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« Je n’ai jamais rien vu d’imposant comme notre départ pour le camp. À la gare, il y a eu, pendant un quart d’heure, un défilé de généraux et d’officiers de tous les pays alliés, et aussi des ministres, des députés, des journalistes, enfin rien que du grand monde.
« En queue du train, on avait réservé un wagon pour les petites gens comme moi, domestiques, ordonnances, etc. Nous étions en groupe devant ce wagon, et un gros homme, qui semblait connaître tout le monde, me nommait les grands personnages qui passaient. C’était curieux et instructif.
« Il m’a confié qu’il s’appelait Auguste et qu’il était huissier dans un ministère. Tout de suite après, il a salué jusqu’à terre un monsieur qui arrivait et il m’a dit : « C’est mon ministre, le ministre de l’Utilisation des Aptitudes. » J’ai fait réflexion que j’en avais entendu parler comme d’un homme bien capable : « Oui ! a fait Auguste, il ne manque pas de capacité…
« … mais surtout il a de bons employés… les huissiers principalement. » Il s’est interrompu en voyant que son chef revenait sur ses pas et s’approchait de notre groupe. « Auguste, lui a commandé le ministre, vous viendrez tout à l’heure dans mon wagon ; j’ai à vous parler…
« … de l’organisation du dîner de ce soir qui me préoccupe. — Parfaitement, monsieur le ministre », a répondu Auguste en prenant un air encore plus important. Nous sommes montés dans le wagon, et, tout de suite, il a renoué la conversation : « Vous voyez, qu’il m’a dit, le ministre ne peut rien faire sans moi…
« … c’est flatteur, mais cela me donne bien des tracas. Ainsi, le dîner dont il a parlé aura lieu dans l’hôtel le plus proche du camp, un hôtel de petite ville, presque une auberge, où, probablement, on n’entend rien à la cuisine ni au service. Et toute la responsabilité retombe sur moi. C’est accablant ! »
« Il paraissait si accablé que j’ai eu pitié de lui. Je lui ai dit que, moi, je m’y connaissais en cuisine et en service, vu que j’étais placée chez une marquise et une comtesse, et je lui ai proposé de l’aider. Il m’a serré les mains à me les écraser et, il répétait : « Merci ! Merci ! quel service vous me rendez ! »
« Il est parti pour prendre les instructions de son ministre ; et puis il est venu me chercher en me disant : « Monsieur le ministre veut vous parler. » Le ministre nous attendait dans le couloir. Vous pensez si le cœur me battait devant ce grand personnage. Il m’a dit :
« Jeune fille, je vous remercie de votre offre. Il s’agit d’un dîner qui réunira des fonctionnaire de ministères français et étrangers. Dîner improvisé. Tout de suite en arrivant à l’hôtel, décidez le menu. Tâchez d’y glisser le nom de nos alliés ; ce sera une délicate attention pour nos invités étrangers. »