‹ Bécassine chez les AlliésChapitre 4 sur 61 · 4

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« Avant de continuer mon histoire j’ai à vous raconter une dépense folle que j’ai faite. C’était le matin qui a suivi notre retour. En me levant, je me suis aperçue que j’avais deux papillotes à mon bigoudi de devant. Je mets toujours deux papillotes quand je veux me rappeler…

« … que j’ai à me rappeler quelque chose ; c’est un bon système, mais le difficile c’est de me rappeler ce que je dois me rappeler. Ce matin-là, je ne me rappelais rien du tout. Alors, je m’assieds, je cherche, sans lâcher ma papillote.

« Tout d’un coup, ça me revient : ce que j’ai à me rappeler, c’est d’acheter un porte-plume pour remplacer le mien que j’ai quasiment mangé en cherchant mes phrases. Je m’habille, je fais mon lit en trois coups de poing…

« … et je cours chez la papetière « Si vous plaît, Madame, je voudrais un bon porte-plume. C’est pour écrire mes mémoires. — On ne se sert plus de porte-plume, mademoiselle ; les stylos sont préférables, surtout pour la littérature. — Ça met-il donc l’orthographe tout seul ? — Ça y aide… Tenez, voilà un stylo du dernier modèle.

« Et ça vaut ? — Quatorze francs vingt-cinq. » Ça m’a donné un coup dans l’estomac ; pensez donc, je ne voulais pas dépasser six sous ! Mais des clients nous écoutaient, j’ai eu peur d’être prise pour une pauvresse et j’ai acheté le stylo… par orgueil, faut bien l’avouer. L’orgueil, c’est mon péché mignon, je m’en accuse chaque fois que je vais à confesse, et je recommence toujours.

« C’est cher, un stylo, mais c’est pas commode. D’abord, pour le remplir, c’est tout un aria. Je ne savais pas bien manœuvrer la petite pompe en caoutchouc ; j’ai fait tomber par terre toute l’encre, et ça m’a forcée à frotter pendant une heure le carreau de ma cuisine.

« Et puis, tantôt l’encre ne vient pas ; tantôt elle vient trop. Ainsi, juste au moment que je vous parle, elle coule comme une fontaine. J’en ai plein les mains, et je ne serais pas étonnée de m’en être un peu barbouillé la figure.

« Je vous dis tout ça pour m’excuser par avance : si vous trouvez mes histoires mal racontées, vous saurez maintenant que c’est la faute au stylo.

« J’avais perdu du temps avec cet instrument de malheur et il était tard quand j’ai porté à Madame son chocolat.

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