‹ Bécassine chez les TurcsChapitre 53 sur 61 · 53

53

… de l’antipathie contre les étrangers. Heureusement, ajoutait Mourad, elle était plus criarde que méchante. Elle est arrivée un instant après, voilée et empaquetée des pieds à la tête, comme, paraît-il, ça se doit pour les musulmanes…

… lorsqu’elles paraissent en public. Elle bougonnait encore, sous son voile, des mots tantôt français et tantôt turcs, qui me paraissaient bien des injures. Mais voilà qu’elle m’a prise par la main, et pour autant…

… qu’on peut voir rire une Turque voilée, j’ai vu qu’elle riait. C’est drôle, il me semble que j’ai une tête comme tout le monde, et souvent, rien que de me voir, les plus grognons sont égayés. Féridjé a cessé de nous injurier.

Elle m’a emmenée dans la partie de la maison qui lui est réservée et qu’elle appelle le haremlike. Là elle s’est dévoilée ; elle est encore jeune et pas laide du tout, mais toute bouffie de graisse.

Elle m’a demandé si je me connaissais en cuisine. J’ai répondu que j’avais un peu perdu la main à cause de toutes mes aventures, mais qu’autrefois, la cuisine ç’avait été ma spécialité. « Alors, a-t-elle dit, vous allez m’apprendre de bonnes recettes, pour mon mari qui est gourmand. »

Je lui ai montré à mijoter deux plats qui ont bien réussi. On les a portés à Mourad, qui s’est régalé, a remercié Féridjé. Elle est bonne femme au fond : elle paraissait contente ; elle a dit que c’était moi qu’il fallait remercier, et elle a conclu : « Mourad, fais-lui des vers. » C’est une chose curieuse : il paraît qu’en Turquie tout le monde est poète, même les ouvriers et les cuisiniers.

Mourad a écrit quelques lignes en turc, il les a lues à haute voix, en donnant ensuite la traduction.

Ça disait : « Bécassine, il n’y a pas de mortadelle qui dépasse ta figure en rondeur ; et tes joues sont vermeilles comme la sauce crevette quand elle coule sur des filets de sole bien blancs. » J’ai remercié, tout émue…

… parce que ça me paraissait bien galant, et que personne encore ne m’avait fait des vers, surtout en turc. Mes compagnons ont applaudi, et Féridjé a marqué son contentement, en exécutant, un peu lourdement, à cause de sa…

… graisse une petite danse à la mode de son pays. Enfin, il régnait, comme vous voyez, une satisfaction générale, et c’est de bonne amitié qu’on s’est mis à causer de la façon dont nous organiserions notre existence.

Page 1