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Àla fin de ma première semaine de tramway, je suis allée toucher ma paye à la direction. J’y suis allée en compagnie de Virginie Patate, et ensuite nous nous sommes fait nos adieux : elle quitte. Chantiers-Porchefontaine pour passer inspectrice sur une autre ligne.
Ça me peinait de me séparer d’elle, vu qu’elle a été bien bonne et complaisante. J’avais donc les yeux humides en l’embrassant ; mais ça n’a pas duré, parce que j’avais aussi une grande joie,…
… qui était de remettre pour la première fois à ma chère maîtresse la petite somme convenue pour mon logement et ma nourriture. Je me suis dépêchée de la lui porter ;…
… je lui ai dit que j’espérais que cet argent l’aiderait dans la gêne où elle était pour le moment, et dont j’étais bien au regret. « Merci, ma bonne Bécassine, m’a répondu Madame. Ne vous désolez pas pour mes petites misères financières. Comme dit le proverbe : Plaie d’argent n’est pas mortelle. »
Je ne connaissais pas ce proverbe ; je l’ai trouvé si joli que je me suis mise à le répéter pour mon plaisir, comme un vrai perroquet. Je l’ai dit d’abord à Maria qui, ne s’y retrouvant pas dans ses comptes de cuisine, bougonnait qu’elle allait y être de dix sous de sa poche.
Elle n’a pas été longue à m’envoyer promener ; auprès d’elle mon proverbe n’a eu aucun succès. Je l’ai chantonné en flânant dans le parc toute la journée du dimanche, où j’avais congé. Je ne me doutais pas du mauvais tour que ces cinq mots me joueraient le lendemain, dans mon tramway, à l’heure des arbres.
Mais je m’aperçois que je vous ai parlé de l’heure des enfants, de celle des militaires, des ménagères, et pas de l’heure des arbres. Ça demande une petite explication.
Àquelques mètres de notre terminus commence le bois des Gonards. De tout temps, les pauvres gens sont allés y ramasser du bois mort
La crise du charbon les a rendus plus gourmands : ils se sont mis à couper des branches, puis des arbrisseaux ; et peu à peu des gens plus aisés ont fait comme eux ; ç’a été une vraie foule qui bûcheronnait.
Au début, les gens, pour passer l’octroi, dissimulaient leur bûche ou leur fagot. Et puis, ils se sont enhardis ; ils n’ont plus rien caché ; ils n’enlevaient plus même les feuilles : ceux qui habitaient loin ont pris le tramway, et ainsi, vers le coucher du soleil,…
… on a eu l’heure des arbres. La voiture, c’est comme une forêt qui roule. Mes voyageurs disparaissent derrière leurs branchages, ce qui m’oblige à leur dire des phrases comme celle-ci : « Allons, le bouleau, serrez-vous contre le chêne pour faire de la place à ce noisetier qui vient de monter. »