‹ Bêtes humainesChapitre 10 sur 12 · 10

10

Par délicatesse, Brandt, cependant, avait tenu à ne pas reprendre seul le commandement, mais à le partager avec ses camarades.

Il regrettait presque la clémence de Groff et de Gestino.

Il aurait voulu mourir sous les balles d’un peloton d’exécution, afin de mieux sentir le poids de son amour pour Marie-Anne.

— T’a-t-elle au moins accordé ses faveurs ? interroge lourdement Groff.

Brandt hausse les épaules :

— Vous n’avez jamais aimé, vous n’avez su que désirer.

— Elle est tout de même diablement jolie ! ajoute Gestino.

— Qu’avez-vous fait de ses affaires ? demande Brandt.

— Nous n’y avons pas touché, même le phonographe est resté en place. Crois-tu que nous avions le temps, pendant que Monsieur se baladait dans le désert avec les filles, de penser à de balivernes pareilles ?

La monotonie de la vie reprend : l’observance de la discipline, les revues d’équipement, les manœuvres, l’étude des plans stratégiques.

Le convoi de munitions se fait, hélas ! toujours attendre ! Parfois, le soir, Brandt s’arrête devant la porte de la chambre de Marie-Anne. D’abord, il a trouvé une douce joie à regarder tous les petits objets qui lui évoquent une présence chère. Puis, délicatement, ne voulant pas forcer une intimité précieuse et pudique, il a rangé soigneusement dans la valise les effets de la jeune fille, dérobant seulement un mouchoir et un gant pour les enfouir dans ses poches. De temps en temps, aussi, il respire la brosse qui a touché aux cheveux de l’aimée.

Dans la nuit de son retour, un peu avant onze heures, Groff et Gestino ont entendu le chant d’un disque.

« Pars sans te retourner, pars… »

Ils ont haussé les épaules et se sont regardés avec pitié.

— M’est avis qu’on devrait l’arracher à sa folie, dit Gestino ; lui qui n’avait pas de souvenirs de femme, il a fallu qu’il s’en fabrique au fond du désert !

— Laisse-le donc tranquille, répond Groff.

Mais eux aussi écoutaient avec mélancolie la voix mécanique qui troublait le silence.

Quatre jours ont passé ; l’énervement est tel que chacun souhaite la bataille qui ne vient pas.

— Quelle drôle d’engeance que la guerre ! murmure Groff. Des gens vont venir pour essayer de nous tuer, risquant de recevoir la mort en retour, sans profit individuel. Et chacun d’entre nous sait très bien, ici, que notre résistance ne servira qu’à retarder d’un jour ou deux la reddition de l’émir.

Aucun convoi de munitions ne vient consolider la défense.

Ce n’est qu’au matin du cinquième jour qu’au loin, sur la crête du dernier monticule de l’horizon, on aperçoit des hommes ramper sur le sol ; puis une vague d’assaut s’élancer.

— Allons-y, les enfants ! dit en manière d’adieu Brandt à ses camarades.

— Mais vendons-leur cher notre peau ! répond Groff.

L’Italien même ne tremble plus.

Les Arabes fatalistes connaissent leur poste ; chacun, sur le chemin de ronde, s’apprête à tirer, à obéir aux commandements. Brandt défend le centre. Gestino et Groff les deux ailes.

— Laissons l’ennemi ouvrir les hostilités, dit Brandt. Aux premiers coups de feu, c’est ma batterie qui répondra ; ensuite, à droite, celle de Groff, puis, à gauche, la tienne, Gestino !

Les Français sont un peu étonnés d’avancer vers le fort aussi facilement. Une seconde ligne d’hommes, collés à terre, apparaît sur la crête. Un sifflement, un obus éclate non loin de la tombe de Lensky. Dès lors, le poste « quatre » répond.

La bataille est engagée. Les canons et les fusils crachent la mitraille de toutes parts. Un nouvel obus fauche une douzaine d’Arabes et endommage le fort. Le sang coule, un bras arraché, un ventre ouvert, trois cadavres. Les munitions de ceux mis hors de combat par la mort ou des blessures trop graves servent à réapprovisionner les autres combattants.

Les Français avancent prudemment ; leurs lignes s’éclaircissent, mais les vagues d’assaut se succèdent et les batteries se multiplient.

De grands seaux d’eau sont disposés sur le chemin de ronde du fort. On a soif, au milieu de la bataille et l’eau, jetée à la face, ranime le soldat que l’insolation guette. Brandt, Groff et Gestino ne se contentent pas de donner des ordres, ils tirent. Gestino est le plus redoutable des trois. Il ne manque jamais son but.

— M’est avis que les Anglais ne sont pas là et que nous nous trouvons seulement devant les troupes françaises, crie Groff. Cela est embêtant, ils ne lâcheront pas prise, les diables bleus…

« Les Français ! pourvu, se dit Brandt, que le commandant Veller ne soit pas au milieu d’eux ! »

En pensant à la mort de cet homme qui, pourtant, ne lui veut aucun bien, Brandt sent une grande tristesse l’envahir. Il évoque Marie-Anne Veller, pleurant un père si cher. Marie-Anne ! il ne la reverra plus, lui, le rebelle. Il voudrait déjà être mort, afin que son âme puisse rôder autour d’elle.

Déjà, Brandt mélange l’au-delà avec le monde des vivants.

Une rafale d’obus met fin à ses réflexions. Des gémissements, des cris, des hurlements de douleur… Que tout cela est horrible !…

Deux heures, trois heures, quatre heures, peut-être, se sont passées. La bataille fait toujours rage, les munitions s’épuisent et les Français, courageux et durs à l’attaque, gagnent du terrain.

Aucun renfort ne vient du côté de l’émir.

Soudain, un hoquet étouffé, puis ce mot :

— Madona, cara madona !

C’est Gestino qui tombe, il crache le sang. Groff s’élance vers lui et, avec des délicatesses de femme, ce gros homme cherche la blessure. Rien à faire, l’éclat d’obus doit avoir atteint la région du cœur. Déjà, l’œil de l’Italien se trouble, devient vitreux.

— Gestino, mon mignon, que diable ! réponds-moi, s’écrie Groff d’une voix étranglée.

L’Italien veut proférer quelques paroles. D’une main molle, crispée comme celle des mourants, il saisit sa petite médaille. Groff la lui approche des lèvres.

— Herculanum, ma petite maison ! murmure-t-il dans un souffle.

Puis, son corps se raidit. Le rêve de toute sa vie est venu hanter ses derniers moments.

Groff est hébété, de grosses larmes coulent sur ses joues. On a beau être crâne, avoir fait le sacrifice de sa vieille carcasse, la mort impressionne toujours, surtout celle du camarade des mauvais jours !

Tout le monde aimait bien Gestino. C’est avec la rage au cœur que l’on se bat maintenant.

Vers la fin du jour, les trois quarts des munitions du poste étaient épuisées, malgré la sage répartition faite par le commandant ; toute défense devenait illusoire, Brandt s’en rendit compte. À Ahmed, le chef arabe, il donne des ordres :

— Réunissez tous les hommes valides ; sortez avec eux par l’arrière du fort ; les munitions de chacun d’eux protègeront la retraite. Il faut évacuer la place sans retard. Moi et deux ou trois hommes de bonne volonté, nous utiliserons l’artillerie. Les obus qui nous restent barreront la route à l’ennemi et vous permettront de gagner du terrain sans crainte d’être poursuivis. Dites à l’émir que les chefs roumis ont fait jusqu’au bout leur devoir.

Puis, s’adressant à Groff :

— Toi, mon vieux, tu veilleras à ce que mes ordres s’exécutent et je te charge du soin de raconter en détail à l’émir notre défense.

— Non, mais tu ne m’as pas regardé, Brandt… Tu demandes des hommes de bonne volonté pour rester auprès de toi : j’en suis un. Lensky est mort, Gestino l’a suivi de près. Tout seul, sans toi, que veux-tu que je fasse désormais dans la vie ?

Les deux hommes s’étreignent.

Devant le front français masqué par des rafales d’obus, l’évacuation du fort s’est opérée. Les Arabes fuient, protégés par la vaillance de Brandt et de Groff.

Vers dix heures du soir, sous la nuit étoilée, la bataille se poursuit à coups de canon, les fusils se sont tus. Le fort « quatre » démantelé, résiste toujours.

— Nous n’avons plus que dix obus, dit tout à coup Brandt à Groff. Je vais tirer deux nouveaux coups, il restera huit obus, ils vont servir à protéger ton départ.

« Je t’en supplie, prends la fuite avec les quelques hommes valides ou peu blessés qui sont ici. Moi, tout seul, je ferai sauter le fort. Pour cette besogne, je n’ai besoin de personne.

Groff ne répond rien ; mais, quand les huit coups sont tirés, il fait évacuer les derniers soldats du fort selon les conseils de Brandt. Un obus, deux obus, c’est fini. Brandt n’a plus rien à faire, il a reçu les adieux de Groff. Il est seul maintenant avec les blessés que nul ne peut sauver, et les cadavres. Dans quelques minutes il allumera les cordons Bickford pour anéantir ce qui reste du poste « quatre ». Sa tombe, à lui, sera merveilleuse sous l’amas de pierres, dans le désert, à moins que l’explosion de dynamite n’envoie ses membres aux quatre coins du ciel.

Sa présence n’est plus utile sur le chemin de ronde ? Il descend et s’arrête en route dans la petite chambre de Marie-Anne ; il prend la valise, le phono, les disques et les transporte dans le cachot où il souhaite mourir.

Les obus français tombent çà et là, emportant un pan de muraille. Il ne semble plus y avoir âme qui vive dans le fort ; les hommes, les chevaux, les chameaux, les chèvres sont partis.

Quelle est cette ombre près de la porte ?

— L’heure est venue de mourir, Brandt, crie une voix, me voici !

C’est Groff qui, fidèle à sa parole de ne pas survivre à ses amis, a laissé le dernier contingent d’Arabes valides battre en retraite sans l’accompagner. La minute est si grave que les deux hommes se taisent.

Afin d’abréger le supplice :

— Groff, allume le cordon et rejoins-moi dans le cachot. Là sera notre tombeau !

Une poignée de mains, une accolade, c’est tout.

Brandt installe près de lui le phonographe. Il prend le gant de Marie-Anne dans sa main, pose le mouchoir sur son cœur, puis fait tourner un disque.

Une mélodie étouffée monte dans le cachot. Brandt a choisi avec soin l’un des chants que Marie-Anne, l’autre soir, avait cru susceptible de distraire Gestino et Groff.

« Pars sans te retourner, pars !… »

« Comment, au moment de mourir, ne pas se retourner ? » pense Brandt.

Et, tandis que la mélodie s’épand et se poursuit, Brandt repasse hâtivement les faits saillants de sa vie.

Sa vie… comme elle se résume en peu de mots :

Son enfance avait été faite d’espoirs !

« Quand je serai grand ! »

« Quand je serai grand ! » Perspective qui empêche les jeunes de jouir pleinement de l’âge où, sans responsabilité sociale, le cœur et l’esprit se forment.

Arrivé à l’âge d’homme, cette hantise :

« Quand je serai riche ! »

Alors, la lutte âpre pour la vie, c’est-à-dire pour se nourrir, s’habiller, se loger !

Et puis ce que l’on n’attend pas, l’amour, la déroute des plans strictement connus.

La passion éteinte, le paiement au destin des quelques heures de joie vécues.

Ensuite, plus rien ! Les hochets que l’on se fabrique, les bonnes raisons que l’on se crée pour accepter l’existence, les prétextes !…

En trois mots, en trois phrases, Brandt retrace ses trente-cinq ans d’existence.

Tout à coup, l’illumination dernière : l’amour encore, se jouant des prévisions, des sentiments, des idées, des buts que l’on s’est donnés. Tout ce qui était s’anéantit. Une femme se dresse que l’on veut conquérir, non, mieux, devant qui l’on veut se prosterner, se soumettre, une femme qui donne un sens nouveau aux êtres, aux choses, au destin, une femme qui se joue du poids fatal qui pèse sur la vie individuelle : l’égoïsme.

— Ça y est, dit Groff, revenant vers Brandt. Encore dix minutes, mon vieux, la mèche sera consumée et la flamme atteindra son but.

Le silence règne.

Les Français peuvent envoyer leurs obus. Qu’importe maintenant ! La mort est installée, en souveraine, à l’intérieur du fort !

Le disque s’arrête. Il dure quatre minutes.

— Encore six minutes ! mesure Groff d’une voix blanche.

Les cœurs battent forts et les corps sont inertes, comme anesthésiés par une trop grande souffrance. Groff et Brandt ont déjà fermé les yeux.

Sur le disque arrivé à fin de course, le diaphragme grince.

Comme le temps est long pour passer de vie à trépas !

— Fuis ! dit encore Brandt à Groff. En trois minutes, tu peux avoir franchi la porte.

— T’en fais pas pour ma vieille carcasse !

Les batteries ennemies se sont tues, au loin ; les Français s’étonnent du silence du fort.

— La place serait-elle évacuée ? dit l’un d’eux.

Mais un grondement sourd lui répond, suivi d’un vacarme épouvantable. Une grande gerbe de flammes monte vers le ciel. Des pierres, en masse, sautent de toutes parts dans un éclaboussement de feu d’artifice. Le poste « quatre » n’est plus qu’un amas de décombres.

— Ils ont du cran, tout de même, les rebelles ! dit un soldat français, en guise d’oraison funèbre.

Page 1