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« … que ça ne me produit plus guère d’effet. » Comme je venais de lui faire confidence de mon pays natal, j’ai pensé que je pouvais sans indiscrétion lui demander le sien. Nous étions à genoux, à ce moment-là, occupées à ramasser les papiers gras et les restes de notre déjeuner.
Elle m’a pris les mains et ; toute rouge, aussi honteuse que si elle avouait un grand péché, elle m’a dit : « Vous allez me mépriser, vous qui êtes une paysanne : je suis de Belleville. » Je l’ai assurée qu’il n’y avait pas de honte à ça, vu qu’enfin tout le monde ne peut pas être né à Clocher-les-Bécasses. Ça a paru…
… la soulager, et elle m’a raconté son histoire : que, toute petite, elle avait travaillé dans la fabrique de chocolat Guérin-Boutron, rue du Maroc, qu’elle ne voyait jamais que les grandes maisons tristes de son quartier et des cheminées d’usines ; comme campagne, tout juste l’herbe pas bien belle du talus des fortifications.
Et puis elle s’était mariée avec un ouvrier de son usine. Un mois après, la guerre éclatait. Son mari, réformé, restait chez Guérin où on travaillait jour et nuit ; ils étaient tous les deux de l’équipe de nuit. « Vous ne pouvez pas vous figurer, Bécassine, ce que c’est lugubre de travailler la nuit, et dans le chocolat encore…
« … Surtout qu’à cause de la guerre on a embauché des nègres. Des nègres, la nuit, sur fond de chocolat, c’est effrayant : on les voit à peine ; on a toujours peur qu’il en soit tombé un dans la cuve au chocolat. Alors, tout ce noir, ça me faisait rêver de soleil, de grand air, de campagne.
« Le plus beau jour de ma vie ç’a été quand mon mari a trouvé un autre emploi, à Versailles, et que moi, je me suis mise dans les tramways. Je vois des arbres, des plantes. Je sens autre chose que le chocolat. Tenez, sentez-vous l’odeur de ce tombereau qui vient là… C’est du fumier… Comme ça sent bon, le fumier ! »
Il était l’heure de reprendre notre service ; nous étions sur la route, près de la grille d’octroi. Virginie m’a dit encore : « Patate, ça n’est pas mon nom ; c’est le père Lemboîté qui m’a surnommée comme ça, en plaisanterie de mon amour pour les pommes de terre… le seul légume que je sais reconnaître.
« Lui, c’est un homme de la ville ; il n’aime que son tramway et ses mécaniques. C’est un brave homme, mais il ne me comprend pas ; vous, je vois que vous me comprenez ; vous êtes une paysanne ; laissez-moi vous embrasser. » On s’est encore embrassées et on s’est hâtées vers le tramway.
Il y avait pas mal de voyageurs qui couraient pour le prendre. « Drôles de gens, a fait Virginie, ils pourraient se promener dans la campagne et ils prennent le tramway pour venir en ville ! Drôle de gens ! » On est monté tous ensemble.
Le père Lemboîté était de bonne humeur : « On est paré, qu’il a crié ; j’ai de l’électro dans mon fil, juste ce qu’y faut. Faut ce qu’y faut, pas trop n’en faut. En avant… — En avant la brouette ! » a terminé Virginie avec un bon rire. Et le tramway a démarré si brusquement que j’ai failli dégringoler.