VII - L'INJUSTE TRÉPAS
A mesure que je suivais la troupe comique où m'avaient engagé les yeux de la soubrette, j'éprouvais insensiblement un sentiment qui devenait plus pur à mesure qu'il était plus vif pour cette jeune personne, parce que je remarquai que, malgré son humeur enjouée et libre, elle avait de la vertu et montrait autant d'honnêteté sur les planches qu'une demoiselle de condition sous l'aile de sa mère ou à l'ombre de quelque cloître.
Comme je venais de jouer dans le _Dépit amoureux_, et que je me hâtais de passer derrière le théâtre pour déposer ma souquenille de Gros-René, j'entrai un soir dans la chambre des comédiennes, qui était pleine des plus impertinents fâcheux de la ville, et je vis Zerbine tout habillée sur son lit et tenant une manière d'appartement, comme auraient dit les courtisans de Versailles, et tellement entourée par ces provinciaux, grands parleurs, qu'elle semblait disparaître parmi cette cohue et s'évanouir au milieu de ce tumulte.
Zerbine avait l'art de tenir à distance ceux qui se montraient trop empressés en paroles et en action, sans cependant les refroidir et les mortifier par un accueil incivil et brutal; je fus cependant si transporté de fureur à cette vue, que je balançai un moment si je mettrais l'épée à la main pour dissiper cette canaille et demeurer seul maître du terrain. Zerbine qui, dès mon entrée, avait jeté les yeux sur moi et m'avait fait connaître par ses regards qu'elle était contente de me voir, n'eut pas de peine à démêler les mouvements qui m'agitaient et, m'ayant commandé par signes de m'approcher, elle sut m'interroger avec une si aimable vivacité sur le personnage que je venais de faire et la manière dont je m'y étais pris pour en rendre le caractère, que les fâcheux cajoleurs, enragés de voir qu'elle prêtait plus d'intérêt aux discours d'un comédien qu'à toutes leurs fades protestations, s'en furent les uns après les autres, pensant la laisser bien quinaude de leur subit abandon; de sorte qu'en moins de rien, par l'artifice et le manège vertueux de cette fille d'esprit, je demeurai seul et sans bagarre en une place que j'avais été tenté de conquérir en bravant les édits du roi.
J'étais cependant si échauffé par cette vision de mon imagination jalouse, que j'en pris sujet pour déclarer à Zerbine la violence et l'ardeur d'une passion que je ne lui avais, jusque-là, laissé connaître que par mes regards et mes soupirs.
Je dis à cette charmante fille que j'étais résolu de la soustraire à la vie comique, pour laquelle on voyait bien qu'elle n'était point née, et que pour peu qu'elle ne sentît pas d'éloignement à mon endroit, j'avais dessein de l'enlever à cette troupe où je savais que le sieur de la Rapière, le directeur, faisait état d'un certain contrat pour la retenir, et que je la conduirais au château de Lafontette, où nous nous marierions devant le chapelain. J'entendais par ces deux termes, la maison de mes parents et le curé du lieu, mais quelques fumées d'ambition qui me venaient plus de mon grand'père, le bourgeois, que de mon père, l'anobli, m'obligeaient parfois à grandir les choses ou les personnes qui avaient rapport à ma seigneurie.
Zerbinette voyant que j'en usais de la sorte avec elle, et touchée d'un langage qu'elle n'avait pas été trop accoutumée à entendre, m'avoua, avec une merveilleuse rougeur, que, loin de demeurer indifférente à l'attachement que je faisais paraître pour elle, elle pouvait me confesser, parce qu'elle voyait l'honnêteté de mes vues, que ses sentiments étaient d'accord avec les miens et qu'il n'y avait rien qu'elle eût tant à cœur que de quitter la compagnie des comédiens, et de me suivre où je voudrais.
Nous convînmes aussitôt que je ferais l'acquisition, pour elle, d'un habit de cavalier, que nous jugeâmes mieux fait qu'un ajustement féminin pour une entreprise un peu aventureuse de fuite et, m'étant rendu chez un fripier qui logeait proche notre hôtellerie, je m'y procurai un vêtement complet, d'un drap encore fort propre, avec le manteau et l'épée, dont je fis un paquet que je portai au tripot des comédiens, sous couleur de me faire brave, pour jouer le personnage de Dorante, du _Menteur_, que j'étudiais dans le moment.
Je donnai à Zerbine un chapeau qu'on était accoutumé de me voir porter à la ville et qui était remarquable par une plume d'une longueur prodigieuse. Comme la belle enlevée était à peu près de ma taille et qu'elle pouvait suppléer à ce qui en manquait par ses chaussures à hauts patins, j'avais imaginé ce stratagème de lui faire imiter mon allure et mon apparence, tandis que je la suivrais sous la livrée d'un certain grison que j'avais depuis peu et dont je contrefis heureusement la trogne par le moyen d'un nez de carton que je m'appliquai sur la figure.
Étant ainsi équipés, nous sortîmes tous deux, Zerbine agitant les bras et tendant le pied de la façon qu'elle m'avait vu faire et moi par derrière avec les mines d'un garçon un peu pris de vin, comme il n'arrivait qu'un peu trop souvent à mon maraud de laquais.
Je voulais aller à la maison de poste et y attendre le jour, qui venait vite en ce moment, pour prendre des chevaux et gagner pied, laissant nos hardes en butin à nos camarades; et le projet, qui n'était pas trop mal machiné, eût sans doute eu le succès que j'attendais si le destin n'avait conduit nos pas devant certain cabaret où l'on menait grand bruit et d'où sortaient précisément deux gentilshommes qui me parurent assez échauffés par les grands coups qu'ils avaient bus. L'un d'eux, apercevant Zerbine, à la faveur d'une torche portée par un valet qui le suivait, et trompé par les airs qu'elle copiait trop exactement, s'approcha d'elle en jurant et en disant que c'était là ce faquin de Bellefleur, cet histrion qui, l'autre jour, l'avait désigné sur la scène aux rires du public en contrefaisant ses façons et ses discours, et qu'il allait lui faire voir comment un hobereau—puisque c'était ainsi qu'on l'avait nommé—savait tirer vengeance d'un bateleur.
En disant ces mots, M. Le Tourneur de Beaupréau tira sa rapière et j'allais me précipiter pour détourner sur moi les effets de sa colère, mais je me sentis soudain arrêté par les mains de l'autre gentilhomme et du porteur de torche qui s'écrièrent que le serviteur n'avait pas besoin de se mêler à la querelle du maître et, comme je me débattais en protestant que j'étais Bellefleur, ils m'enfoncèrent dans la bouche un baillon si rude qu'il me cassa deux dents, pendant que, d'autre part, ils me maintenaient d'une courroie, de manière qu'il ne me resta plus que mes yeux pour voir et mon âme pour déplorer le malheur funeste qui leur fut offert.
Je vis l'offenseur s'approcher de Zerbine et, lui serrant fortement la main par défi, lui dire à l'oreille quelques mots qui la firent se redresser et me jeter, de côté, un coup d'œil perçant dont je ne démêlais pas bien l'expression. Aussitôt, faisant un pas en arrière, elle mit son épée à la main et, dans cet instant, le forcené la chargeant avec la dernière furie, nous ne distinguâmes plus qu'un mouvement confus de lames et de corps, sous les fumeuses clartés du résineux flambeau, jusqu'à ce que ma chère beauté, laissant tomber son arme, fit un grand soupir et s'affaissât sur les genoux.
Les autres, voyant cela, se mirent en devoir de fuir, non sans avoir eu la charité de me délier, et je pus courir jusqu'à la blessée qui gisait tout de son long sur le pavé.
Elle avait un grand coup d'épée tout au travers du corps et mon désespoir fut extrême en reconnaissant, à des signes certains, qu'elle était sur le point d'expirer. Cependant mes soins et les larmes dont j'arrosais son visage la firent revenir à elle et ouvrir un instant les yeux. Repoussant alors mes embrassements, elle me dit d'une voix gémissante:
—Qu'elle était bien heureuse de mourir à la place d'un infidèle comme moi et pour détourner le coup fatal qui lui était destiné.
Comme je n'entendais pas ce discours que je crus dicté par l'égarement de la fièvre, elle ajouta avec plus de force encore:
—Cet homme, avant de m'attaquer, m'a dit, croyant que j'étais vous, que ce n'était point par vengeance de l'avoir moqué qu'il en voulait à votre vie, mais pour l'amour de cette dame que son ami aimait et avec laquelle vous aviez eu dernièrement commerce. J'ai bien vu que ce discours me causait plus de peine qu'il n'était nécessaire et, dans ce moment, sentant que je ne pourrais ni vous pardonner cette injure ni cesser de vous aimer, j'ai résolu de le laisser dans cette erreur qui, d'ailleurs, vous sauvait de sa furie, et de ne défendre pas une vie qui n'avait plus de charme pour moi puisqu'elle ne s'emploierait plus à vous estimer uniquement. Je sens, au contraire, quelque douceur à la perdre, en songeant que mon sang répandu empêche le vôtre de couler et que je puis vous témoigner par là un amour que l'honnêteté ne m'avait pas permis de vous laisser connaître dans sa force et sa grandeur.
Elle allait continuer de me parler et de me sourire, mais, se soulevant tout d'un coup comme pour chercher encore la lumière ou le souffle, Zerbine fit un petit cri, faible comme celui d'un oiseau ou d'un enfant, et, dans ce moment elle rendit l'esprit.
Inconsolable d'avoir eu trop de part au coup fatal qui tranchait si inhumainement le fil de ces jours délicieux, je fis rendre à Zerbine les honneurs funèbres qui étaient dus à sa vertu et, disant adieu pour jamais au sieur de la Rapière et à sa troupe, je m'éloignai de ces lieux dont je ne pouvais plus souffrir ni détester la vue.
Je résolus de me rendre à Paris qui m'apparaissait comme le lieu du monde le plus propre à faire éclater mon génie, et laissant définitivement aux mains du sieur la Rapière le maigre butin de mon coffre et de mes hardes, je me crus sage de m'en tenir comme un philosophe de l'antiquité à ce que je portais avec moi, j'entends une assez longue trousse de cuir qui contenait plus d'écus que de louis, mais que je jugeai pourtant assez lourde pour m'aider à faire légèrement le voyage.