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De lui voir cet air, je suis restée toute saisie, tenant toujours mon copeau. Il a regardé autour de nous, puis il a fait un grand soupir, et il a dit : « L’inspecteur n’est pas là ; personne ne vous a vue… C’est de la chance…
« … car sans ça, vous n’y coupiez pas du Conseil de guerre. » D’abord, j’ai cru que c’était une plaisanterie, vu que ce contremaître n’avait pas cessé, pendant la visite, de dire des mots bien spirituels et à s’en tordre de rire, même que Maubec et Lemboîté, avec qui il était devenu ami…
… tout de suite, lui donnaient chaque fois des tapes dans le dos, en l’appelant satané farceur. Il m’a devinée, il a repris : « Je ne plaisante pas, je vais vous le prouver. » Et il m’a conduite devant une affiche placardée dans l’atelier. Ce que j’ai lu là…
… c’était à vous faire devenir les cheveux comme des piquants de porc-épic : que tout ce qui est dans une usine de guerre, ça appartient à l’armée ; qu’en prendre la moindre chose, c’est pas un vol seulement, mais une trahison, et que vu les articles et tant du Code pénal…
… et du Code militaire, ça vous expose à toutes sortes de peines plus épouvantables les unes que les autres. J’ai pas eu plus tôt lu ça que la venette m’a prise. J’ai couru dans le coin de l’atelier où j’avais ramassé mon copeau : je l’ai remis à la même place…
… bien exactement, et j’ai pris les ouvriers qui étaient là à témoin. « Vous voyez, que je leur ai dit, je le remets, ce copeau ; faudra le dire à l’inspecteur, s’il vous en parle. » Ça a paru un peu les surprendre. Pendant ce temps-là…
… mes compagnons étaient sortis. Quand je les ai rejoints, il m’a semblé qu’ils interrompaient une conversation où il était question de moi. Tous trois riaient. Lemboîté et Maubec tapaient plus que jamais dans le dos du contremaître. « Me voilà en règle, que j’ai dit…
« … J’ai rendu le copeau et je me ferais couper les mains plutôt que de prendre rien d’autre, même ça ne vaudrait-il que le centième d’un centième de centime. » Je causais ainsi, adossée à un gros tas de charbon, où il y avait, comme dans tous les charbons du jour d’aujourd’hui,…
… plus de poussier que de bons morceaux. Juste au moment que je prononçais ces paroles, il y a eu un coup de vent qui a soulevé un petit nuage de poussière ; j’ai senti que quelque chose m’entrait sous la paupière, je me suis mise à me frotter et me tamponner l’œil.
« Ça vous fait mal ? a demandé Maubec. J’ai répondu : « Pas trop ; c’est pas grave ; y a pas à s’en occuper. » Mais aussitôt, il m’est venu une réflexion affolante ; j’ai crié « Mais si, qu’il faut s’en occuper ! Peut-être que si que c’est grave. » Alors, tirant mes paupières avec mes doigts…
… j’ai demandé à mes compagnons de regarder dans mon œil, de tâcher de voir ce qui y était entré, de me dire si c’était une poussière ou un charbon. Ils ont regardé. Lemboîté a dit : « J’ai pas mes lunettes, je ne vois rien. »