‹ Bécassine mobiliséeChapitre 27 sur 61 · 27

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« … que j’ai riposté, enhardie de le voir si gentil. Vous m’avez promis de m’expliquer votre surnom, et vous ne l’avez pas fait. C’est là-dessus qu’il faut causer. — Si ça vous fait plaisir… » Il a réglé son addition, même qu’il a tenu à m’offrir mon déjeuner…

… ce qui m’a rendu toute confuse et que j’ai trouvé de la vraie galanterie française. Nous sommes sortis sur la place ; alors, tout en faisant les cent pas, il a repris : « Vous voulez savoir pourquoi on m’appelle Lemboîté ; c’est simple ; c’est parce que je le suis, emboîté…

« Je le suis dans mon rail, faut suivre mon rail ; je suis emboîté, voilà. Ça a été comme ça presque toute ma vie. Je n’ai été un peu le maître de mes mouvements qu’à mes débuts, dans les omnibus, tout jeune. Je conduisais le cheval de renfort de la rue des Martyrs : le côtier, ça s’appelait.

« Vous n’avez pas connu ça, vous êtes trop jeune. Après, j’ai passé cocher sur le tram Paris-Versailles. Commencement de l’emboîtage et diminution de la liberté. Y en avait encore un peu pourtant : on faisait claquer son fouet, on soignait ses chevaux ;…

« … on criait des douceurs à ceux qui tiraient bien et des injures aux fainéants. Mais maintenant, avec la mécano, y a pas à se fâcher ni à crier : ça marche ou ça ne marche pas ; y a de l’électro dans le fil ou y en a pas. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? J’y peux rien.

« … À mes premières pannes, je m’agitais, je me tracassais, je remuais la perche, j’examinais le moteur dans tous les sens ; maintenant, je ne m’en fais plus : j’attends les événements. Notre métier, ça apprend la patience et la philosophie…

« Regardez ces gens autour de nous : ils marchent, ils s’arrêtent, ils vont à droite, ils vont à gauche, à leur plaisir, comme ça leur chante. Moi, j’ai pas de volonté ni de fantaisie : je vais tout droit, je vais dans mon rail ; j’y suis si bien habitué que…

… je ne fais même plus attention à l’en « droit où je mène mon tram. Les arrêts, les départs, les aiguillages, ça regarde la receveuse. Mon métier, à moi, c’est d’être emboîté. Tant que je reste emboîté, on n’a rien à me dire. Qu’est-ce que vous pensez de ça, jeune Bécassine ? »

Ce que j’ai pensé, je ne l’avouerai qu’à vous : je me suis dit que le père Lemboîté, c’est quelque chose comme un instrument de manœuvre, tandis que moi, la receveuse, je commande, je peux faire aller le tram où ça me plaît. Alors, j’ai senti une bouffée d’orgueil et je me suis redressée de toute ma hauteur.

Il ne m’intimidait plus du tout, ce brave père Lemboîté ; même je lui ai dit sur un ton un peu sec, de se presser, au moment où il devait reprendre le service à son remplaçant… Ce que c’est que l’orgueil tout de même ! J’ai lu quelque part qu’il est toujours puni ; pourvu que le mien ne soit pas puni trop fort !

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