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Le lendemain de notre embarquement, j’étais encore sur mon requin-de-chair, mais mieux en équilibre que la veille. J’y travaillais à des pantoufles en tapisserie dont je venais de combiner le dessin avec Zidore. Ce dessin représentait…
… un navire sur une mer de tempête, et, dans le haut, un oiseau qui apporte une banderole où il y a mon nom écrit. C’était joli et distingué, mais pas commode à faire. J’y travaillais avec tout mon cœur, et avec des laines que m’a données M Armande…
… la secrétaire du bord, une jeune fille bien gentille, dont j’aurai à vous reparler. Zidore, qui se connaît à tout, me conseillait pour les couleurs, et, grâce à lui, ça prenait vraiment bonne tournure.
À Zidore et à M Thérèse, qui m’ont questionnée, je n’ai pas voulu dire pour qui étaient ces pantoufles ; mais à vous, je vais le dire en secret : c’est pour le commandant Bourlingue, vu, que du premier coup que je l’ai vu, il a empaumé ma sympathie.
D’abord, il est vif comme poudre. Vous le voyez sur le pont, à surveiller une manœuvre, vous vous dites : « Il en a pour un bon bout de temps, » et comme sur ce Yémen, où…
… nous sommes les seuls passagers, on peut se promener partout, vous descendez, je suppose, à la chambre des machines : il y est arrivé avant vous. Il est quasiment partout à la fois. Et quoique tout le temps il bougonne, gronde, prenne des airs de colère, il et bon comme du pain pure farine.
Ainsi, pas plus tard que tout à l’heure, il attrapait un mousse qui avait fait je ne sais quelle bêtise. Même, ayant la main aussi vive que les jambes, il lui a allongé une taloche, oh ! pas méchante, une taloche qui n’aurait pas écrasé une puce. D’émotion plus que de mal le mousse s’est mis à pleurnicher.
Alors, le commandant lui a glissé une pièce dans la main et il lui a dit : « Tiens gamin, si tu n’en as pas besoin pour toi, tu l’enverras à la maman. » Des traits de bonté comme ça…
… moi, ça me sensibilise. Le commandant aurait une trentaine d’années de moins, et il lui prendrait fantaisie d’aller à Clocher-les-Bécasses demander ma main aux auteurs de mes jours, je crois bien que je les prierais respectueusement de répondre oui.
Mais il a l’âge d’être plus que mon père, et s’il n’est pas marié, ce que j’ignore, bien sûr il n’aurait pas idée de le devenir avec une pauvre fille comme moi. Donc, en me relisant, je me demande si je ne devrais pas effacer la bêtise que je viens d’écrire. Je la laisse pour la propreté…
… de mon cahier, mais ça sera encore un secret entre nous. Le commandant n’est pas seulement vif et bon, il est simple et pas fier. Chaque fois qu’il me rencontre, il cause avec moi comme si nous étions compères et copains. Il m’a raconté sa vie.