41
Le nègre s’amusais de sa fureur, l’excitait en lui triant Kss ! Kss ! « Tiens, remarqua Zidore, ça se dit en turc comme en français. Je note ça. On s’instruit en voyage. »
Àce moment, sortant de la cabine, parut un troisième Turc. En le voyant, les deux autres firent un profond salut, suivant le rite oriental. Machinalement les prisonniers les imitèrent.
Le nouveau venu était coiffé du fez, vêtu de la redingote turque ; il avait une large face placide, des yeux malins et fureteurs ; dans son maintien et sa façon de parler, il affectait beaucoup de calme et de douceur.
Sur un ordre qu’il donna, le revolver s’abaissa ; puis l’homme doux, qui parlait notre langue presque sans accent, dit : « Vous êtes sans doute des naufragés du Yémen, des Français… J’aime beaucoup la France. — Croyez que de notre côté… »
… fit M. Proey-Minans, qui s’avança les mains tendues. Mais son discours fut coupé par Ben Kaddour. Tout à fait rassuré depuis la disparition du revolver, il s’agitait beaucoup, et soudain il cria : « Ti être Nénesse ! » L’homme parut surpris, contrarié. Se remettant, il dit : « C’est ainsi, en effet, qu’on me nomme à Paris…
« … mais mon vrai nom est Ernest, et, en Turquie, je suis Ernest-Pacha. » Les deux Turcs s’étaient inclinés avec les marques du plus profond respect, murmurant : « Pacha ! Pacha ! » Très peu impressionné par le titre de pacha, Ben Kaddour continuait :
« Ti parti sans payer… Ti mi devoir 3,85. » M. Proey-Minans tenta de s’interposer ; il observa qu’il était mesquin de faire tant de bruit pour 3 fr. 85, quand, entre nations ennemies, on allait se réclamer des centaines de milliards.
« Sans compter, ajouta Zidore, qu’il y a le moratorium. » Mais Ben Kaddour s’acharnait. Furieux, il criait : « Ti grand canaille… Ti grand voleur… Moun argent, moun argent ! » Sans doute le débiteur n’aimait-il pas qu’on lui rappelât ses dettes. Il fit un geste.
En un clin d’œil, Ben Kaddour fut appréhendé, ficelé comme un saucisson, et disparut dans les profondeurs du bateau. Alors, Ernest-Pacha reprit son air placide et dit : « Je suis très doux ; j’aime les Français ; mais pour que je sois gentil, il faut être gentil avec moi. »