‹ Bécassine mobiliséeChapitre 26 sur 61 · 26

26

Une chose me tracassait depuis que je suis à Chantiers-Porchefontaine, c’était de ne pas savoir pourquoi tout le monde appelait mon conducteur Lemboîté. Souvent, j’avais voulu le lui demander ; chaque fois je restais devant lui, bouche bée.

« Eh bien, quoi ? qu’il faisait qu’est-ce que vous me voulez ? j’vous… j’vous veux rien, m’sieur Lemboîté. — Alors, pourquoi que vous me regardez avec des yeux comme le disque de notre tram ? » Il me tournait le dos…

… en haussant les épaules ; les voyageurs riaient et me plaisantaient. C’est plus fort que moi ; il est bien brave homme, bien facile à vivre, et pourtant il m’intimide : probablement à cause de sa grosse moustache et de son ton bourru.

Ça n’est pas pourtant les occasions de causer qui nous manquent. Tous les jours, à midi tapant, le père Lemboîté passe le service à son remplaçant ; il lui recommande ses manettes, son fil, sa perche avec autant d’émotion…

…que s’il les abandonnait pour dix ans ; puis il se tourne vers moi et il me dit : « À la soupe, la receveuse ; v’là le moment de se remettre de l’électro dans le moteur. » C’est sa façon d’annoncer l’heure du déjeuner. Nous allons à un petit restaurant-traiteur…

… près de la gare, nous nous attablons et nous restons tête-à-tête pendant quarante bonnes minutes. On pourrait faire de la conversation, sortir ses idées sur les gens et les choses, si le père Lemboîté était de nature causante ; il ne l’est pas ; il dit :

« Bavarder, c’est perdre son temps ; faut faire ce qu’on fait ; quand je conduis mon tram, je suis à mon tram ; quand je mange, je suis à mon manger ; je suis à table pour mâcher, je mâche. » Et il ne s’arrête de mâcher que pour attraper la patronne sur les portions qu’il trouve toujours trop petites.

Elle n’a pas la langue dans sa poche, notre aubergiste ; si elle est de bonne humeur, ça va bien : elle apporte une seconde portion ; si elle est mal lunée, le père Lemboîté en entend de dures. L’autre jour, elle était comme un crin ; alors elle l’a traité de goinfre ;…

… elle a ajouté que c’était honteux de déjeuner tous les jours avec une jeune fille sans lui dire un seul mot, que ça n’était pas de la galanterie française. J’ai cru qu’il allait se fâcher, et comme je n’aime pas les disputes, je me levais déjà pour m’en aller. Mais pas du tout, il a très bien pris l’observation.

Il m’a dit en me faisant rasseoir : « C’est vrai, ma pauvre fille, vous ne devez guère vous amuser avec moi. Faut pas m’en vouloir ; je ne connais que mon tram et mon électro ; je ne sais pas causer. Un vieux comme moi, de quoi ça peut-il causer ? — Eh bien, parlez-moi de vous…

Page 1