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« Nous voilà revenues à Paris. J’ai été bien contente de revoir ma chère maîtresse, M de Grand-Air, et je crois qu’elle l’a été pareillement de me retrouver ; mais elle m’a paru fatiguée et un peu maigrie, et je n’ai pas pu m’empêcher de le lui dire.
« — C’est le souci de cette maudite guerre, qu’elle m’a répondu. Presque tout le monde maigrit à Paris. » Ça m’a donné envie de voir si je maigrirais comme tout le monde. Comme, en faisant des courses, je passais devant une balance, je me suis pesée, et j’ai écrit sur un bout de papier…
« … mon poids : 60 kilos 450 grammes Trois à quatre heures après, en revenant de mes courses, je suis passée devant la même balance, et je me suis pesée encore. L’aiguille à marqué 60 kilos 440 grammes. Bon, que j’ai dit, je maigris moi aussi ; mais dix grammes, c’est pas grand’chose. »
« Le soir, en dînant, j’ai parlé de ça à Zidore. Il a pris un air tout soucieux ; il a pris aussi un papier, un crayon, et il a commencé à faire un tas de calculs. « C’est grave » qu’il disait tout en calculant. Je lui ai demandé : « Quoi qu’est grave ? — Votre maigrissement, mam’zelle Bécassine. :
« Et il m’a expliqué en me montrant les chiffres : Dix grammes par jour, ça fait un kilo en cent jours, autant dire trois mois ; ça fait quatre kilos par an ; donc, à ce train-là, dans quinze ans, vous ne pèserez plus guère que 450 grammes, ce qui est bien insuffisant pour une demoiselle de votre taille. » Zidore a quelque chose d’ennuyeux…
« … c’est qu’on ne sait jamais s’il plaisante où s’il est sérieux. Je crois bien qu’il plaisantait ; tout de même, ce qu’il a dit là ça m’a trotté par la tête, et, la nuit, j’ai fait un drôle de rêve : j’ai vu une Bécassine comme je suis maintenant et qui tenait sur sa main une autre Bécassine toute maigre et petite, guère plus grande que la poupée Bleuette.
« Cette histoire de maigrissement m’avait mise de mauvaise humeur contre Paris. Justement, le matin qui a suivi mon rêve, Madame m’a appelée et m’a dit : « Bécassine, M. Bertrand va aller en mission dans un camp en Champagne, M Thérèse l’y accompagne. Vous déciderez vous-même si vous irez avec eux ou si vous resterez avec moi. Réfléchissez, et…
« … rendez-moi réponse ce soir. — Bien, Madame, que j’ai dit ; je vas réfléchir. » Et j’ai été dans la cuisine, où j’ai pris la pose que dans les tableaux on voit toujours aux gens qui réfléchissent : le coude sur le genou, le front sur le doigt, et les yeux qui regardent fixement rien du tout.
« Au bout d’un moment, la cuisinière m’a dit : « Quoi que vous faites là ? — Je réfléchis, que j’y ai retourné. — Eh bien ! qu’elle a fait, vous réfléchirez aussi bien en vous promenant. Voulez-vous aller m’acheter ce qui est marqué sur ce papier ? — Bien volontiers, mam’zelle Victoire. »