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Je suis allée vers ma receveuse, et je lui ai débité un petit discours que j’avais préparé dans ma tête. Je lui ai dit que j’étais contente d’être sous sa direction, que je ferais mon possible pour la contenter, tcetera, tcetera. Elle m’écoutait à peine, même elle me tournait le dos…
… d’où j’ai jugé que c’était une personne fière et pas bien polie. Enfin elle a répondu : « Nous causerons du tram tout à l’heure ; ça ne m’intéresse pas beaucoup, le tram. En attendant qu’il parte, regardez-ça. Est-ce beau ! »
Ça, c’était des sacs qu’on déchargeait d’un camion devant la gare. La ficelle d’un des sacs était défaite et laissait voir des pommes de terre. Virginie les couvait des yeux, les caressait, en répétant : « Est-ce beau ! Est-ce beau ! » J’ai pris une pomme de terre et, pour dire quelque chose,…
… j’ai dit : « C’est de la vitelotte, qualité estra. » — De la quoi ? a demandé Virginie. — De la vitelotte. » Alors, brusquement, cette femme que je croyais fière et pas polie, elle m’a prise dans ses bras, elle m’a plaqué deux gros baisers sur les joues, et elle m’a dit :
« Faites excuse, c’est plus fort que moi. Je suis si contente de me trouver avec quelqu’un qui s’y connaît en pommes de terre ! Vous avez dit de la vitelotte. C’est bien ce mot-là ? — C’est bien ce mot-là. — Merci de me l’avoir appris. Que je vous embrasse encore pour vous remercier. » Et elle m’a replaqué deux gros baisers.
Vous devinez si j’étais stupéfaite ; même je me sentais un peu inquiète et je me demandais si je n’avais pas affaire à une folle. Heureusement les embrassades ont été arrêtées par la grosse voix de Lemboîté qui criait : « Eh ! Patate ! Eh ! Bécassine ! Venez, c’est l’heure. » Nous avons couru au tramway.
Je vous raconterai plus tard ce qui s’y est passé ; pour l’instant, il faut que j’achève de vous présenter ma nouvelle amie et que je vous dise la conversation que j’ai eue avec elle. C’était à notre repos de midi. Virginie m’a proposé de déjeuner sur l’herbe. Nous avons acheté du pain, de la charcuterie, une bouteille de bière…
… et nous sous sommes installées dans un petit coin bien frais et ombragé, à moins de cinquante mètres de la grille de Porchefontaine où s’arrête notre tramway. D’abord, on ne s’est pas dit grand’chose : moi, je mangeais de bon appétit et on m’a appris que c’est mal élevé de parler la bouche pleine. Virginie, elle, ne mangeait guère.
Elle regardait les arbres l’herbe et elle répétait : « Est-ce beau ! Est-ce beau ! Ah ! la campagne, les plantes, la terre, y a rien qui vaille ça. » À un moment elle s’est levée, elle a été prendre dans un champ voisin une poignée de bonne terre bien grasse, elle l’a roulée dans ses mains…
… et elle a dit : « Ah ! de la terre, de la belle terre comme ça, j’en mangerais. » Et puis elle est revenue vers moi et elle m’a demandé : « Vous n’aimez donc pas tout ça, vous ? — Que si, que j’ai répondu, mais à Clocher-les-Bécasses, le pays d’où je suis née native, j’en ai tellement vu de la terre, des plantes et de la campagne…