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« À une grande gare, je crois que c’était Troyes, Madame m’a envoyée lui prendre au buffet une brioche et un fruit ; elle a dit que ça lui suffirait pour dîner, mais que l’oncle et moi nous allions au wagon-restaurant. Je disais non, par discrétion…
« … mais, au fond, j’avais bien envie de voir comment c’est une salle à manger qui roule. On y a été en suivant les couloirs qui n’en finissaient pas, et où je manquais de dégringoler à chaque pas, tant on était secoués.
« Le dîner commençait, quand un petit bonhomme haut comme trois pommes, qui faisait le service, et qui portait le plateau des hors-d’œuvre, se cogne à une table. Le plateau tombe, deux raviers se cassent.
« Alors le domestique-chef accourt. Avec un air méchant, il dit au pauvre mioche qu’il sera renvoyé, qu’il paiera la casse. Le petit sanglotait, et il racontait que si on le renvoyait, sa mère, qui est réfugiée et malade, mourrait de faim.
« Alors, je lui ai dit : « Assieds-toi à ma place, mange mon dîner. Moi, je vais le faire, ton service ; ça me connaît. » Le grand ne voulait pas ; mais les voyageurs, qui étaient presque tous des officiers, ont crié après lui, et il n’a pas osé m’empêcher.
« À la fin du dîner, un lieutenant, que j’ai reconnu comme un ami de M. Bertrand, m’a dit : « C’est très bien, Bécassine, ce que vous avez fait. Maintenant, prenez mon képi, et quêtez pour votre protégé. »
« Je ne me suis pas fait répéter l’ordre. Comme ils sont bons et généreux, les officiers français ! Ils donnaient des pièces blanches, même des billets de cinq francs. J’ai remis tout ça au petit réfugié. Il pleurait encore, mais de joie.
« Voilà l’histoire de mon voyage. J’ai rien à y ajouter, vu qu’aussitôt retournée dans le compartiment, j’ai dormi si fort, qu’à l’arrivée, Madame et l’oncle m’ont secouée pendant cinq minutes avant de me réveiller… Quel beau voyage ! On peut pas faire plus beau !