‹ Bécassine mobiliséeChapitre 57 sur 61 · 57

57

« C’est gris, a fait Maubec, c’est une poussière. — C’est noir, a riposté le contremaître ; c’est du charbon. » Ils se sont un peu disputés, et puis Maubec a regardé de nouveau et il a convenu que c’était du charbon ! Ah ! mon Dieu ! que j’ai crié, du charbon ! Il faut le retirer…

« … et bien soigneusement, sans le faire tomber, sans le perdre… » Ils ont essayé, mais, dame, ils n’ont pas des mains d’infirmières ; ils n’ont pas réussi, et ils me faisaient mal ; mais la préoccupation que j’avais me tourmentait plus encore. Je répétais : « Du charbon. Ah ! mon Dieu !… Quelle catastrophe !… J’suis-t’y malheureuse ! » Sans m’en rendre compte, j’avais élevé la voix ; je gémissais, je criais presque. Des ouvriers se sont assemblés ; l’un d’eux a dit qu’il fallait me conduire à l’infirmerie de l’usine et on m’y a menée.

D’avoir frotté l’œil malade, ça avait enflammé, l’autre. J’allais à tâtons, comme une aveugle. J’ai deviné, plutôt que je l’ai vu, le médecin-major. « Monsieur, que je lui ai dit, je vous en prie et supplie, ne perdez pas mon charbon ; gardez-le moi. » Déjà il me faisait asseoir.

Ça a été vite fait, son opération, et bien ; je n’ai rien senti que l’eau qu’une gentille infirmière, aide du major, me seringuait dans l’œil pour me le laver. À côté d’elle…

… le médecin, en souriant, me tendait un papier sur lequel il y avait un point noir gros à peine comme une tête d’épingle. « Voilà le précieux charbon. — Oh ! oui, monsieur, que j’ai riposté, bien précieux ; il pouvait me faire aller en prison ; je vous remercie avec tout mon cœur…

« … de ce que vous avez fait et je dirai votre nom dans mes prières. » Sans lui laisser le temps d’autres questions, j’ai galopé jusqu’au tas de poussier, j’y ai remis le petit grain noir. Alors, j’ai poussé un ouf de soulagement. À ce moment, Lemboîté…

… Maubec et le contremaître m’ont rejointe. « Vrai, m’a dit le premier, vous en avez fait des grimaces, c’en a été une comédie. » Ça m’a mise en colère. J’ai crié : « Mais, malheureux, ce que j’avais dans l’œil, c’était du charbon de l’État, du charbon de l’armée ; si on…

« … ne l’avait pas enlevé, je l’emportais, je faisais pire qu’un vol ; alors, les tribunaux, la prison… Et voilà ce que vous appelez une comédie ! » Je me suis arrêtée, un peu honteuse de lui parler sur ce ton, me disant que j’allais l’avoir fâché. Pas du tout, lui et les autres, ils riaient…

… comme des bienheureux. Je les regardais toute surprise, quand, tout d’un coup, j’ai reçu dans le dos une tape si forte qu’elle a failli me jeter par terre. C’était le contremaître qui m’appelait satanée farceuse. Je n’ai pas encore compris pourquoi.

Page 1