‹ Bécassine mobiliséeChapitre 10 sur 61 · 10

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Le lendemain, donc, Julie m’a menée au bureau des mobilisations féminines. Pendant le trajet, elle m’a expliqué que j’aurais pu aussi bien me faire inscrire à Versailles, mais que dans le pays où nous allions, qui n’est pas si conséquent…

… il y avait eu moins de demandes ; j’avais donc chance d’y obtenir plus vite une place. Elle m’a conduite à la porte du bureau et elle m’a quittée, probablement pour aller bavarder quelque part, en me donnant rendez-vous dans la rue de la Gare.

Je suis entrée, et j’ai vu une pièce sans personne dedans, avec un guichet fermé. C’est bête, mais un guichet fermé ça m’intimide toujours. J’ai marché en faisant du bruit exprès, j’ai toussé, personne ne s’est montré.

Alors, je me suis décidée à frapper, doucement d’abord, puis de toute ma force. Rien n’a bougé ; pourtant j’entendais quelqu’un de l’autre côté. Ma foi, la moutarde m’a monté au nez ; j’ai crié : « C’est-y aujourd’hui ou demain que vous vous déciderez à ouvrir votre boîte ? »

J’ai pas eu plutôt lâché cette phrase, pas bien polie, faut l’avouer, que j’ai commencé de m’en repentir, en faisant réflexion que le quelqu’un qui était derrière le guichet, c’était quelqu’un du gouvernement, et que parler sans politesse à quelqu’un du gouvernement, c’est grave. J’ai eu envie de m’ensauver, mais au moment que j’allais filer sans demander mon reste, une petite porte à côté du guichet s’est ouverte ; une voix m’a dit d’entrer bien vite pour ne pas faire de courant d’air, et j’ai été rassurée parce que la voix était douce, douce, toute faible même…

… comme d’un malade qui a de la peine à parler. J’ai passé la porte, je me suis trouvée dans le vrai bureau. Celui qui m’avait parlé y était seul. Malgré la chaleur, il était tout emmitouflé. Il avait des cheveux et une barbe blond filasse, comme déteints, et sa figure était presque de la même couleur.

Maintenant, je vais vous noter notre conversation en mettant ça comme dans les pièces de comédie ; ça sera plus clair et ça ira plus vite : « Moi. Monsieur, je viens pour m’inscrire comme mobilisée. — Lui. Nous verrons cela tout à l’heure, mademoiselle, mais asseyez-vous ; causons un peu ; ça me fera du bien de causer.

« … Pensez donc, je suis seul toute la journée ; jamais il ne vient personne, et je n’ai rien à faire ; je m’ennuie atrocement. Quelle existence ! — Moi. Ça ne marche donc pas les mobilisations ? — Lui. Ça a marché très fort, au début. Il est venu du monde, en flot, en foule ; je ne pouvais pas suffire…

« … je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne faisais qu’inscrire. Quelle existence ! Mais maintenant que toutes celles qui voulaient être inscrites le sont, il ne vient plus personne. Vous êtes la première depuis deux mois. Deux mois sans voir personne ! Quelle existence !

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