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« … vous êtes oune homme pour obéir. » Et Agénor obéissait aux idées les plus saugrenues de sa femme. Il dut même joindre à son nom celui du terrible colonel et s’appeler M. Ippo-Ténuse, « un vrai nom de géomètre », disaient en riant ses collègues du lycée.
La guerre éclata. Bon patriote, mais n’étant ni d’âge ni de santé à porter les armes,
… Agénor jugeait avec raison que son devoir était de continuer à instruire de son mieux ses élèves. Carmencita en décida autrement. « Zé vous veux oune ouniforme, prononça-t-elle…
« Oune mari sans ouniforme, il est oune honte pour sa femme. » Dans un mouvement tragique, s’adressant au portrait de Gonzalès, elle ajouta : « Vous serez content, colonel ; il aura l’ouniforme ! » Que pouvait faire le pauvre Ippo-Ténuse contre ces deux volontés réunies ?
Il rédigea et envoya une demande d’emploi. La réponse tardant à venir, Carmencita partit pour Paris. Elle assiégea, avec sa fougue habituelle, les bureaux du ministère. Les huissiers les plus inflexibles étaient sans force devant ses éclats de voix…
… auxquels se mêlaient des sourires. Ainsi elle parvint jusqu’à notre vieille connaissance, le ministre de l’Utilisation des Aptitudes. « Femme charmante, dit celui-ci à son secrétaire, à la fin de l’audience. Faisons-lui plaisir Un professeur de sciences…
« … doit avoir des aptitudes pour la mécanique. Nommons ce M. Ippo-Ténuse à la direction de la R. A. L. E. P. E. U. P. P. S. T., cette grande création de mon ministère. » Deux jours après, le professeur recevait sa nomination et le soir même le ménage prenait le train.
Or, ce chef d’une réserve automobile n’avait pour ainsi dire jamais vu d’automobiles : Piton-le-Causse est la plus arriérée et la plus haut perchée de nos sous-préfectures. Le plus imprudent des chauffeurs n’aurait pas osé s’aventurer dans ses rues escarpées et pierreuses.
Et, d’autre part, Agénor, très ferré sur les théories scientifiques, était incapable d’en saisir les applications pratiques. Il ne comprenait et n’aimait que les figures et les calculs de son tableau noir. Aussi eut-il un désespoir touchant, quand il se vit chargé de remettre en état et de faire marcher…
… les ferrailles disloquées de la Ralep. Et Carmencita aussi fut désespérée, mais, pour une autre cause : parce qu’elle apprit qu’à la Ralep on ne portait pas d’uniforme. « Pas d’ouniforme ! dit-elle, ze souis déshonorée. » En manière de consolation, elle força son pauvre époux à s’affubler d’un képi.
Dans les moments de prostration qui suivent les scènes avec sa femme, Agénor se remémore toute cette histoire. C’est ce qu’il vient de faire une fois de plus. Enfin il secoue son engourdissement, se lève d’un air accablé. « Pauvre monsieur ! murmure Maubec à l’oreille de Bécassine, c’est haffreux ; mais je le vengerai de Gonzalès et de sa colonelle. »