‹ Bécassine chez les AlliésChapitre 59 sur 61 · 59

59

« Ici, il a ajusté son monocle, et après m’avoir bien regardée, il a repris : « Je m’y connais en aptitudes : l’art de découvrir les aptitudes et de les utiliser, c’est ma spécialité. Je vois en vous les signes de l’aptitude à bien organiser ce dîner. Je compte sur vous… À ce soir, jeune fille. »

« Je n’ai rien d’autre à raconter jusqu’au moment où on est arrivé. L’hôtel ne payait pas de mine et la patronne ne paraissait guère débrouillarde. Auguste lui a dit qu’il se chargeait du couvert, et que, pour le menu, elle fasse tout ce que je lui commanderais et rien d’autre.

« J’ai commencé à l’écrire, ce menu ; j’y avais pensé en route ; je m’étais rappelé les plats à noms de nations alliées, que j’avais vus chez Madame, les soirs de grands dîners : turbot à l’anglaise, homard à l’américaine, poularde braisée à l’italienne, jambon en gelée à la russe. J’ai mis tout ça sur mon papier ; je l’ai donné à l’hôtelière.

« Elle a paru tout à fait ahurie en le lisant. Mais je n’avais pas le temps de causer ; il fallait que je prépare l’appartement de ma maîtresse, dans une villa, à l’autre bout du pays. J’y ai couru ; j’ai passé la fin de la journée à vider la malle, ranger les effets, et quand je suis revenue à l’hôtel…

« … M. le ministre y arrivait avec ses invités. Il a demandé : « Le dîner est-il prêt ? — Je pense que oui, monsieur le ministre. — Bon nous mourons de faim ; comme il n’y a pas de salon, nous nous mettons à table. » Ils se sont installés. Auguste et moi, nous débouchions les bouteilles. Au bout de cinq minutes, en voyant que rien ne venait…

« … de la cuisine, j’ai ouvert la porte, et j’ai crié à la patronne : « Dépêchez-vous donc de servir. » Elle est entrée dans la salle à manger, elle a dit : « Servir quoi ? Y a rien. — Comment, rien ? a demandé le ministre. — « Non, rien ; votre bonne (c’est de moi qu’elle parlait) m’a commandés des poissons de mer : il n’en vient jamais ici…

« … et puis des viandes : c’est un jour sans viande. Et comme votre gros employé m’avait dit de ne faire que ce que la bonne commanderait, j’ai rien fait du tout. » Les convives paraissaient bien ennuyés, le ministre plus encore ; quant à Auguste, il s’était effondré sur une chaise et il parlait de son honneur perdu.

« Faut que je les tire de là ! » que je me suis dit en les voyant désolés. J’ai trouvé dans la cuisine des œufs, et j’ai fricassé de bonnes omelettes. Avec des sardines et des légumes qu’a donnés la patronne, ça a fait un dîner bien suffisant pour le temps de guerre.

« Simplicité démocratique, messieurs ! » a dit le ministre, qui avait repris toute sa bonne humeur. Il a ajouté, en me regardant : « Cette jeune fille n’a pas tout à fait les aptitudes que je pensais, mais elle a des aptitudes, et je les ai utilisées. C’est l’important… Utilisons, messieurs, utilisons ! À votre santé, messieurs ! »

Page 1