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Avec une émotion croissante, Bécassine regardait le café où elle venait de verser la potion soporifique. La voix du Pacha la fit sursauter. « Eh bien ! comtesse, demandait-il, le café est-il prêt ? »
Le Pacha était emmitouflé d’un cache-nez et d’un plaid. La nuit avait été fraîche et il avait dû la passer tout entière sur le pont. « J’ai eu froid, avoua-t-il, je suis fatigué. Votre café me remettra. Une pleine tasse, je vous prie, comtesse. »
Bécassine versa la tasse. Ernest but lentement. « Excellent, fit-il, quoi qu’il y ait une petite saveur bizarre. Goûtez vous-même. — Merci bien, M’sieur le Pacha, mais ça ne serait pas convenable que je boive en même temps que les maîtres. »
Ernest sourit : « Voilà l’aveu que j’attendais, fit-il : vous êtes servante et non comtesse. Je m’en doutais. » Bécassine, qui avait trouvé cette excuse pour se dispenser de boire le dangereux liquide balbutia de vagues explications.
Mais Ernest ne l’écoutait pas. Il s’étirait les bras, se frottait les yeux. « Quelle fatigue ! faisait-il… Quel engourdissement !… » Il s’assit sur un pliant, prononça quelques paroles encore, d’une voix pâteuse, et brusquement…
… sombra dans un profond sommeil. À ce moment le nègre revenait. Un large sourire éclaira sa face. « Li maître dormi dit-il ; ça bon. Lui sévère. Si pas dormi, mi pas pouvoir boire Kaoua. »
Peu soucieux des raffinements du service, il avait pris la cafetière. L’élevant au-dessus de sa tête, il avalait à la régalade de larges rasades, et il répétait avec jubilation : « Bon Kaoua !… bon Kaoua. »
L’effet fut plus foudroyant encore pour lui que pour le Pacha. Brusquement, son bras retomba ; Bécassine eut juste le temps de saisir la cafetière à la volée. Le nègre s’affaissa à terre, et déjà il ronflait comme un soufflet de forge.
Ce ronflement rassura Bécassine : quand on ronfle, on est bien vivant, elle le savait par sa propre expérience ; donc elle n’était pas une assassineuse. Elle cacha le nègre sous le plaid du Pacha, puis murmura : « En voilà deux de moins…
« … Reste le troisième. J’ai idée que ça sera le plus dur. Il paraît méchant. » Mais un renfort lui arriva sous forme de Zidore qui, anxieux, venait aux nouvelles. Mis au courant, il déclara qu’il fallait faire offrir le café par Ben Kaddour.