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« J’ai pris le papier, et j’y ai lu : Une livre de beurre, une livre de sucre, une livre et demie de pain. J’ai dit à Victoire : « C’est facile et ça ne sera pas long. » Elle s’est mise à rire si fort qu’elle en pleurait, et elle répétait : Facile ! pas long !… Vous allez voir ça, ma petite, vous allez voir ça ! » Je me suis demandé…
« … si elle ne devenait pas folle, mais je n’ai par perdu de temps à la questionner, et je suis allée chez la marchande de beurre. Nous sommes de vieilles amies ; on a un peu bavardé, et puis je lui ai dit : « Donnez-moi donc une livre de beurre. » Elle a levé les bras au ciel : « Une livre !… qu’elle a dit… Et vous demandez ça tout tranquillement, comme s’il n’y avait qu’à demander du beurre pour en avoir…
« … Allons, je vais vous en donner, parce que vous êtes une amie. Je vais vous donner… ça. » Ça, c’était un petit morceau gros comme deux noix. Elle avait l’air aussi respectueuse, en maniant son petit morceau, que si ç’avait été du diamant, et elle me l’a fait payer…
« … non ; j’ose pas vous dire le prix ; c’est un escandale.
De là, je suis allée chez la boulangère. Avec celle-là aussi on a fait un brin de causette. Quand je lui ai demandé mon pain, elle me l’a pesé et donné sans difficulté ; j’étais déjà contente, mais j’ai regardé le pain de plus près, parce que, sans me vanter, je ne suis pas…
« … de ces bonnes qui achètent les yeux fermés. Et j’ai dit : « Vous vous trompez : vous me donnez du pain gris et rassis, c’est du pain blanc et frais qu’il me faut. » Je lui aurais débité des injures, elle n’aurait pas été plus en colère. Elle criait : « C’est-y que vous voulez me faire mettre en prison ?… Du pain blanc !… du pain frais !… Vous ne savez donc pas que ç’est défendu d’en vendre ? »
« Et son mari, qui remontait à ce moment-là de son four, m’a dit, en criant encore plus fort qu’elle : « Peut-être que vous ne savez pas non plus qu’il y a la guerre ? » Me dire ça à moi qui en viens, de la guerre, c’était trop drôle. Ça m’a empêchée de me fâcher, et j’ai pris leur vilain pain, pour ne pas discuter plus longtemps.
« Chez l’épicière, pour le sucre, ça a été encore pis. Ils m’ont demandé si j’avais ma carte. Je leur ai dit que j’en avais fait faire pour le jour de l’an, mais que je ne les portais pas sur moi. Alors, ils ont prétendu que je me moquais d’eux, et ils m’ont mise à la porte. Je ne suis pas habituée à être traitée comme ça chez les fournisseurs.
« Aussi j’en avais assez de ce Paris, où on maigrit, où c’est des tas d’histoires pour des choses aussi simples que d’acheter du beurre, du pain, du sucre. Le soir, quand Madame m’a demandé si je restais ou partais, j’ai répondu : « Je pars, Madame, je pars ; ça me fait de la peine de quitter encore Madame ; mais, décidément, en temps de guerre, on n’est bien qu’où y a des militaires. »