parlez plus alors de votre christianisme
Prêché à coups de canons…
Répandez le sang à flots…
Mais taisez-vous, alors, sur le nom du Sauveur.
........ Je hais l’hypocrisie
Des Nazaréens guerriers…
Lorsque notre Nazaréen guerrier prit congé de nous, ce fut avec la conviction de m’avoir convaincue de l’excellence de la guerre et de sa légitimité devant le christianisme. Il était visiblement satisfait d’avoir, par le succès de sa parole, si heureusement rempli un des devoirs de son ministère. Nous n’en pûmes douter lorsqu’au moment de nous quitter, répondant aux remerciements que nous lui adressions, il nous dit :
— C’est à moi de vous exprimer combien j’ai été heureux de votre invitation, puisqu’elle a permis à ma faible éloquence, en s’appuyant sur la parole de Dieu, source de toute vérité de chasser de votre esprit des doutes qui devaient être, madame, aussi pénibles pour la chrétienne que pour la femme d’officier. La paix soit avec vous !
— Ah ! m’écriai-je, quand il fut parti. Ce que j’ai souffert !
— Oui, moi aussi j’ai souffert, me répondit Frédéric ; j’étais affreusement gêné par la petite comédie que nous avons jouée pour obtenir du pauvre homme ce déploiement d’éloquence. J’ai cru, un instant, que j’allais lui dire : « Arrêtez, mon digne monsieur, je partage les idées de ma femme sur la guerre, et toutes vos paroles ne serviront qu’à faire ressortir la faiblesse de vos arguments. » Mais je me suis tu. À quoi bon blesser les convictions d’un honnête homme — surtout lorsque sa vocation repose sur ses convictions ?
— Ses convictions ? En es-tu bien sûr ? Se peut-il vraiment qu’il croie dire la vérité ? N’est-ce pas plutôt pour fasciner les soldats qu’il leur promet la victoire au nom de ce Dieu qu’il sait invoqué par l’ennemi avec la même confiance ? Ces paroles pouvaient se comprendre à une époque où l’isolement absolu pouvait, à la rigueur, laisser croire un peuple à son droit exclusif à l’existence et à la faveur divine… Mais aujourd’hui… ? — Et ces récompenses promises dans le Ciel pour obtenir plus facilement, ici-bas, le sacrifice de la vie… Et toutes ces cérémonies : consécration… serment… calculées pour éveiller dans l’âme du malheureux soldat envoyé à la guerre cette joie de la mort (je frémis devant cet horrible accouplement de mots) que l’on vante et admire tant… Qu’est-ce que tout cela ?
— Martha, dans ce monde, on peut tout envisager sous un double aspect : c’est parce que nous abhorrons la guerre que tout ce qui l’excuse et en voile les horreurs nous paraît détestable.
— À juste titre, puisque cela la perpétue.
— Ce n’est point cela seulement qui la perpétue : les anciennes institutions adhèrent à l’humanité par d’innombrables et fortes racines. Aussi longtemps que dure une institution, il faut conserver les idées et les sentiments qui la soutiennent. Combien de pauvres diables cette fameuse « joie de la mort » n’a-t-elle pas aidés à supporter les affres de l’agonie ! Combien d’âmes vraiment pieuses ont été soutenues, sur le champ de bataille, par leur parfaite confiance dans le secours divin ! Que d’innocentes vanités, que d’inoffensifs orgueils ont été satisfaits par ces cérémonies ! Que de cœurs ont battu plus fort aux accords de la musique militaire ! De la liste des maux que la guerre a déversés sur l’humanité, il faut, en bonne justice, retrancher ceux que, par leurs chants et leurs mensonges, les poètes et les prédicateurs ont réussi à supprimer.
⁂
Nous dûmes subitement quitter Berlin, rappelés par une dépêche : tante Marie, très gravement malade, désirait nous revoir.
Les médecins nous déclarèrent que son état était désespéré.
— C’est maintenant mon tour, nous dit-elle ; je m’en vais, du reste, volontiers. Depuis que j’ai vu partir mon pauvre frère avec ses trois enfants, ce monde n’a plus d’attrait pour moi… Je vais les retrouver là-haut… Conrad et Lilli y sont maintenant unis…
J’ai la consolation de te laisser heureuse, ma chère Martha… ton mari est revenu sain et sauf de deux campagnes… le choléra vous a épargnés : il est certain que vous êtes destinés à atteindre ensemble une heureuse vieillesse… Efforce-toi d’élever ton fils en bon chrétien et en bon soldat, pour qu’il devienne pour son grand-père un nouveau sujet de joie…
Je ne répondis rien, fermement résolue que j’étais à ne jamais faire de mon fils un militaire.
— Je ne cesserai de prier pour vous, afin que vous viviez longtemps et heureux…
J’insistai auprès de la malade pour qu’elle ne se fatiguât point à parler, et cherchai à la distraire en lui racontant des détails de notre séjour en Suisse et à Berlin. Je lui dis notre rencontre avec le prince Henry, et lui parlai du petit monument en marbre qu’il faisait élever dans le parc de son château, en souvenir de cette fiancée aussi promptement perdue que conquise.
Trois jours après, calme et résignée, munie des sacrements de l’Église qu’elle avait désirés et dévotement reçus, tante Marie s’endormit. Maintenant, tous les miens, tous ceux au milieu desquels j’avais grandi, avaient quitté ce monde.
Ma tante léguait, par testament, toute sa fortune à mon fils Rodolphe, et lui donnait pour tuteur le ministre « Évidemment ».
Cette circonstance me remit en rapports fréquents avec cet ancien ami de mon père ; il était à peu près le seul avec lequel nous eussions conservé des relations.
Il avait récemment donné ou reçu sa démission — je n’ai jamais pu tirer la chose au clair. Mais il aimait toujours à se mêler de politique. Il ramenait constamment la conversation sur son thème favori, et nous lui donnions volontiers la réplique. Monsieur « Évidemment » dînait avec nous deux fois par semaine. Après le dîner, l’ex-ministre et Frédéric entamaient une conversation politique que mon mari s’efforçait de ne pas laisser dégénérer en vulgaires commérages, mais de ramener aux choses d’intérêt général. Monsieur « Évidemment » ne pouvait pas évidemment toujours suivre Frédéric. À titre de diplomate et de bureaucrate incorrigible, il ne connaissait guère que la politique pratique, c’est-à-dire celle qui ne dépasse pas les intérêts privés les plus étroits, et qui ignore toutes les questions théoriques de la science sociale.
Une broderie à la main, j’écoutais l’entretien sans y prendre part. Notre ami était convaincu que je pensais à toute autre chose, tandis que j’étais, au contraire, très attentive, parce que je désirais consigner dans mon journal quelques notes sur ces conversations.
— J’ai une intéressante nouvelle à vous communiquer, Tilling, dit un soir le ministre, d’un air triomphant ; on parle en haut lieu, c’est-à-dire au ministère de la guerre, d’introduire chez nous le service militaire obligatoire pour tous.
— Comment ! on adopterait ce système, tant raillé avant la guerre ?… cette armée composée d’apprentis tailleurs ?
— Évidemment, nous n’avions que de coupables préventions contre cette organisation militaire ; les Prussiens nous en ont démontré les avantages. Au point de vue moral, social et démocratique qui vous intéresse, n’est-il point juste, beau, de voir tous les fils du pays — sans distinction de naissance, de fortune ou d’éducation — remplir le même devoir patriotique ? Au point de vue militaire, il est bien certain que, sans sa landwehr, la petite Prusse n’aurait jamais connu les triomphes qui l’enivrent aujourd’hui et, qu’avec une landwehr, nous n’aurions jamais été vaincus.
— Croyez-vous ? Lorsque la landwehr sera introduite partout, elle ne constituera plus de supériorité pour personne. Il y aura plus de figures sur l’échiquier, mais le succès dépendra toujours de la chance et de l’adresse des joueurs. En supposant que toutes les puissances européennes adoptassent le régime en question, la relation de leurs forces respectives n’en serait pas changée ; le seul résultat de ce système serait de sacrifier des millions d’hommes, au lieu de quelques centaines de mille.
— Trouvez-vous juste qu’une partie de la population se sacrifie pour défendre les biens de l’autre ? Ce fâcheux état de choses cessera avec la nouvelle loi ; il n’y aura plus de remplaçants, tout le monde servira. Ce sont précisément les plus instruits, les hommes d’étude qui peuvent fournir à l’armée le plus d’éléments d’intelligence, et, partant, de victoire.
— Ces éléments sont les mêmes dans toutes les armées, ce sont les sous-officiers instruits ; il n’en résultera de supériorité pour aucune. Par contre, cet excès de militarisme entraînera un abaissement considérable du niveau intellectuel. Il transformera en chair à canon les savants et les artistes qui auraient contribué au développement et à la prospérité générale de leur pays.
— Les œuvres artistiques ou l’étude des anciens crânes n’ont jamais augmenté d’une once la puissance d’un État.
— Hum !
— Que dites-vous ?
— Oh ! rien ; continuez, je vous prie.
— J’estime qu’il restera toujours assez de temps pour ces bagatelles. On ne demande pas aux citoyens de servir toute leur vie. Quelques années d’une bonne discipline, d’ailleurs, ne peuvent que faire beaucoup de bien à l’esprit des jeunes gens. Enfin, puisque cette dette du sang doit être payée, il est bon qu’elle soit répartie entre tous.
— Si cette répartition diminuait la part de chacun, elle serait désirable ; mais la dette de sang ne serait pas partagée, mais augmentée. J’espère que ce projet ne se réalisera pas. On ne peut prévoir où il nous conduirait. Chaque puissance chercherait, naturellement, à surpasser sa voisine. Bientôt on n’aurait plus d’armées, mais des nations armées ; on augmenterait sans cesse les effectifs ; la durée du service et, par conséquent, les dépenses d’armements, qui se solderaient par de nouveaux impôts, écrasants pour le pays. Ces préparatifs ruineraient les nations, sans qu’elles aient besoin d’en venir aux mains.
— Vous voyez les malheurs de trop loin, mon cher Tilling !
— Il faut oser regarder jusqu’au bout les conséquences de ses actes. Nous comparions, tout à l’heure, la guerre au jeu d’échecs ; la politique n’est pas autre chose non plus, Excellence ! On y fait peu de cas des joueurs qui ne préparent qu’un seul coup à la fois. Poussons jusqu’à l’extrême l’hypothèse d’un service militaire obligatoire et d’un armement coûteux. Qu’arriverait-il si, après avoir appelé la totalité des hommes valides, et reculé, jusqu’à l’invraisemblance, la limite d’âge, une nation s’avisait de constituer aussi des régiments de femmes ? Les autres nations s’empresseraient de limiter. Et si elle créait ensuite des régiments d’enfants ? Toujours, pour les pays rivaux, nécessité d’en faire autant. À quelle limite alors s’arrêtera l’aberration de l’humanité courant à l’abîme ?
— Calmez-vous, mon cher Tilling ; votre imagination vous emporte. Comme il n’est pas possible de supprimer la guerre, il faut que les nations s’y préparent de leur mieux, et s’assurent le plus de chances possibles dans l’inévitable lutte pour l’existence — c’est bien ainsi, n’est-ce pas, que s’exprime l’école darwiniste ?
— Si je vous exposais les moyens capables de supprimer la guerre, c’est alors que vous me croiriez la tête détraquée par « l’utopie humanitaire » — c’est ainsi, je crois, que s’exprime le parti de la guerre ?
— Je ne pourrais m’empêcher, en effet, de vous faire remarquer qu’il n’existe aucune base pratique pour la réaliser votre idéal. Les causes des conflits sont éternelles : les passions humaines, les rivalités, opposition des intérêts, l’impossibilité de s’entendre sur une foule de questions, etc.
— Il ne s’agit pas de s’entendre sur toutes les questions, mais de régler les différends au moyen d’un tribunal international !
— Mais, ni les souverains ni les peuples n’accepteront ce tribunal.
— Les souverains ? Non. Mais le peuple ? Qu’on l’interroge ! Le peuple a soif de paix. Si l’obligation du service militaire devait s’accroître, le dégoût de la guerre augmenterait en proportion. Sans doute, il existe dans l’État une classe de militaires, passionnés pour leur profession. Leur situation spéciale, qu’ils tiennent pour glorieuse, leur est offerte comme dédommagement aux sacrifices qu’elle comporte ; mais, si l’exception cesse, la distinction qu’elle confère et l’attrait qu’elle exerce disparaîtront. Lorsque tous marcheront, la reconnaissance patriotique de ceux qui restent au foyer à l’égard de ceux qui partent pour la défense du pays s’éteindra également. Quels sont aujourd’hui les plus chauds partisans des exploits et des dangers de la guerre ? Ceux qui en sont le plus à l’abri : les diplomates, les professeurs, les politiciens de cabinet, le chœur des vieillards, comme dans Faust. S’ils ne se sentaient. plus en sûreté, on verrait s’éteindre leur noble ardeur. Si le service militaire n’était pas surtout fourni par ceux qui l’aiment, mais par la masse du peuple, elle ne le subirait qu’avec dégoût, et ses grandes voix : poètes, philanthropes, gens au cœur doux ou craintif, s’uniraient pour maudire l’exécrable besogne qu’on leur aurait imposée.
— À moins qu’ils ne préfèrent se taire pour ne pas s’exposer à passer pour lâches.
— Ils ne se tairaient pas toujours. Quand l’idée sera mûre, elle trouvera des voix pour l’acclamer. Ce n’est qu’à quarante ans que j’ai senti ma conviction assez forte pour oser la manifester. Il faudra, peut-être, aux masses deux ou trois générations ; mais elles finiront par parler.
⁂
Premier de l’an 1867 !
Nous célébrâmes seuls, Frédéric et moi, la Saint-Sylvestre.
Lorsque minuit sonna :
— Te souviens-tu, lui demandai-je, avec un soupir, du toast que mon pauvre père portait, l’an dernier, à pareille heure ? Je ne puis formuler, en ce moment, aucun vœu de bonheur ; l’avenir nous réserve, peut-être, tant de deuils terribles et inattendus !
— Au lieu de sonder l’avenir, Martha, profitons de ce terme de l’année pour revenir sur les douloureux événements qui l’ont si cruellement remplie, et dont tu as tant souffert, chère et vaillante petite femme !… Privée de tous les tiens !… Et puis, ces jours d’horreur et d’angoisses sur les champs de bataille !…
— Je ne regrette pas d’avoir été témoin de ces horreurs ; je puis mieux m’associer ainsi à tes propres efforts.
— Nous élèverons ton… notre Rodolphe dans des sentiments qui puissent faire de lui le continuateur de notre œuvre. Peut-être atteindra-t-il le but que nous n’aurons aperçu que de loin… Quel bruit dans la rue ! Avec quelle joie on acclame la nouvelle année !… Et dire que celle qui vient de finir avait été saluée des mômes acclamations ! Oh ! que les hommes sont oublieux !
— Ne soyons pas trop sévères pour cette apparente légèreté… Il me semble aussi que ma souffrance passée perd de son acuité, et que son souvenir ira toujours en s’effaçant. Ce que je ressens surtout, actuellement, c’est le bonheur de ta présence, c’est la joie de te posséder, mon bien-aimé ! D’ailleurs, j’ai confiance en l’avenir : riches, indépendants, unis par une si puissante affection… que de belles jouissances la vie peut nous donner encore ! Nous voyagerons, nous apprendrons à connaître le monde ; nous pouvons maintenant espérer que la paix durera de longues années ; d’ailleurs, la guërre éclaterait-elle que tu en serais à l’abri ; Rodolphe ne serait pas menacé, non plus, puisqu’il ne sera jamais soldat…
— Mais si le service militaire devient obligatoire, comme le pense le ministre « Évidemment » ?
— Allons donc ! C’est impossible… Nous ferons de Rodolphe un homme modèle… nous poursuivrons notre propagande de paix et nous — nous aimerons !
— Ô ma chérie !…
Il me serra contre son cœur et me tint étroitement embrassée… C’était la première fois depuis les heures de séparation, d’horreur et de deuil que l’amour mêlait à son affection un élan passionné. Tout mon être y répondit… Tout fut oublié : la guerre… le choléra… le jour des morts… en cette bienheureuse nuit de la Saint-Sylvestre… et nous avons donné le nom de Sylvia à notre petite fille, née le 1 octobre 1867.
Le carnaval de cette nouvelle année ramena les bals, les soirées : naturellement, mon deuil me tenait éloignée du monde. Je m’étonnais que la vie mondaine eût repris si vite : les familles en deuil étaient si nombreuses ! Cela ne parut pas un motif suffisant pour s’abstenir de danser. Quelques salons restèrent fermés, mais bien peu. Les danseurs les plus appréciés furent naturellement les jeunes officiers qui avaient pris part à la guerre d’Italie et à la campagne de Bohême ; les plus fêtés furent encore les officiers de marine, ceux du combat de Lissa. Après la guerre du Schleswig-Holstein, le sexe féminin avait eu la tête tournée par le beau général Gablenz ; toutes les femmes étaient maintenant folles du jeune amiral Tégethoff. Custozza et Lissa revenaient, constamment, dans les conversations, qui roulaient toujours sur les dernières guerres. Il n’était question que de fusil à aiguille et de landwehr, arme et institution qu’il fallait se hâter d’adopter, et qui donneraient la victoire dans l’avenir. La victoire ! Quand ? et contre qui ? On ne s’expliquait pas, mais l’idée de revanche qui s’attache à toute partie perdue, planait sur tous les discours politiques, sur toutes les causeries de société. Peut-être, sans marcher nous-mêmes contre la Prusse, serions-nous vengés. La France paraissait regarder de travers nos vainqueurs, et pourrait bien leur faire expier une partie du mal qu’ils nous avaient fait.
Ce fut au commencement du printemps que parut, de nouveau, à l’horizon, un point noir, ce que l’on appelle « une question ». L’annonce des armements français entretenait les diplomates dans l’agréable perspective d’une guerre imminente. Il était, cette fois, question du Luxembourg.
Le Luxembourg ? Quelle importance européenne pouvait-il bien avoir ? Je voulus, comme autrefois pour le Holstein, approfondir la question. Je n’en connaissais le nom que par les Gais Compagnons, de Suppé, où il est question d’un comte de Luxembourg « qui dépense tout son argent en toilette… lette… lette ».
Voici quel fut le résultat de mes recherches :
D’après les traités de 1814 et de 1816, le Luxembourg appartenait au roi des Pays-Bas, tout en faisant également partie de la Confédération germanique. La Prusse avait droit de garnison dans sa capitale ; mais, on se demandait si ce droit devait être maintenu, puisqu’elle s’était, en juin 1866, détachée de la Confédération. La paix de Prague avait établi un nouvel état de choses en Allemagne, qui semblait interdire les relations du Luxembourg avec la Prusse. Pourquoi donc les Prussiens voulaient-ils maintenir leur droit de garnison ? C’était « évidemment » une affaire assez compliquée, et, le moyen le plus simple de la débrouiller était « évidemment » de faire massacrer quelques centaines de mille hommes. La Hollande n’a jamais beaucoup tenu à la possession de ce duché de Luxembourg ; le roi Guillaume III pas davantage, et il l’aurait volontiers cédé à la France moyennant une somme à verser dans sa cassette privée. Alors, commencèrent des négociations secrètes entre le roi des Pays-Bas et le cabinet français.
Ce ne fut qu’à la fin de mars que le roi Guillaume donna sa réponse officielle. Le jour où il télégraphiait à Paris son acceptation, l’ambassadeur prussien en était informé à La Haye. Vinrent ensuite les négociations avec la Prusse : celle-ci invoqua les garanties des traités de 1859 qui servent de fondement au royaume des Pays-Bas. En Prusse, l’opinion publique — que doit-on entendre par opinion publique ? — est indignée de cette dislocation de l’ancien Reichsland allemand. Le 1 avril, de violentes interpellations se font entendre au Reichstag de l’Allemagne du Nord. Bismarck profite de l’occasion pour armer contre la France, ce qui provoque naturellement, de la part de celle-ci, des représailles d’armements. Je tremblais qu’une nouvelle conflagration n’éclatât en Europe. Il ne manquait pas de gens pour l’attiser ; à Paris : Cassagnac, Émile de Girardin, à Berlin : Menzel et Henri Léo. Ces provocateurs ont-ils le moindre sentiment de leur immense responsabilité ? J’ai peine à le croire. C’est à cette époque — je ne l’ai appris que bien des années plus tard — que le professeur Simon s’exprimait en ces termes devant le prince Frédéric de Prusse :
— Si la France et la Hollande en sont déjà à un arrangement, c’est la guerre.
Le prince lui répondit, tout bouleversé.
— Vous ne connaissez donc pas la guerre ? Si vous l’aviez vue, vous n’en parleriez pas aussi tranquillement. Je l’ai vue, et je vous dis que le plus grand des devoirs est de tout faire pour l’éviter.
Et, pour cette fois, elle fut évitée. Le 11 mai, se tint à Londres une conférence qui eut pour heureux résultat de maintenir la paix. Le Luxembourg fut neutralisé, et la Prusse retira ses troupes. Les amis de la paix respirèrent ! L’empereur Napoléon était du nombre. Mais, en France, le parti de la guerre ne fut pas satisfait. En Allemagne, des voix s’élevèrent pour blâmer la Prusse de cette « condescendance ressemblant fort à de la peur ». L’heureux résultat qu’eut ici la conférence de Londres pourrait toujours être obtenu dans un litige international. Les diplomates, s’ils en avaient la ferme volonté, pourraient toujours conjurer la guerre, et réaliser ce que le prince Frédéric — Frédéric le Noble — appelait « le plus grand des devoirs ».
⁂
En mai, nous nous rendîmes à Paris, pour visiter l’Exposition.
Je ne connaissais pas cette capitale du monde ; je fus éblouie de son éclat et de sa vie. L’Empire était à son apogée ; plusieurs têtes couronnées de l’Europe se trouvaient à Paris. Cette ville brillait alors d’une splendeur sans égale, et rien ne faisait pressentir la tourmente de l’avenir. Tous les peuples de la terre s’étaient donné rendez-vous au palais du Champ-de-Mars pour cette noble rivalité de l’industrie : rivalité bénie, puisqu’elle porte toujours à créer et jamais à détruire. Que d’œuvres d’art ! On se sentait fier d’appartenir à une époque si féconde en progrès obtenus et en promesses de progrès futurs. En même temps que ce légitime orgueil, on éprouvait le désir de ne voir jamais une guerre arrêter ou compromettre ce magnifique développement de la civilisation. Ces rois, ces princes, si magnifiquement reçus par l’impératrice, ne pouvaient, semblait-il, jamais songer à échanger avec leurs hôtes, ou entre eux, des coups de canon. Je voyais dans cette splendide fête comme le gage d’une ère de paix. Je fus confirmée dans cette espérance par la nouvelle d’un projet de désarmement général que caressait l’empereur. Oui, c’était une idée de Napoléon III. Il n’attendait que l’occasion favorable pour proposer aux puissances européennes de réduire à un minimum leurs effectifs militaires. La mise en pratique de ce projet eût été la réalisation de la pensée de Kant, formulée au paragraphe 3 des « Articles préliminaires de la Paix perpétuelle » :
Avec le temps, les armées permanentes (miles perpetuus) disparaîtront. Elles sont pour les États une menace constante de guerre en ce qu’elles les forcent à paraître toujours prêts à la faire ; elles provoquent les États à se surpasser les uns les autres dans leurs armements, en sorte qu’ils ne connaîtront bientôt plus de limites. Le fait seul de cette paix armée, plus ruineuse qu’une courte guerre, portera les gouvernements à se lancer dans des guerres offensives, car ils espéreront se débarrasser ainsi de ces charges intolérables.
Quel gouvernement pourrait, sans démasquer des intentions belliqueuses, repousser la proposition que méditait Napoléon III ? Quel peuple ne se révolterait contre un tel refus ? Ce projet devait réussir.
Frédéric ne partageait pas ma confiance :
— Je doute fort, disait-il, que ce désir soit bien sincère chez Napoléon ; et, le fût-il, la pression du parti militaire le ferait échouer. Les rois sont généralement détournés par leur entourage de ces grands efforts de volonté individuelle qui les affranchiraient de la routine gouvernementale. Et puis, on ne commande pas ainsi, tout bonnement, à un organisme vivant de cesser d’exister. Il ne se laisse pas anéantir sans se défendre.
— De quel organisme vivant veux-tu parler ?
— De l’armée ; c’est un corps qui possède un robuste principe de vitalité et une force irrésistible d’expansion. Il va peut-être encore être vivifié, par l’adoption du nouveau système de service obligatoire ; je le crois appelé à un puissant développement.
— Et tu veux cependant le combattre ?
— Oui ; mais pas dans une lutte corps à corps. Je ne puis songer qu’à me consacrer à la propagation de la nouvelle conception de la vie sociale et des rapports internationaux. Ces principes nouveaux se fortifieront tous les jours, et finiront par triompher des conceptions anciennes. Si je te parle ainsi par métaphores scientifiques, c’est un peu ta faute, Martha ; c’est toi qui m’as poussé à étudier les ouvrages des naturalistes modernes, et ce sont eux qui m’ont enseigné que les phénomènes de la vie sociale ne peuvent être compris dans leur origine et dans leurs développements que lorsqu’on les conçoit comme soumis à des lois immuables. C’est précisément ce dont les politiciens et les gens au pouvoir ne paraissent pas se douter, les soldats moins encore que tous les autres.
Nous logions au Grand Hôtel ; nous n’y trouvâmes pas beaucoup de compatriotes. L’Autrichien n’a pas le goût des voyages. Nous ne recherchions, du reste, pas les relations ; j’étais encore en grand deuil et n’éprouvais aucun besoin de distractions. Rodolphe était naturellement avec nous ; il avait alors huit ans ; c’était un petit homme fort développé pour son âge. Nous lui avions donné un jeune Anglais comme précepteur. Durant nos longues stations à l’Exposition, comme dans nos excursions aux environs de Paris, nous ne pouvions toujours prendre l’enfant avec nous : le temps des études était d’ailleurs venu pour lui.
Le monde nouveau et animé qui m’entourait m’étourdissait. Malgré le plaisir que me donnaient ces impressions étranges et puissantes, j’éprouvai bientôt le désir de retrouver mon existence calme et tranquille avec Frédéric et mon enfant… ou plutôt mes enfants, car j’allais éprouver de nouveau les joies de la maternité.
Nous ne fréquentâmes pas la société mondaine ; nous nous bornâmes à une visite à notre ambassadeur, le prince de Metternich, et lui expliquâmes qu’à cause de notre deuil, nous ne désirions être présentés ni à la Cour ni dans Les salons. Nous cherchâmes seulement à voir quelques personnalités politiques et littéraires marquantes, par goût personnel, et dans l’intérêt de la cause à laquelle se consacrait Frédéric. Mon mari ne s’attendait nullement à un résultat immédiat et tangible, mais il ne perdait jamais son but de vue. Il se mit en relation avec plusieurs personnes influentes dont il pouvait espérer le concours. Nous conçûmes à cette époque le plan d’un petit livre que nous intitulâmes : « Protocole de la Paix », dans lequel nous inscrivions tout, articles, notices, nouvelles, etc…, ayant trait à notre sujet. L’histoire du développement de l’idée de paix fut tracée dans notre « Protocole ». Nous notâmes aussi tout ce qu’ont écrit sur « la Guerre et la Paix » les philosophes, les poètes, les juristes, les penseurs et écrivains de toutes les écoles.
Nous rédigeâmes ainsi, très rapidement, un premier petit volume ; j’ai continué cette œuvre jusqu’aujourd’hui, et possède un grand nombre de volumes semblables. Mais hélas ! Si l’on voulait établir une comparaison entre ces quelques pauvres petits travaux et le nombre infini d’ouvrages consacrés à la stratégie, à l’histoire et à la glorification de la guerre, à la tactique, à l’instruction des recrues, combien la comparaison serait humiliante, décourageante ! Mais n’oublions pas qu’un grain de semence contient en soi le germe de toute une forêt qui étouffera un jour les masses de mauvaises herbes qui envahissent le sol. L’idée est dans l’ordre intellectuel ce que la semence est dans le monde végétal. Aussi on peut être tranquille sur son avenir et ne pas se décourager parce que l’histoire de son développement tient tout entière dans un petit volume.
Je veux donner ici quelques citations de notre « Protocole de paix » au point où il en était en 1867.
Àla première page se lisait un rapide résumé historique :
« Quatre cents ans avant le Christ, Aristophane écrivait une comédie intitulée : La Paix, dans laquelle apparaît déjà le principe humanitaire.
« La philosophie grecque, transplantée plus tard à Rome, accuse une tendance marquée vers l’unité humaine, depuis Socrate, qui se dit « citoyen du monde », jusqu’à Térence, auquel « rien de ce qui est humain ne reste étranger », et Cicéron, pour qui « l’amour de l’humanité » est la plus haute expression de la perfection morale.
« Au premier siècle de notre ère, Virgile, dans sa fameuse églogue, prédit au monde une paix universelle, sous la forme mythologique du retour de l’âge d’or.
« Au moyen âge, les papes s’efforcent, quelquefois, bien qu’inutilement, de s’interposer entre les souverains comme médiateurs.
« Au quinzième siècle, Georges Podiebrad de Bohême projette de former une Ligue de la paix, afin de mettre un terme à la lutte entre les empereurs et les papes. Il s’adresse dans ce but à Louis XI, roi de France, qui repousse la proposition. À la fin du seizième siècle, le roi de France, Henri IV, forme le plan d’une confédération des États de l’Europe. Lorsqu’il eut délivré son pays des guerres de religion, il s’efforça d’assurer le règne de la paix et de la tolérance. Il désirait voir les seize États de l’Europe (la Turquie et la Russie se rattachaient alors à l’Asie) unis dans une confédération ; chacun de ces États aurait eu le droit d’envoyer deux représentants à une Diète européenne, et la mission de cette Diète, ainsi constituée par ces trente représentants, aurait été de maintenir la paix religieuse et de prévenir tout conflit international. Si tous les États avaient voulu prendre l’engagement de se soumettre aux décisions de ce tribunal, toute cause de guerre eût été définitivement écartée. Le roi communiqua ce projet à son ministre Sully, qui l’approuva complètement, et entama, sur-le-champ, des négociations avec les autres États. Élisabeth d’Angleterre, le pape, la Hollande et plusieurs autres pays adhérèrent à cette proposition. Seule la maison d’Autriche s’y opposa, refusant d’accorder certaines concessions territoriales qu’on lui demandait. Une campagne eût été nécessaire pour vaincre cette résistance ; la France aurait eu à fournir le plus fort contingent de troupes et à renoncer au préalable à toute extension territoriale. L’unique but de la campagne et la seule condition de paix imposée à l’Autriche eût été son entrée dans la Confédération européenne.
« Les préparatifs de cette guerre étaient déjà terminés et Henri IV se disposait à prendre en personne le commandement des troupes, lorsqu’il tomba, le 13 mai, sous le poignard de Ravaillac.
« Personne n’a repris ce projet si glorieux dont la réalisation eût assuré le bonheur des peuples ; mais les penseurs de tous pays ont repris l’idée de Henri IV.
« Au commencement du dix-huitième siècle, paraît le fameux livre de l’abbé de Saint-Pierre, la Paix perpétuelle. L’idée est également développée par un landgraf de Hesse, et Leibnitz y ajoute un commentaire favorable.
« Voltaire s’écrie : « Toute guerre européenne est une guerre civile. » Dans la mémorable séance du 25 août 1790, Mirabeau prononce les paroles suivantes : « Le moment n’est peut-être pas éloigné où la Liberté, cette souveraine incontestée, accomplira le vœu des philosophes, en libérant l’humanité du crime de la guerre, et en établissant la paix universelle. Le bonheur des peuples sera alors le seul but des législateurs, comme la seule gloire des nations. »
« En 1795, un des plus grands penseurs de tous les temps, Emmanuel Kant, écrit son traité sur la Paix perpétuelle. Le publiciste anglais Bentham se joint, avec enthousiasme, au nombre toujours croissant des défenseurs de la paix : Fourier, Saint-Simon et autres. Béranger écrit sa poésie : la Sainte alliance des peuples et Lamartine la Marseillaise de la paix. À Genève, le comte Cellon fonde le Club de la Paix et entretient avec tous les gouvernements de l’Europe une correspondance de propagande.
« De l’État de Massachusetts, en Amérique, le savant forgeron Elihu Burrit vient en Europe, où il répand, par millions, les exemplaires de ses Feuilles d’olivier et de ses Étincelles de l’enclume. Il préside en 1849 la conférence anglaise des amis de la paix. Dans le congrès de Paris qui termina la guerre de Crimée, l’idée de la paix pénètre dans la diplomatie par une clause, ajoutée au traité, portant que, pour les conflits à venir, les puissances s’engageaient à recourir d’abord à une médiation. C’est la reconnaissance du principe de l’arbitrage. Malheureusement, on n’en tient pas compte.
« En 1863, le gouvernement français propose la convocation d’un congrès pour arriver aux préliminaires d’un désarmement général et aux moyens d’éviter la guerre à l’avenir ; mais les cabinets font la sourde oreille. »
Jusqu’à cette époque, j’avais eu peu de choses à inscrire dans notre protocole. Ce peu prouve cependant que la possibilité d’une paix générale avait déjà germé dans quelques esprits. Solitaires d’abord, et séparées par de longs intervalles, quelques voix s’élèvent dans le passé, puis s’éteignent sans trouver d’écho, sans même être entendues. Toutes les découvertes, tous les développements, tous les progrès commencent ainsi :
Le printemps approche ;
Vous entendez de-ci de-là
Quelques gazouillements.
Dès qu’il est arrivé,
Le chœur résonne avec puissance.
Ainsi au cours des siècles
Quelques murmures se font entendre,
Puis, quand les temps sont arrivés,
Tous élèvent la voix.
Mærzrot.
⁂
J’approchais maintenant de l’heure d’angoisse. Mais, que les circonstances étaient différentes de celles où Frédéric avait dû me laisser pour aller se battre pour les Augustembourg !
Il était, cette fois, à mes côtés, adoucissant, par sa sympathie, les souffrances de sa femme. Le sentiment de cette chère présence me rendit si heureuse et si calme que j’en oubliai presque les douleurs physiques.
Une fille ! Ce fut l’accomplissement de tous nos vœux.
Je n’essayerai pas de raconter combien, penchés sur ce berceau, nous redevînmes enfants nous-mêmes, à quels enfantillages nous nous livrâmes : des parents passionnés, ayant vécu ces moments, peuvent seuls les comprendre.
Que le bonheur rend égoïste ! Nous traversâmes alors une époque de félicité qui nous fit oublier le monde extérieur. Les souvenirs de la terrible semaine de choléra à Grümitz prirent, dans ma mémoire, les formes vagues d’un mauvais rêve qui s’évanouit. L’ardeur de Frédéric à combattre pour la paix s’attiédit un peu. Il était, il est vrai, décourageant de voir qu’à toutes les portes où l’on frappait au nom de cette œuvre, on n’était reçu qu’avec un sourire de pitié, un haussement d’épaules, ou même un rappel à la raison. On dirait que le monde prend plaisir, non seulement à être trompé, mais à se tromper lui-même.
Frédéric pourtant continuait ses études de droit international ; il entretenait une correspondance suivie avec Blüntschli et d’autres savants ; nous poursuivions aussi, activement, ensemble, l’étude des sciences naturelles. Il avait conçu le plan d’écrire un grand ouvrage sur la guerre et la paix ; mais il voulait, avant de l’entreprendre, s’y préparer par de longues et sérieuses recherches.
— Les hommes de mon âge, avait-il coutume de dire, penseraient déroger en se remettant à l’étude. On se tient, en général, pour suffisamment instruit du chef des diplômes conquis jadis, et pour complètement satisfait, arrivé à un certain âge, du rang et de la situation dont on jouit. Pour mon compte, j’avais, il y a quelques années, le même respect de ma personne ; mais depuis que j’ai entrevu les conquêtes de l’esprit moderne, je me suis senti accablé par la conscience de mon ignorance. Dans mon enfance, on enseignait le contraire de ce qui, durant ces trente dernières années, a été acquis dans tous les domaines des connaissances humaines. Il me faut, maintenant, malgré les fils argentés qui ornent mes tempes, apprendre tout à nouveau.
Nous passâmes à Vienne, dans un calme complet, l’hiver qui suivit la naissance de Sylvia. Au printemps, nous visitâmes l’Italie : voyager, apprendre à connaître le monde, faisaient partie de notre programme d’existence.
J’avais repris une ancienne domestique qui avait été autrefois ma bonne et celle de mes sœurs. Elle était veuve. Cette « madame Anna » méritait toute ma confiance et je pouvais, en tout repos, lui confier ma petite Sylvia lorsque nous nous absentions pour quelques jours de notre quartier général. Rodolphe était aussi en très bonnes mains, avec son précepteur, M. Foster. Il nous arrivait, d’ailleurs, assez souvent de prendre avec nous notre petit bonhomme de huit ans.
Heureux, heureux temps ! Il m’a fait, hélas ! complètement négliger mon journal. Aussi ce n’est que d’une façon générale, en bloc, que je puis en évoquer les souvenirs.
J’eus l’occasion de transcrire, à cette époque, dans notre « Protocole de paix », une citation bien encourageante. C’était un article de journal signé B. Desmoulin, dans lequel l’auteur proposait au gouvernement français de se placer à la tête des États de l’Europe, en donnant l’exemple du désarmement :
« La France s’assurerait ainsi l’alliance de tous les autres États, qui ont besoin d’elle et cesseraient de la redouter. Ce serait le début d’un désarmement général. L’idée de conquête disparaîtrait. La confédération des États de l’Europe se trouverait naturellement amenée à constituer un tribunal international, dont la mission serait d’aplanir, par voie d’arbitrage, tous les conflits auxquels la guerre n’a jamais donné de solution. Par cette initiative, la France mettrait de son côté la seule force réelle et durable — le Droit — et, pour sa plus grande gloire, ouvrirait, une ère nouvelle à l’humanité. »
Bien entendu, cet article passa inaperçu.
Pendant l’hiver de 1869 à 1870, nous retournâmes à Paris. Cette fois, voulant étudier un nouveau côté de la capitale, nous nous jetâmes dans le tourbillon du grand monde.
Ce fut une agitation quelque peu fatigante, mais qui, ne devant être que de courte durée, ne manquait pas d’agrément. Nous louâmes un petit hôtel meublé, aux Champs-Élysées. Présentés aux Tuileries par notre ambassadeur, nous fûmes reçus aux lundis de l’impératrice. Les salons des ambassades nous furent ouverts ainsi que ceux de la princesse Mathilde, de la duchesse de Mouchy, de la reine d’Espagne, et d’autres encore. Nous entrâmes aussi en relation avec plusieurs notabilités littéraires ; malheureusement, pas avec la plus grande de toutes : Victor Hugo, alors en exil. Nous rencontrâmes souvent Renan, Dumas, — le père et le fils, — Octave Feuillet, George Sand, Arsène Houssaye, et quelques autres. Nous assistâmes, chez ce dernier, à un bal masqué. Lorsque l’auteur des Grandes Dames donnait, dans son splendide hôtel de l’avenue de Friedland, une de ses fêtes vénitiennes, il n’était pas rare que de véritables grandes dames, à la faveur d’un masque, vinssent se mêler aux « petites dames », actrices en renom et demi-mondaines, fières de faire briller, dans ce milieu d’élite, leur esprit et leurs diamants.
Nous allions aussi fréquemment au théâtre ; soit aux Italiens, où Adelina Patti — alors fiancée au marquis de Caux — soulevait l’enthousiasme du public ; soit aux Français, soit à quelque théâtre du boulevard, pour voir Hortense Schneider en grande-duchesse de Gérolstein, ou toute autre célébrité de l’opérette et du vaudeville.
C’est très curieux, mais il est certain que, lorsqu’on est lancé dans ce tourbillon de distractions et d’élégance, ce petit « grand monde » prend, à vos yeux, une énorme importance et qu’on subit ses lois d’élégance comme de véritables devoirs. Se produire au théâtre autrement que dans une loge d’avant-scène, ou au Bois dans un équipage dont l’attelage ne serait point irréprochable ; — aller au bal dans une toilette non signée de Worth ; — s’asseoir à table, même lorsqu’on n’a personne à dîner, sans y avoir été solennellement invité par son maître d’hôtel, tout cela constitue de graves irrégularités.
Une fois pris dans l’engrenage d’une telle vie, on se laisse absorber au point de consacrer toutes ses pensées à de puériles occupations. On néglige de s’intéresser à la vie du monde extérieur et réel. J’en serais peut-être arrivée là, si Frédéric ne m’en eût préservée. Il n’était point homme à se laisser entraîner par « la vie à grandes guides ». Le monde où nous vivions ne lui fit oublier ni l’Univers, ni notre foyer. Nous consacrions toujours deux heures de nos matinées à la lecture et à la vie domestique, ce qui nous permit d’accomplir ce tour de force : goûter le bonheur à côté du plaisir.
Comme Autrichiens, on nous témoignait à Paris beaucoup de sympathie. Dans les conversations politiques on faisait souvent allusion à une « revanche de Sadowa ». Parce que mon mari avait été militaire, et avait fait la campagne de Bohême, on croyait ne pouvoir nous être plus agréable qu’en parlant devant nous de cette fameuse « revanche ». On la croyait imminente, préparée par des combinaisons diplomatiques et nécessaire au maintien de l’équilibre européen. « La frottée » que l’on se préparait à donner aux Prussiens serait une utile leçon aux peuples. L’affaire ne serait pas bien tragique ; il ne s’agissait que de rabattre un peu la morgue de certaines gens. Peut-être la vue seule du fouet suffirait-elle à la réalisation de ce dessein ; mais, si la nation en question persistait dans son arrogance, elle pouvait s’attendre à sentir le fouet s’abattre sur elle, sous forme de « revanche de Sadowa ». Naturellement, nous repoussions énergiquement de pareilles espérances : un malheur accompli ne saurait être atténué par un malheur nouveau ; une injustice passée ne peut être expiée par une injustice nouvelle. Nous affirmions hautement ne former d’autre vœu que celui d’une prolongation durable de la paix.
Ce vœu était aussi — du moins il l’affirmait — celui de Napoléon III. Étant en relations avec bien des personnes de l’intimité de l’empereur, nous eûmes souvent l’occasion de connaître les sentiments qu’il manifestait, dans son entourage, sur tel ou tel point de la politique. Non seulement il souhaitait le maintien de la paix actuelle, mais il s’occupait d’établir un plan de désarmement général. Malheureusement, il lui aurait fallu pour l’exécution de ce projet une sécurité intérieure absolue qui lui manquait. Un grand mécontentement fermentait dans les esprits. Il y avait à la Cour un parti qui prétendait que le trône impérial ne pouvait être mieux consolidé que par une guerre heureuse. Une simple petite promenade triomphale à l’étranger, de l’autre côté du Rhin, suffirait à assurer la gloire et la durée de la dynastie napoléonienne. Ces donneurs de conseils ne cachaient pas leurs regrets de ce que la guerre, qui avait failli éclater à propos de la question du Luxembourg, eût été écartée. L’affaire serait maintenant terminée !… Du reste, entre la France et la Prusse, une guerre plus ou moins prochaine était inévitable… Et ils ne cessaient d’exciter l’opinion publique. Il ne nous parvenait de tout cela qu’un écho affaibli. On est tellement habitué à voir propager de pareilles idées qu’on s’y accoutume, comme au bruit de la mer battant contre la falaise, et l’on n’en conclut pas que l’orage nous menace déjà.
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Notre brillante existence atteignit son apogée pendant les mois de printemps. On avait alors, en plus des plaisirs de l’hiver, les longues promenades au Bois, les visites aux expositions, les garden-parties, les courses, les pique-niques. Nous commencions à désirer le calme et le repos. Ce genre de vie ne peut avoir un véritable attrait que quand il s’y mêle quelque flirt ou quelque affaire d’amour. Mais, pour Frédéric et pour moi ! Que je sois demeurée absolument fidèle à mon mari ; que je n’aie jamais, par ma tenue ou par mes regards, autorisé aucun homme à m’adresser la moindre parole équivoque… je ne mets nul orgueil à le dire, c’était chose trop naturelle. Quand on a au cœur un amour aussi profond et aussi béni que celui que je portais à mon mari, on se sent bien armée contre tout danger. Quant à Frédéric, si l’on me questionnait sur sa fidélité, je répondrais seulement que je n’en ai jamais douté.
Lorsque vint l’été, et que le Grand Prix fut couru, la haute société déserta Paris. La princesse Mathilde partit pour Saint-Gratien, la Cour pour Compiègne. Bon nombre de nos amis nous pressèrent de les suivre dans quelque ville d’eaux ; nous fûmes accablés d’invitations pour différents châteaux ; mais nous n’étions pas disposés à recommencer, en été, la campagne de plaisirs que nous venions de terminer. Je ne désirais pas, pour le moment, retourner à Grümitz, où j’aurais retrouvé de trop pénibles souvenirs. Nous choisîmes, comme résidence d’été, un petit coin bien tranquille de la Suisse. Nous quittâmes nos amis de Paris, pensant les revoir l’hiver suivant, et nous partîmes, comme des écoliers, en vacances.
Cet été fut pour nous un temps de repos absolu, partagé entre de longues promenades, de délicieuses heures de lecture, de bons moments de jeu avec les enfants.
L’Europe aussi paraissait tranquille. On ne voyait surgir de « point noir » d’aucun côté. On n’entendait même plus parler de la fameuse « revanche de Sadowa ». Mon plus grand chagrin fut l’introduction du service obligatoire en Autriche. Je ne pouvais me résigner à l’idée que mon fils dût être soldat.
— Un an de volontariat, me disait Frédéric, en guise de consolation, ce n’est pas grand’chose.
Je secouai la tête :
— Et quand ce ne serait qu’un jour ! Il ne devrait pas être possible de contraindre, même pour un seul jour, un être humain à remplir une fonction qu’il déteste, car, c’est l’obliger à trahir ses convictions, c’est le forcer à mentir, et j’aurais voulu élever mon fils dans la sincérité.
— Il aurait dû, pour cela, naître quelque cent ans plus tard, ma chérie. Seul, un homme parfaitement libre peut être aussi parfaitement sincère ; et il faut bien reconnaître que la liberté et la sincérité ne sont point à l’ordre du jour.
Dans notre retraite, Frédéric avait bien plus de loisir pour ses travaux, et il s’y livrait avec une ardeur extrême. Quelque heureux que nous fussions dans cette solitude, nous n’en étions pas moins résolus à retourner passer l’hiver à Paris : non pour y reprendre une vie de plaisir, mais pour tenter un effort pratique en faveur de l’idée maîtresse de notre vie. Nous ne nous flattions pas du moindre succès ; mais, quand on tient la cause que l’on sert pour la plus sainte de toutes, on regarde comme un devoir impérieux de ne pas négliger l’ombre même d’une chance.
Dans nos causeries intimes, nous parlions souvent du projet de désarmement de Napoléon III. C’est à sa pensée que nous rattachions nos plans et nos espérances. Les recherches de Frédéric lui avaient mis entre les mains la partie des mémoires de Sully contenant le projet de paix universelle de Henri IV. Nous voulions en faire tenir une copie à l’empereur. Par nos relations en Autriche et en Prusse, nous pensions pouvoir préparer ces deux puissances à la proposition de désarmement que devait leur soumettre l’empereur des Français. Je comptais agir à Vienne par l’ex-ministre « Évidemment », et Frédéric à Berlin, par un de ses parents, très haut placé à la Cour, et très influent dans le monde politique.
En décembre, au moment où nous allions partir pour Paris, notre trésor… notre petite Sylvia tomba dangereusement malade… Quelles heures cruelles !… Napoléon III et Henri IV passèrent naturellement à l’arrière-plan…
Elle ne mourut pas. Au bout de deux semaines, tout danger fut écarté. Le médecin nous interdit seulement de faire voyager l’enfant pendant les grands froids ; notre départ fut donc retardé jusqu’au mois de mars.
Cette maladie, le danger et la délivrance nous avaient profondément ébranlés, Frédéric et moi ; notre affection mutuelle en fut encore accrue. Trembler ensemble à la pensée d’un horrible malheur, le redouter surtout à cause du désespoir qu’éprouverait l’autre, puis verser ensemble des larmes de joie quand le danger est conjuré… que cela est bien fait pour fondre deux âmes en une seule !