‹ Bécassine chez les TurcsChapitre 49 sur 61 · 49

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« Ils sont presque pays, dit-il ; il se méfiera moins. » Il appela l’Arbi, lui mit dans les mains le plateau préparé, et lui expliqua ce qu’il aurait à faire.

Ben Kaddour aborda le matelot blanc qui, à ce moment, tenait le gouvernail. D’une voix rude l’homme cria : « Gurt ! Gurt ! (Va-t’en.) » Puis il se radoucit et la conversation s’engagea. Sachant que c’est aux demoiselles qu’il appartient de servir le café, Bécassine s’apprêtait à le verser…

L’homme fut pris d’une subite fureur, cria quelques mots que Ben Kaddour traduisit : « Lui dire rien vouloir de toi, parce que toi chienne et fille de chienne. — En v’là un mal poli, s’exclama Bécassine. — Vous en faites pas, dit Zidore…

« … conciliant ; probable que c’est une façon de parler de son pays. » Ben Kaddour continuait : « Lui dire bien vouloir de moi, parce que moi pas chien, pas fils de chien ; moi bon musulman. » Et il se rengorgeait. Servi par l’Arbi, le matelot but deux pleines tasses.

Soudain on le vit vaciller, se raccrocher des deux mains à la barre, puis il tomba, assommé par un sommeil de plomb.

« Ça y est ! cria Zidore tout joyeux, le tour est joué, nous sommes maîtres du bateau, nous sommes libres !… M. Proey-Minans, Stentor, venez vite ! » Ils accoururent et Stentor jugea l’occasion favorable pour entonner un de ses airs favoris : « Liberté ! Liberté chérie !… »

Rapidement la barre fut assujettie, les cinq descendirent dans leur barque qui avait été prise en remorque ; ils détachèrent l’amarre et, laissant filer vers le large le grand bateau, gagnèrent la rive d’Europe, toute proche.

Comme ils débarquaient, Ben Kaddour poussa un hurlement de douleur : « Quoi que t’as ? demanda Stentor. Tu t’es fait mal ? » Gémissant, l’Arbi répondit : « Moi gros chagrin. Moi pas pensé reprendre 3.85 dans porte-monnaie Nénesse. » Il voulait aller à la nage chercher ses chers 3 fr. 85.

Àgrand’peine, on l’en empêcha. Alors, tragique, le bras tendu en un geste de malédiction vers le bateau qui s’éloignait rapidement, il cria : « Nénesse, grand voleur !… Nénesse, grand canaille !… Moun argent… moun argent ! »

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