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Je connaissais bien l’administration des tramways ; j’avais eu souvent à y aller pour porter ma recette ou pour des affaires de service. C’était, d’ordinaire, un endroit bien tranquille où les employés faisaient leur besogne paisiblement et sans bruit.
Ça n’était plus ça du tout quand nous y sommes arrivées, Madame et moi. Toutes les figures étaient consternées ; tout le monde était en émoi, même le gros caissier, un homme si calme ! Il avait quitté son fauteuil à rond de cuir, et, debout, les bras au ciel.
… il répétait : « C’est incroyable ! Quelle aventure ! En quel temps vivons-nous ! » Puis, se tournant vers Madame, il l’a saluée, et il lui a dit : « Madame, ce qui nous arrive est inimaginable. On le verrait au cinéma, on crierait à l’invraisemblance. Je vais vous raconter… »
Mais à ce moment, Pierrot, le groom qui annonce les visites, a passé. Ce bout d’homme avait, lui aussi, un air d’affolement ; il ne voulait pas s’arrêter ; je l’ai pris par le bras et, malgré sa résistance, je l’ai amené à Madame.
Elle lui a dit de demander audience à M. Ledoux pour M la marquise de Grand-Air. Le nom et le titre lui ont fait de l’impression. « J’y vais, qu’il a dit, mais je ne sais pas si je pourrai vous obtenir ça : M. Ledoux est si occupé, comme nous tous, du reste. »
Si je n’avais pas été obsédée par la pensée de ma bêtise, j’aurais bien ri de l’air d’importance de Pierrot. C’est en se redressant dans sa livrée trop grande qu’il a annoncé, quelques minutes après, que, « par faveur spéciale », M. Ledoux recevrait M la marquise.
Et il nous a introduites. M. Ledoux, c’est ce vieux petit monsieur dont je vous ai déjà parlé, celui qui avait fait mon engagement. Il a baisé la main de Madame et il lui a dit : « Excusez-moi de vous mal recevoir, ma chère marquise ; je suis très troublé… une aventure extraordinaire…
« … il n’est pas exagéré de la qualifier de dramatique : … un tramway disparu… volé peut-être. Quelle audace ont ces malfaiteurs !… Ah ! le téléphone… Je vais sans doute avoir des renseignements… Vous permettez ? » Il a pris l’appareil. C’était facile de…
… deviner ce qu’on lui disait, par ses propres paroles, que je vais répéter : « Allô !… Oui, c’est moi… Alors, ce tramway ?… Vous dites, un Chantiers-Porchefontaine… Le conducteur ?… la receveuse ?… Lemboîté, Bécassine… Bien !… On l’a vu rue Duplessis ? Un Chantiers-Porchefontaine rue Duplessis !…
« C’est fantastique !… Qui l’a vu ?… Envoyez Virginie Patate… Ce Lemboîté, cette Bécassine, pensez-vous qu’ils aient agi pour le compte des Boches ?… Hein ? Quoi ?… À Clagny ? Vous en êtes certain ?… Ah ! je respire. » Alors il a reposé l’appareil, et, avec l’air…