43
Ben Kaddour ne pouvait de douter qu’à ce moment l’objet de sa rancune (nous lui rendrons désormais son titre d’Ernest-Pacha), installé dans un des derniers trains de l’Orient Express, roulait vers…
… Constantinople et pensait à bien autre chose qu’aux tapis et à leur porteur. Ernest-Pacha, nos lectrices l’ont deviné, était un des chefs de la police secrète turque. Il ne faisait le marchand que pour mieux espionner. Tandis qu’il dînait dans le wagon-restaurant…
… il se posait anxieusement cette question : « Faut-il se mettre du côté de la France ou du côté des boches ? » À la gare de…
… Constantinople son secrétaire l’attendait ; il l’avait conduit chez l’ambassadeur allemand. Celui-ci lui avait glissé dans la main une forte liasse de billets de banque. Ernest-Pacha en avait…
… conclu qu’il fallait se ranger du côté de l’Allemagne, et avait parlé dans ce sens au sultan. Mais le soir même, il avait trouvé sur son bureau une lettre ainsi conçue : « Si la Turquie marche avec l’Allemagne, et si l’Allemagne est battue, Ernest-Pacha sera pendu. Un ami de ta France. » Et Ernest-Pacha avait eu un frisson dans le dos. Il l’éprouvait de nouveau, le petit frisson, quatre ans après, en ce jour où il avait…
… recueilli les naufragés du Yémen. Quand il les avait rencontrés, il revenait, sur le faux bateau de pêche de porter des indications et des ordres à un sous-marin boche ; le capitaine ne lui avait pas caché qu’il croyait l’Allemagne kapout. Machinalement Ernest-Pacha tâtait son cou…
… avec l’impression d’y sentir déjà la corde de la potence. Cette sensation l’inclinait à se ménager des sympathies dans le camp français. C’est pourquoi il faisait bonne figure à ses prisonniers. Il les regardait pensivement, se demandant ce que pouvaient bien être ces gens, certainement déguisés.
Le groom paraissait le plus intelligent ; c’était lui qu’il fallait interroger d’abord. « Avancez, mon ami, lui dit Ernest-Pacha ; donnez-moi les noms et qualités de vos compagnons et les vôtres. »
On ne prend jamais Zidore au dépourvu. Il salua profondément, puis montrant tour à tour ceux qu’il nommait, il dit : « Zidore, groom ; Stentor, domestique ; Proey-Minans, cuisinier ; Hindenburg, chien. Tous les quatre nous sommes au service…
« … de la comtesse Bécassine de Clocher-les-Bécasses, vieille noblesse bretonne, qui est disposée à donner son énorme fortune pour notre rançon… N’est-ce pas, comtesse ? — Ouyouyouye ! Mon énorme fortune !… » fit Bécassine en éclatant de rire.