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Quand l’employé m’a offert de me raconter son histoire, j’ai regardé la pendule. J’ai vu qu’avec toutes ces conversations le train que je comptais prendre était manqué. Le suivant était dans une heure ; alors j’ai dit au monsieur : « Allez-y de l’histoire. »
Il a commencé : « Je m’appelle Bile (Alcide-Désiré). Ma venue au monde fut une grande joie pour ma famille qui avait longtemps attendu un enfant. De là le second de mes prénoms : Désiré. Je fus un poupon fêté et choyé…
« Je fus aussi un poupon vigoureux. Deux nourrices suffisaient à peine à calmer mon appétit ; parfois on y ajoutait un biberon, avec lequel je jonglais. Jongler à six mois ! C’est pour cela qu’on joignit à Désiré le prénom d’Alcide qui est, vous le savez sans doute, un de ceux d’Hercule.
« Je passe rapidement sur mon enfance et ma jeunesse : elles furent heureuses ; elles n’eurent pas d’histoire. Mais depuis, quelle existence !… Quand j’eus vingt ans, mon père, qui était employé d’administration, me fit recevoir dans son ministère.
« C’est à ce moment que se révéla ma vocation poétique. Elle fut la cause de mes malheurs. D’abord, elle arrêta mon avancement. Neuf fois sur dix, quand mes chefs venaient surveiller mon travail, ils me trouvaient occupé à composer des vers.
« Parfois même, en proie à l’inspiration, il n’arrivait de couper par des fragments de poème les rapports que j’étais chargé de rédiger. L’un d’eux parvint en cet état au ministre. Vous devinez sa surprise et son mécontentement.
« Je ne fus pas renvoyé, grâce à l’excellent souvenir que mon père avait laissé au ministère, mais, raillé par mes camarades, suspecté par mes chefs, j’étais dès lors condamné à végéter dans des emplois obscurs. Quelle existence !
« Je voulus m’en dédommager en me faisant, comme poète, un nom illustre. Un désir passionné me prit d’être publié. Je portai à un éditeur un poème qui m’était particulièrement cher. L’éditeur me reçut fort aimablement, mais se déclara trop chargé de manuscrits…
… pour pouvoir examiner le mien. J’allai dans tous les journaux, dans les principales revues. Quelques directeurs eurent la bonté de m’autoriser à leur déclamer de mes vers. Ils les trouvaient admirables, mais toujours le manque de place, ou quelque autre raison, ne leur permettait pas de les accepter.
« Enfin, un ami me signala, comme accueillante aux débutants, une publication intitulée : L’Esprit et le Corps, qui portait, en sous-titre, cette devise : Le corps sain fait l’esprit sain. Je volai plutôt que je ne courus chez le directeur.