‹ Bécassine mobiliséeChapitre 36 sur 61 · 36

36

J’avais hâte de revoir M. D. Bile, pour le remercier de m’avoir obtenu ma mobilisation, et puis pour connaître enfin mon emploi. Aussi, le lendemain du jour où sa lettre m’était parvenue, je me suis mise en route de bonne heure pour aller à son bureau.

Dans ce bureau, tout comme à ma première visite, il n’y avait personne, et les guichets étaient fermés, mais, cette fois, je ne me suis pas sentie intimidée du tout par les guichets,…

… ni par la pensée de parler à quelqu’un du gouvernement : car moi aussi, comme mobilisée, j’allais un être, du gouvernement ; cette idée-là me donnait de la hardiesse. J’ai frappé, et pas de main morte, je vous le garantis…

… et puis, comme on ne répondait pas, je suis entrée bien tranquillement dans la partie réservée. Là, personne encore. Je me suis assise, j’ai regardé autour de moi, et j’ai remarqué beaucoup de changements dans cette pièce.

Tout y était net et brillant ; plus de flacons ni de boîtes de pilules ; par contre, il y avait un peu partout de ces instruments qu’on voit dans les salles de gymnastique : des haltères, des bâtons, un gros ballon…

Une pancarte était placée bien en évidence sur la table à écrire. J’y ai lu : « M. Alcide Bile se promène dans le bois. Prière d’aller l’y chercher. » Je commençais à m’ennuyer d’attendre toute seule. J’ai fait ce que commandait la pancarte ; je suis allée jusqu’au bois…

… il touche presque la maison. Mais ça n’est pas commode de trouver quelqu’un dans un bois. Aussi, après avoir regardé dans deux ou trois routes sans rien voir, j’ai commencé l’appeler de toute ma force : « Monsieur D. Bile… Monsieur D. Bile. » Je criais comme ça, tout en marchant.

Et voilà que j’ai entendu au-dessus de moi une voix qui disait : « Je suis là, mademoiselle Bécassine… Attendez, je descends. » J’ai levé le nez, et qu’est-ce que j’ai aperçu ? Mon protecteur assis sur une grosse branche, à cinq mètres du sol, et qui me faisait des signes d’amitié.

Vrai, j’ai vu bien des choses curieuses dans ma vie, mais aucune ne m’a autant surprise que celle-là : un chef de bureau à califourchon dans un arbre. J’étais encore tout ébahie, qu’il dégringolait de son arbre…

… si vite et si adroitement qu’un acrobate n’aurait pas fait mieux. En un clin d’œil, il a été près de moi ; il m’a pris les mains, il me les a secouées d’une force à me les arracher, et il m’a dit : « Que je suis content de vous revoir !… Vous me trouvez changé, n’est-ce pas ? »

Page 1