35
… reçut dans les jambes un coup de pied destiné à la porte, poussa un cri auquel répondirent des excuses balbutiées et un aboiement. Tout à fait réveillée cette fois, elle regarda et se vit en présence d’un petit fantassin qui portait un gros paquet et qui souriait d’un air embarrassé.
« Eh bien, dit Bécassine, vous en faites du bruit à vous tout seul ! Je vous avais pris pour un zeppelin. — Y a pourtant pas de ressemblance. — Y en a par le bruit… Pourquoi que vous tapiez avec les pieds ? — À cause que mon paquet m’occupait les mains. »
Tout en parlant, Bécassine, qui déborde de sympathie pour tous les soldats, avait conduit celui-ci à la cuisine, et l’avait fait asseoir devant une collation improvisée. Elle reprit la conversation : « Expliquez-moi, militaire, pourquoi que vous ne l’avez pas lâché, votre paquet ? »
« — Parce qu’il se serait sauvé. Vous allez voir. » Il posa le paquet par terre ; celui-ci commença à s’agiter en tous sens ; et il en sortait de vagues grognements. « Tristesse et calamité ! cria M Ferluyr qui venait d’entrer ; n’y touchez pas, mam’zelle Bécassine ; c’est le diable. — Je crois plutôt que c’est un enfant. »
Le soldat rattrapa l’étrange colis et dit : « C’est ni un diable ni un enfant. C’est un chien. J’ai dû le ficeler, vu qu’il y a pas plus frétillant et fuyard. Je vas vous le montrer. » Il défit le paquet, et une bête bizarre apparut.
C’était un chien à grosse tête carrée, à l’expression renfrognée et bougonne ; son crâne dénudé présentait une sorte de verrue en forme de clou. « C’est un chien boche, expliqua le soldat. Nous l’avons appelé Hindenburg, à cause…
« … qu’il ressemble à leur fameux maréchal. Même qu’il a un clou comme ceux qu’ils plantent dans sa statue de bois… Fais le beau, Hindenburg. » Le chien fit le beau, puis esquissa avec sa patte le salut militaire. M Ferlyur se pâma ; mais Bécassine cria avec indignation :
« Vous êtes pas fou de m’amener une bête boche, et qui porte ce sale nom ! — Vous mettez pas en colère, mam’zelle, répliqua le soldat. C’est mon camarade Zidore qui m’a chargé de vous l’apporter. Il est laid (pas Zidore, le chien), mais c’est une bonne bête ; je vais vous raconter comment on l’a eu. »
Il s’assit ; Bécassine et M Ferluyr l’imitèrent ; il but une gorgée de vin, claqua sa langue, déclara que les Boches n’en avaient pas de pareil, puis, voyant son auditoire attentif, il commença son récit.