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« C’est pas poli de bâiller devant le monde : excusez-moi, je ne peux pas m’en empêcher en pensant comme je me suis ennuyée pendant quelques jours… L’appartement était nettoyé et remis en ordre ; il n’y avait plus qu’à l’entretenir, et c’est facile.
« L’oncle Corentin était retourné en Bretagne. Madame passait les après-midi dans un hôpital ; je la conduisais à une heure, je venais la chercher à sept, et dans l’intervalle je n’avais rien à faire. Ce que c’était long !… Allons, bon, voilà que je rebâille !…
« Un après-midi, je me suis dit : « Faut me secouer, je vais aller faire des visites. » J’ai été aux Halles. J’y ai une bonne amie : c’est M Alphonsine, au pavillon des fruits. On était contentes de se revoir après tant de temps ; on s’est embrassées sur les deux joues.
« J’ai commencé à lui raconter mes aventures ; mais elle m’a dit : « On peut causer en travaillant ; aidez-moi donc, je prépare un colis pour un commandant qui est un ami de votre maîtresse. Et je le soigne… Tenez, passez-moi des poires, les plus belles. »
« J’ai passé les poires ; en les prenant, M Alphonsine a dit : « Elles sont belles, c’est vrai, mais il faut les vendre un franc pièce, sans guère gagner… Tout renchérit, c’est effrayant. Qu’est-ce qu’on va devenir avec cette maudite guerre ! »
« Il est arrivé d’autres marchandes pour me voir. Elles se sont lamentées aussi. Elles criaient : « C’est une ruine !… le beurre… le fromage… les œufs… la volaille… Tout, enfin, tout ! » Je les écoutais sans broncher. Alors une d’elles…
« … m’a demandé : « Ça ne vous fait pas bouillir les sangs tout ça ? » J’ai répondu : « Après tout ce que j’ai vu, et que j’ai été quasiment sur le front, ça me paraît bien mesquin, ces affaires-là ! Du reste, dans le moment, rien ne m’intéresse. » Elles ont ri et elles ont dit : « Ça y est, Bécassine a le cafard. »