‹ Bécassine mobiliséeChapitre 25 sur 61 · 25

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Ou bien : « Dites-moi, le sapin, c’est-y avec ou sans correspondance que vous voulez ? » Ou encore : « Tassez-vous dans le fond, le houx ; vous m’égratignez chaque fois que je passe. » Ce houx, qui m’a fait tous mes ennuis, je connais sa figure, et elle n’est pas belle.

Figurez-vous un vieux chemineau, tout ridé, tout terreux, avec des yeux pleins de malice. Il coupe dans le bois pour revendre, et probable qu’il fournit des fleuristes, car il ne prend jamais que du houx. Aussitôt dans le tramway, il se réfugie derrière ses piquants comme un boche dans ses fils barbelés.

Il essaye de se faire oublier pour ne pas payer sa place ; si on la lui réclame, il tend à travers les piquants un billet de cent sous, prétendant qu’il n’a pas de monnaie et espérant qu’on n’en aura pas à lui rendre : il sait bien, le brigand, que nous en sommes toujours à court.

Le lundi qui a suivi le départ de Virginie, enhardi de me voir seule pour la recette, il a dit : « Pas de monnaie », sans même tendre son billet. De la monnaie, je n’en avais pas non plus ; alors, j’ai dit : « C’est bon ; vous me paierez demain, plaie d’argent n’est pas mortelle. »

Le lendemain, ça a recommencé pareil. Le mercredi, ça s’est aggravé. Il y avait foule à monter dans le tram, rien que des gens dans le genre de mon chemineau, probablement des camarades prévenus par lui ; je les ai vus, au moment où, pour passer le marchepied, ils étaient obligés d’écarter leurs branches.

Aussitôt dans la voiture, ils s’en sont masqués de nouveau ; sans même attendre que je réclame les places, ils ont crié tous ensemble : « Pas de monnaie… Plaie d’argent n’est pas mortelle. » Je ne suis pas regardante à l’argent : sur le moment, j’ai ri ; je leur ai donné leurs tickets tout de même.

Mais le soir, j’ai raconté l’histoire à Maria ; elle m’a dit que de ce train-là j’allais droit à la ruine, et elle m’a calculé que si ça continuait un jour de plus, je ne pourrais pas, le samedi suivant, payer ma pension à Madame. Cette idée de manquer à mes engagements avec ma maîtresse…

… ça m’a mise dans une fureur dont vous n’avez pas idée. Aussi, quand, le jeudi, à l’heure des arbres, la comédie de « Pas de monnaie » et de « Plaie d’argent » a recommencé, j’ai ouvert la porte de la plate-forme avant ; j’ai dit au père Lemboîté d’arrêter sa voiture et de venir avec moi.

Et puis j’ai crié : « Ceux qui n’ont pas de monnaie, ils vont descendre, et tout de suite. Sans compter que je vois dans la rue un gendarme à qui je pourrais dire un mot de l’affaire. » Et sans doute que j’étais bien terrible, car ç’a été comme s’il passait un coup de vent sur la forêt. Tous les arbres ont remué, toutes les feuilles ont tremblé, et ceux qui les portaient se sont tellement pressés de filer que certains d’eux ont laissé là leur chargement. Pour qu’il ne soit pas perdu, nous nous le sommes partagé avec Lemboîté.

J’ai eu le plaisir d’offrir ma part à Madame, ce qui a compensé mes ennuis et les sous que j’ai perdus.

Le proverbe a raison : Plaie d’argent n’est pas mortelle, mais il faut choisir soigneusement les gens à qui on le dit.

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