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« Me voilà donc partie, tenant ma valise d’une main, mon panier de l’autre, le nez en l’air, à chercher les écriteaux des rues. Elles ont des noms difficiles à lire et qui se terminent toujours par Street. Ça n’est pas commode ; aussi je me suis embrouillée et complétement perdue.
« J’ai demandé mon chemin à des passants en leur lisant mon papier. Faut croire que je prononçais mal, car ceux qui parlaient français me répondaient ; « Connais pas. — Existe pas », et ils filaient. Du reste, c’est étonnant comme tout le monde, à Londres, marche vite et paraît pressé.
« Je me suis dit : « Il n’y a qu’une chose à faire, c’est de prendre une voiture. » Juste à ce moment, j’en ai vu une arrêtée sur la place où je me trouvais, une drôle de voiture, avec le cocher perché par derrière. Y a que les Anglais pour avoir des inventions pareilles !
Je me suis mise sur la pointe des pieds, j’ai tendu mon papier au cocher. Il a lu, et puis il a fait tout un discours où je ne comprenais pas un mot ; et il gesticulait en montrant tout le temps le coin d’une rue, de l’autre côté de la place. Ça commençait à m’agacer parce que des gens s’étaient arrêtés et riaient.
« Alors, je suis montée dans la voiture, je me suis installée ; et, vu que j’étais éreintée de ma mauvaise nuit et d’avoir trotté dans Londres, je me suis aussitôt endormie comme une bienheureuse. Je crois que mon somme aurait duré toute la journée…
« … si je ne m’étais pas sentie tirée par les bras. Je me suis éveillée, j’ai regardé ; on était sur la même place, mais de l’autre côté, à l’endroit que le cocher m’avait montré en faisant son discours. Et c’était le cocher qui me secouait, en même temps qu’un soldat qui avait une bonne figure.
« Le soldat m’a dit : « Descendez, mademoiselle Bécassine, vous êtes arrivée. » Et il m’a fait voir, sur l’écriteau, au coin de la place et de la rue, le nom que j’avais tant cherché. Il m’a dit encore de payer le cocher, et qu’en argent français, ça faisait six francs à lui donner. J’ai manqué me mettre en colère…
« … parce que ça me paraissait une vraie volerie de prendre tant d’argent pour une course de cinquante mètres : alors le soldat m’a expliqué que j’avais dormi près d’une heure dans la voiture ; ça m’a calmée, mais j’ai fait réflexion qu’il faut être riche pour vivre en Angleterre, puisque, même de dormir, ça y coûte si cher !