‹ Bécassine chez les TurcsChapitre 22 sur 61 · 22

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Je profite de ce que je fais la rentière à bord du Yémen, pour recommencer mes mémoires. J’écris cela, installée dans un fauteuil qu’on appelle, à ce que j’ai cru entendre, un requin-de-chair, et qui est un meuble bien confortable.

… à part qu’au moindre mouvement il bascule en avant ou en arrière. Alors, on dégringole par terre ; ça vous truffe de bleus ou d’égratignures ; ça vous mange la chair, quoi, comme ferait un requin, d’où probablement le nom de ce drôle de meuble.

Vous me direz que je n’ai qu’à m’asseoir sur autre chose. C’est bien vrai ; mais, toute petite, j’ai eu la passion de me balancer ; maintenant encore, il n’y a rien qui m’amuse autant, et moi, vous savez, je suis plus sensible à l’amusement qu’à la douilletterie.

Mais en voilà assez sur ce fauteuil ; je reprends le récit de nos aventures au moment où, avec notre barque, nous tâchions de rejoindre le transport. Nous lui faisions des signes avec nos mouchoirs : Stentor lui criait de s’arrêter…

… et la voix de Stentor, ça s’entend à des kilomètres. Le Yémen a encore ralenti sa marche ; nous sommes venus bord contre bord, et on nous a lancé une échelle de corde.

« Honneur aux dames ! » a dit Zidore, en m’invitant à monter la première. C’était galant, mais je me serais bien passée de sa galanterie et j’aurais préféré avoir quelqu’un devant moi, vu que je suis plutôt vertigineuse…

… et que cette échelle qui ballottait, et puis la mer en dessous, et le vent en plus, ça aurait fait tourner des têtes plus solides que la mienne. Enfin, j’ai pris mon courage à deux mains, l’échelle aussi, j’ai commencé de grimper…

Les choses les plus terribles, elles le sont toujours moins qu’on ne pense. À mi-chemin, j’étais rassurée, je riais même de ma peur passée et j’ai regardé en bas ce qu’on faisait de Ben Kaddour, ayant toujours la crainte…

… qu’on ne veuille pas de lui sur le Yémen. Et moi, je me suis attachée à ce garçon ; ça me flatte qu’il ait confiance en moi pour le protéger. Stentor avait empoigné la boîte où l’Arbi était caché et l’avait…

… chargée sur son dos, de sorte qu’il avait l’air de porter un gros paquet. Ce Stentor, il est fort… comme un Turc, c’est le cas de le dire. Avec cette grosse charge, il a grimpé l’échelle sans seulement faire ouf, et même en chantant…

… comme à son ordinaire. En haut, le lieutenant Bertrand, M Thérèse et M. Proey-Minans nous attendaient. J’ai commencé de leur dire ma crainte de ne pas partir avec eux, ma joie de les retrouver, et pendant ce temps, Hindenburg sautait après moi comme un fou.

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