‹ Bertrand et Raton, ou l’Art de conspirerChapitre 33 sur 58 · Scène IX.

Scène IX.

CHRISTINE ; ÉRIC, enveloppé d’un manteau et entrant par la porte à droite.

ÉRIC, entrant vivement.

Ils ont perdu mes traces.

CHRISTINE.

Ôciel !

ÉRIC.

Se retournant. Ah ! Christine !

CHRISTINE.

Qui vous amène ? d’où vous vient tant d’audace ? et de quel droit, monsieur, osez-vous pénétrer jusqu’ici ?

ÉRIC.

Pardon ! pardon mille fois !… tout-à-l’heure, au moment où, couvert de ce manteau, je me glissais dans l’hôtel, des gens que je ne crois pas être de la maison se sont élancés sur moi ; je me suis dégagé de leurs mains ; et, connaissant mieux qu’eux les détours de cet hôtel, je suis arrivé jusqu’à cet escalier, d’où je n’ai plus entendu le bruit de leurs pas.

CHRISTINE.

Mais dans quel dessein vous introduire ainsi dans la maison de mon père ? pourquoi ce mystère ? ce manteau… ces armes que j’aperçois ? parlez, monsieur, je le veux… je l’exige !

ÉRIC.

Demain je pars ; le régiment où je sers quitte le Danemarck. J’ai adressé à M. de Gœlher un billet qui demandait une prompte réponse ; et comme elle n’arrivait pas, je suis venu la chercher.

CHRISTINE.

Ôciel !… un défi… j’en suis sûre ! le délire vous égare ! vous allez vous perdre !

ÉRIC.

Qu’importe ! si j’enpêche votre mariage ! Je ne connais que ce moyen, je n’en ai pas d’autre.

CHRISTINE.

Éric !… si j’ai sur vous quelque pouvoir, vous ne repousserez pas ma prière, vous renoncerez à votre projet, vous n’irez pas insulter M. de Gœlher et provoquer un éclat terrible pour vous… et pour moi, monsieur !… oui, c’est ma réputation que je vous confie, que je remets sous la sauvegarde de votre honneur. Ai-je tort d’y compter ?

ÉRIC.

Ah ! que me demandez-vous ?… de vous sacrifier tout… jusqu’à ma vengeance !… et vous seriez à un autre ! et vous appartiendriez à celui que j’aurais épargné !…

CHRISTINE.

Non… je vous le jure !

ÉRIC.

Que dites-vous ?

CHRISTINE.

Que si vous vous rendez à mes prières, je refuserai ce mariage, je resterai libre ; je veux l’être… oui, je vous le jure ici, je n’appartiendrai ni à M. de Gœlher ni à vous.

ÉRIC.

Christine !

CHRISTINE.

Vous connaissez maintenant tout ce qui se passe dans mon cœur ; nous ne nous verrons plus, nous serons séparés ; mais vous saurez du moins que vous n’êtes pas seul à souffrir, et que, ne pouvant être à vous, je ne serai à personne.

ÉRIC, avec joie.

Ah ! je ne puis y croire encore.

CHRISTINE.

Partez maintenant… depuis trop long-temps déjà vous êtes en ces lieux ; n’exposez pas les seuls biens qui me restent, mon honneur, ma réputation ; je n’ai plus que ceux-là, et, s’il fallait les perdre ou les voir compromis… j’aimerais mieux mourir !

ÉRIC.

Et moi, plutôt perdre la vie que de vous exposer au moindre soupçon ; ne craignez rien, je m’éloigne. (Il ouvre la porte à droite par laquelle il est entré.) Ô ciel ! il y a des soldats au bas de cet escalier.

CHRISTINE.

Des soldats !

ÉRIC, montrant la porte du fond.

Mais par ici du moins.

CHRISTINE, le retenant.

Non pas… entendez-vous ce bruit ? (Écoutant près de la porte du fond.) On monte… c’est la voix de mon père… plusieurs voix lui répondent… ils viennent tous… et si l’on vous trouve ici, seul avec moi, je suis perdue !

ÉRIC.

Perdue !… oh non ! je vous en réponds aux dépens de mes jours ! (Montrant la porte à gauche.) Là.

(Il s’y précipite.)

CHRISTINE.

Ôciel ! mon appartement !

(La porte s’est refermée ; Christine entend monter par la porte du fond, elle s’élance vers la table à gauche, y prend un livre et s’assied.)

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