39
Bécassine se sentit blessée dans ses instincts de bonne ménagère. Elle demeura un instant figée, son livre à la main, puis elle questionna : « Il est donc méchant le chef ? » Maubec parut faire un grand effort de réflexion et répondit : « — On ne sait jamais : à des moments il est gentil…
« … que c’en est haffreux, et le moment d’après, il est méchant que c’en est haffreux aussi. Ça dépend si la colonelle est là. » Il ne put s’expliquer davantage : la porte s’ouvrait. Maubec dit : « Bonjour, chef. » et Bécassine répéta…
… en écho : « Bonjour, chef. » Le chef entrait. Il répondit avec l’accent le plus doux et le ton le plus affable :« Bonjour, mes enfants », et il adressa à la nouvelle venue quelques paroles de bienveillant accueil : « J’ai de bons renseignements sur vous ; je suis certain que nous nous entendrons très bien. »
Cependant, la porte s’était ouverte de nouveau. « La colonelle ! » murmura Maubec Ça va être haffreux. » Celle qu’il nommait la colonelle, et qui n’était autre que la femme du chef, fit son entrée.
Maigre, jaune de peau, noire de cheveux, vêtue de couleurs criardes scintillante de bijoux baroques, elle regarda longuement, à travers son face-à-main, Bécassine interdite : puis, s’adressant au chef, elle dit d’une voix qui en même temps zézayait et faisait rouler les r : « Agénor, vous parlez encore comme oune civil…
« … Prenez le ton militaire. J’aime le ton militaire. J’ai été habituée au ton militaire par mon premier mari, le brave colonel Gonzalès Ippo, des chasseurs de l’armée patagone. — Vous avez raison, Carmencita », fit le chef qui paraissait très troublé. Il se tourna vers Bécassine.
« — Je vous disais donc, reprit-il, que nous nous entendrons très bien. » Puis, roulant des yeux qui tentaient d’être féroces, enflant la voix de façon à la rendre terrifiante, il conclut : « Et n’oubliez pas qu’à la moindre faute, je pourrais parfaitement vous faire fusiller. »
« C’est mieux, daigna approuver la colonelle. Agénor, vous me rappelez Gonzalès. » Elle opéra une retraite aussi majestueuse que son entrée. Épuisé par sa dépense d’énergie, Agénor s’était effondré sur son fauteuil, et il y demeurait sans forces,…
… sans paroles, à demi somnolent. « Il en a pour un quart d’heure à être comme ça », murmura Maubec à Bécassine. Il entraîna celle-ci près de la fenêtre et, lui montrant une photographie…
… qu’il prit dans une pile de paperasses : « Le voilà, fit-il, le brave colonel Gonzalès. Il est haffreux. Dire qu’on serait si tranquille si sa veuve était restée à le pleurer en Patagonie. Mais elle est ici. Alors… c’est haffreux ! »