33
« Le commencement du spectacle, c’étaient des scènes sans importance. Je me demandais pourquoi on nous avait invitées, mais pendant l’entr’acte, l’ouvreuse m’a dit : « Ça va être maintenant le plus intéressant : première représentation de l’Exploit d’une Française, scènes militaires. »
« Ça a commenté, et qu’est-ce que j’ai vu ? Exactement ce que je viens de vous raconter : l’arrivée des généraux, le conseil de guerre, et puis ma bataille avec le traître. De me reconnaître sur l’écran, ça m’a produit un effet ! Je me suis levée en criant : « Mais c’est moi ! » Le public hurlait : « Silence ! Assise ! ». L’ouvreuse est venue me supplier de ne pas faire un escandale ; Ça m’a calmée et la représentation s’est terminée au milieu d’applaudissements à faire crouler la salle.
« Nous allions partir, mais le contrôleur est venu, nous a tiré un salut d’ambassadeur, et nous a dit : « La direction prie ces dames de lui faire l’honneur d’accepter une tasse de thé au foyer des artistes. — Nous acceptons avec grand plaisir » a dit Madame, en souriant de son joli sourire.
« Moi, j’étais un peu vexée d’avoir pris pour des grands généraux des gens qui ne sont que des acteurs de cinéma. Ils étaient tous au foyer. L’Empereur, qui est le chef de l’entreprise, a fait un petit discours très gentil : des excuses de m’avoir mise dans le tableau sans permission, des remerciements.
« J’ai demandé : « Le marchand de café, qu’est-ce que c’est ? — C’est le photographe. » Madame les a félicités de leur succès. « Cependant, a-t-elle ajouté, ce général en chef qui travaille en plein air, si près des lignes ennemies, ce traître qui parvient jusqu’à lui, cette Bretonne qui sort on ne sait d’où…
« … ça n’est guère vraisemblable. — Dites que c’est absurde, Madame, a riposté l’Empereur. Plus une scène est absurde, plus elle a de succès au cinéma. C’est parce que je ne crains pas l’absurde que je réussis au point qu’on m’appelle l’Empereur… l’Empereur du cinéma. » Le général Joffre s’est avancé…
« … et il a dit : « Quand je pense que je dois figurer dans ces absurdités, moi, un artiste ! Moi Onésime Matuvu, premier prix de Conservatoire ! Mais il faut vivre… C’est la guerre… Ah ! tristesse ! »
« … Et calamité ! » a ajouté M Ferluyr en sortant le nez de sa tasse de thé. »