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« Moi. Si vous n’avez rien à faire, pourquoi que votre ministre ne vous donne pas un autre emploi ? — Lui. Je crois qu’il m’a oublié. Ça arrive dans l’administration. Tenez, j’ai lu l’histoire d’un factionnaire que, sur l’ordre de Napoléon, on avait placé à la porte d’une maison qu’habitait un grand personnage.
« Il a déménagé, le grand personnage ; il n’y avait plus rien à garder dans la maison. On a laissé le factionnaire. Napoléon est tombé, mais le factionnaire est resté ; je ne serais pas surpris qu’il soit encore devant la maison. Pour moi c’est pareil : je suis le factionnaire oublié. Quelle existence !
« Moi. — Monsieur le factionnaire… pardon, monsieur l’employé, je veux dire, le temps passe ; ça serait-y un effet de votre bonté de m’inscrire ? — Lui. Vous voulez vous en aller, déjà ? Ce n’est pas gentil. Vous n’êtes donc pas bien ici ? Allons, rasseyez-vous. Nous allons faire la dînette. Prenez un peu de cette pâte…
« … Elles est parfaite pour le rhume. — Moi. Je ne suis pas enrhumée. — Lui. Moi non plus, mais nous pouvons l’être. Prenez. — Moi. Vous êtes bien honnête ; j’en prends pour ne pas vous désobliger. — Lui. Prenez aussi ce sirop dépuratif. Coupé d’eau, c’est délicieux. Si vous préférez quelques pilules laxatives…
« Moi. Merci, avec la pâte, j’ai ma suffisance. Mais, à ce que je vois, vous êtes pharmacien ? — Lui. Je suis poète. Être poète et passer sa vie dans un bureau d’inscription où on n’inscrit pas, quelle existence !
« (Il prend des papiers sur sa table.) « Voici ma dernière œuvre. J’y travaillais quand vous avez frappé. J’étais en pleine inspiration. C’est pour cela que je vous ai fait attendre. Excusez-moi. Voulez-vous que je vous lise ma dernière œuvre ?
« Moi. Ça me fera plaisir et honneur, mais je dois vous dire que je ne m’y connais pas. Je ne suis pas dans la poésie ; je suis dans la cuisine. — Lui. Tant mieux, Molière lisait ses vers à sa cuisinière…
« … Voici mon dernier poème. (Il déclame.)
Ôjeune fille pâle, pour prendre bonne mine,
Absorbe de Deschiens la douce Hémoglobine.
« Et je vous lis aussi l’avant-dernier poème. (Il redéclame.)
Que faut-il pour avoir teint rose et langue nette ?
Simplement du sirop de pomme de reinette.
« Eh bien, mademoiselle, qu’en dites-vous ? — Moi. J’aime ça, c’est facile à comprendre et pas long…
« … Mais décidément vous êtes dans la pharmacie. — Lui. Dans la poésie pharmaceutique. Je vais vous dire comment l’existence — quelle existence ! — m’a contraint de m’y plonger. Reprenez un peu de pâte, charitable visiteuse, et écoutez ma lamentable histoire. »