‹ Bécassine mobiliséeChapitre 31 sur 61 · 31

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Elle m’a dit : « Je ne peux pas vous retenir toute la soirée ; je vais descendre. À la grâce dé Dieu ! — Non, non, que j’ai crié, que Madame ne bouge pas. J’ai une idée ! » Alors j’ai passé sur la plate-forme avant. Le père Lemboîté y était resté…

… malgré la pluie qui le fouettait au visage. Il avait son air de souvent, l’air de ne rien voir, de ne rien sentir et de dormir tout éveillé. Je lui ai demandé : « Père Lemboîté, a-t-y de l’électro dans la mécano ? — Y a c’qu’y faut. — Bon, alors, on repart. » Il allait ramasser son gouvernail…

… et changer de plate-forme comme nous faisons à chaque voyage. Je lui ai dit : « Laissez tout en place, on repart en avant. » Et comme je voyais qu’il hésitait, j’ai ajouté : « Ordre de la direction. En avant ; de la vitesse et pas d’arrêts. — C’est bon, qu’il a fait ; ne vous fâchez pas ; en avant, en arrière, j’m’en moque. J’suis emboîté ; j’vais où va mon rail. » Et il a démarré.

J’avais le cœur battant d’émotion, vu qu’elle était bien audacieuse, mon idée. Je suis encore à me demander comment j’ai pu l’avoir : probablement un reste de ce mouvement d’orgueil que je vous ai raconté, quand je m’étais vue maîtresse de tout commander dans ma voiture… On roulait ; des gens trempés par la pluie nous faisaient signe…

… et puis nous criaient des sottises parce qu’on ne stoppait pas. J’allais de Madame, qui n’y comprenait rien, à Lemboîté à qui je répétais : « Plus vite. » Malgré ma hâte, il a fallu cependant s’arrêter aux croisements, rue des Tribunaux, puis rue Duplessis. Là, Virginie Patate est arrivée sous son parapluie.

Elle m’a demandé « Qu’est-ce que ça signifie ?… Un Chantiers-Porchefontaine par ici ?… » Pendant qu’elle parlait, je manœuvrais l’aiguille, je remontais, nous repartions, et elle faisait encore ses questions que nous étions déjà loin. Une fois ces passages-là franchis, ça devenait facile.

Cinq minutes après nous étions au terminus de Clagny. Notre maison est à deux pas. Justement, l’orage cessait, il ne pleuvait plus. J’ai dit : « Madame peut descendre ; la voilà chez elle. J’ai réparé la bêtise de notre coq. Ni Madame ni sa toilette n’auront de mal. » Elle était tout en émoi…

… cette chère Madame. Elle m’a dit : « C’est fou, ma pauvre fille, ce que vous avez fait. Un tramway qui sort de son parcours, quel scandale !… Vous allez vous faire renvoyer, vous allez faire perdre sa place à ce brave M. Lemboîté. » Je n’avais pas pensé à ça ; ça m’a fait peine ; j’ai baissé le nez…

… d’un air tout confus. Ah ! il était bien passé, mon orgueil, et il était bien puni, comme j’en avais eu le pressentiment. « Courons à la direction, a repris Madame, je vais tâcher d’arranger les choses. — Si Madame veut. » Mais au moment que nous partions, le père Lemboîté a crié : « Et moi…

… où que j’vais ? — Où vous voudrez, M’sieur Lemboîté, je ne me mêle plus de commander. — Alors, plus personne « pour me dire de partir ou d’arrêter. C’est la fin de tout ! » Il levait les bras d’un air désolé. Et puis, il s’est calmé, il a conclu : « Ma foi, j’reste où que j’suis emboîté ; je ne bouge plus. » Et il a bourré sa pipe.

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