‹ Bécassine mobiliséeChapitre 13 sur 61 · 13

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« Il m’écouta, en manipulant des fioles et boîtes qui encombraient son bureau ; puis il me dit : « Très jolis vos vers, mais ce n’est pas le genre que je publie. Tenez (il me tendit une fiole), écrivez quelque chose sur cet élixir tonique ; si c’est réussi, ça passera dans l’Esprit et le Corps, et je…

« … vous paierai généreusement un sou le vers. » J’hésitai longtemps : rabaisser mon talent à un tel sujet ! Mais le désir d’être publié l’emporta. Les vers furent faits ; ils parurent. Avec quelle ivresse j’achetai le numéro les contenant ! Quand on a goûté une telle joie…

… on ne peut plus s’en passer. Je continuai d’écrire, toujours dans l’Esprit et le Corps qui était, ai-je besoin de vous le dire, un journal de réclame pour les spécialités pharmaceutiques. En vers vibrants, j’y célébrais des sirops, des pilules, des cachets. « Vous avez le génie de la spécialité ! » m’assurait le directeur.

« Ses clients pharmaciens, enchantés, m’envoyaient, en remerciement, leurs produits. À force de les vanter, j’éprouvai le besoin de les goûter. Les meilleurs remèdes sont dangereux quand on n’en a pas besoin. Je n’avais besoin de rien, et je pris de tout, pêle-mêle, au hasard.

« Maintenant, c’est une manie enracinée. Elle a détruit ma santé. Si vigoureux naguère, je suis devenu l’être malingre que vous voyez. C’est pourquoi je signe mes vers : Alcide D. Bile. Débile, vous comprenez le jeu de mots. Voilà ma lugubre histoire. Quelle existence !… »

J’étais émue de voir ce pauvre homme si malheureux, mais j’ai regardé de nouveau la pendule… Il ne me restait qu’un quart d’heure pour mon train. Alors, j’ai demandé une fois de plus à M. Bile de m’inscrire. « Oui, oui, qu’il m’a dit, je ne veux pas abuser de votre temps. » Il a écrit un tas de choses sur son registre. Puis il a ajouté : « Vous avez le numéro 3.917…

« On n’a encore mobilisé que jusqu’au 721, vous aurez donc à attendre ; mais je vais mettre une mention spéciale sur votre fiche ; grâce à cela, j’espère que votre tour viendra avant la fin de la guerre. » Je l’ai remercié, il m’a remercié, il m’a forcée à emporter quelques-unes de ses boîtes et de ses fioles…

… et nous nous sommes quittés en nous donnant des poignées de main, comme des amis de dix ans. Dans la rue de la gare, j’ai retrouvé Julie, occupée à débiter ses histoires aux commères du pays. Je lui ai raconté ce qui s’était passé au bureau, elle m’a dit :

« J’avais déjà entendu parler de ce garçon-là ; il est gentil, mais un peu fou. Avec tout ça, vous n’aurez pas, avant longtemps, votre emploi de mobilisée. En attendant, il faut chercher autre chose. Je m’en occuperai. »

Nous étions en retard, aussi, en arrivant à Versailles, nous avons pris le tram. « J’y pense, a fait tout d’un coup Julie, ça vous irait-il de travailler dans les tramways ? Il paraît qu’on y demande des employées. » J’ai accepté. Moi, tout me va, pourvu que je ne reste pas plus longtemps à charge à ma chère maîtresse.

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