‹ Bêtes humainesChapitre 9 sur 12 · 09

09

Il faisait maintenant grand jour. En dépit du sable et des cailloux du désert, le commandant, Marie-Anne Veller et Brandt forcent l’allure de leurs montures. Brandt marche en avant, le commandant et sa fille le suivent. Les Français, ayant revêtu les deux burnous que Brandt leur a lancés par la fenêtre aux barreaux descellés, ont quitté le fort sans encombre.

Les trois Européens n’échangent aucun propos : le commandant et Marie-Anne ont obéi à Brandt, sans demander aucune explication. Au début, ne pouvant croire à une si soudaine libération, ils ont pensé que le jeune chef, pour gagner du temps et retarder l’exécution, les conduisait à l’arrière dans le but de les livrer en otage à l’émir ; mais, en quittant la piste de l’est pour revenir vers l’ouest, ils ont compris que c’est vers la liberté qu’ils vont.

Personne ne les a suivis. Les hommes du poste « quatre », habilement disséminés par Brandt, en des points où ils ne pouvaient s’apercevoir de la fuite, ne les ont pas pourchassés. Maintenant, leur avance les met à l’abri de toute surprise de ce genre.

Le soleil commence à darder ses chauds rayons. Brandt s’arrête, se retourne pour fouiller l’horizon aux quatre points cardinaux. Pas de doute : les prisonniers sont désormais en sécurité. Le danger, pour eux, ne viendra plus du poste « quatre », mais plutôt de la retraite possible des hommes du poste « trois ».

La tactique de Brandt, afin d’éviter toute rencontre, tend à dévier la ligne directe, pour contourner le but à atteindre.

— Commandant, dit-il d’une voix froide, je vais vous accompagner durant quelques kilomètres encore.

Marie-Anne s’approche de Brandt.

— Merci, monsieur.

Elle chemine, maintenant, auprès du chef. Elle est pâle, ses yeux sont creusés. Les émotions de la nuit l’ayant secouée, un grand attendrissement l’amollit.

— Mademoiselle, dit Brandt, après un silence, vous allez me mépriser. J’ai trahi la cause de mes frères, en favorisant l’évasion de votre père et sauvegarder votre vie. Je ne me repens pas, car je pense qu’à cette heure les fusils de mes hommes auraient fait justice de votre héroïque imprudence.

Marie-Anne ne répond rien. Que pourrait-elle dire à ce rebelle, grâce à qui, ce matin, elle revoit le soleil, respire l’air, escompte l’avenir ?

Elle ne murmure, en guise de remerciement, que des phrases fragmentées et banales.

— Je vous dois tout, je vous dois de vivre.

— Vous vous êtes acquittée de votre dette, mademoiselle, puisque vous avez fait renaître en moi des sentiments humains avant que je quitte cette terre.

— Avant que je ne quitte cette terre ?… interroge Marie-Anne.

— Mais oui, mademoiselle. À mon retour, mes camarades me fusilleront, pour crime de haute trahison, ou, s’ils ne le font pas, une balle dans la bataille, se chargera de mettre un terme à mes jours.

— Mais, monsieur, vous n’appartenez pas à la tribu des Arabes. Aucun devoir fraternel ne vous oblige à les défendre. Soyez assuré que mon père, en rendant hommage à votre conduite, vous évitera les ennuis graves que vous pourriez rencontrer, en pénétrant dans les lignes françaises. Au cas où, interprétant votre dévouement comme une ruse de guerre, l’on vous considèrerait, à votre tour, comme un espion, je suis assez forte pour vous protéger, ajoute la jeune fille, en souriant doucement, heureuse de cette taquinerie.

— Mademoiselle, si je me suis attaché à la cause de ceux que l’on nomme des rebelles, c’est que je la juge digne d’être soutenue. Je porte en moi la haine de la colonisation, estimant que chacun d’entre nous, comme tout peuple, doit vivre heureux et libre, selon les tendances de sa race. Ces campagnes, dites civilisatrices, me font l’effet d’un vol organisé, sanctionné par les sociétés.

« Je poursuis l’idéal du bonheur individuel et collectif, poussé au paroxysme dans la liberté. Obliger un peuple, par la voix des fusils et des canons, ou par l’envahissement économique à se soumettre à des lois nouvelles, me paraît être le comble de la barbarie. Aucune nation ne sera ni plus forte, ni plus grande, parce qu’elle aura astreint des tribus nomades, par exemple, à suivre ses coutumes. Politique d’égoïsme et d’impérialisme, voilà tout, mais politique inhumaine.

« Hollandais d’origine, je n’ai pas failli à l’honneur, en combattant les vôtres et leurs alliés. La force, voyez-vous, mademoiselle, je la hais. Entre une armée qui veut conquérir les administrateurs qui veulent imposer leurs méthodes et des détrousseurs de grands chemins, je ne vois pas grande différence. Rien n’est plus barbare que la persuasion qui oppresse.

Brandt s’anime, et poursuit : — Qu’est-ce qu’un rebelle ? Un homme à qui l’on veut prendre quelque chose et qui défend avec juste raison son âme plus encore que ses biens.

Exalté, il se confie, ne voulant pas que Marie-Anne emporte de lui le souvenir d’un bandit sans foi, ni loi.

— Je vous ai sauvée de la mort, mademoiselle. J’estimais que vous représentiez une valeur morale très belle, un caractère. Vous ne vouliez pas vous attaquer, en forçant la porte du fort « quatre », ni à notre défense, ni à nos idées. Simplement vous êtes venue chercher votre père, soit un être qui vous appartenait. Avais-je le droit, malgré tout mon pouvoir, de créer sciemment un malheur, sans profit pour personne ? Illusoire, en effet, la sauvegarde qu’offrait la présence de votre père dans nos lignes, un mythe dont nous nous grisions tous, pour conserver l’espoir.

Le commandant avait écouté jusqu’ici cette conversation, sans y prendre part.

— Vous vous méprenez, monsieur, dit-il enfin. Coloniser, c’est révéler aux peuples ignorants qui ne connaissent pas la valeur de leur sol, les richesses qu’ils peuvent en tirer. C’est éclairer les retardataires sur les bienfaits de la vie moderne, unifier le rythme du monde…

— Commandant, répond Brandt, l’aspect de chaque pays est intimement lié à l’âme des gens qui l’habitent. L’un et l’autre suivent la même évolution. Il faut que la personnalité de chaque race progresse selon « son rythme », pour employer vos termes.

« Mais l’Europe a-t-elle le droit d’imposer ses méthodes à des peuples qui ont les leurs ? Parce qu’il plaît à des financiers de mettre en coupe réglée pour des besoins matériels l’âme des patries, doit-on les approuver et les suivre ? Avoir le grand désir humain de se comprendre, de s’entendre, en respectant l’idéal individuel et la liberté des pays en deçà de leurs frontières, c’est, à mon sens, ce que l’on peut appeler « la civilisation ».

« Aimeriez-vous, commandant, que les États-Unis, par exemple, se mêlent « d’américaniser la France » ?

Tout en parlant, la petite caravane fouillait l’horizon. La conversation avait cessé. Marie-Anne était soucieuse et, chose étrange, elle se rapprochait de Brandt plus que de son père, dans cette course libératrice.

— Mademoiselle, dit Brandt à voix basse, tout à l’heure, nous serons séparés. Vous m’avez procuré le plus grand bonheur que je pouvais souhaiter : celui de penser qu’à travers votre vie, je resterai dans votre souvenir. Les heures que nous avons passées ensemble ne s’oublient pas. À chaque aube et à chaque crépuscule qu’il vous — sera donné de contempler, vous direz : « C’est à ce pauvre diable de Brandt, au rebelle si farouche, que je dois cette joie. »

Brandt s’attendrit. La jeune fille pose une question :

— Monsieur Brandt, vous ne retournerez pas au poste « quatre ».

— Mademoiselle, je ne faillirai pas au devoir que je me suis tracé.

— Vous ne me connaissiez pas, monsieur ! Puisque vous escomptez la mort, en punition de votre acte généreux, à quels motifs avez-vous obéi en me sauvant la vie ?

— C’est le mystère de mon cœur, mademoiselle !

La jeune fille ne pousse pas plus loin la conversation. Elle sent le terrain dangereux. Une pudeur ignorée l’oblige au silence, mais elle regarde Brandt à la dérobée, admire son grand air, son allure distinguée, sa beauté virile. Il n’a fallu qu’un seul jour pour qu’elle s’habituât à sa présence, à sa protection. Elle le sent fort et décidé, elle voudrait lui dire sa sincère amitié. Les heures tragiques de cette dernière nuit, la chevaleresque conduite de Brandt ont aboli le temps. Marie-Anne s’imagine avoir toujours connu le jeune chef, et c’est même avec mélancolie que la perspective de ne plus le voir s’offre à elle. Ce silence sympathique fait du bien à Brandt, qui voudrait se persuader que cette longue course sera sans fin. Le désert s’étend, monotone et, pourtant, jamais Brandt ne l’a senti si beau. Il oublie son existence d’aventures, la mort qui le guette ; il ne pense pas, puisant dans l’instant présent un indéfinissable bonheur. En secret, il aime Marie-Anne et ce sentiment, il ne le désavoue pas, il en est fier ; il se plonge en lui comme en une atmosphère délectable, il sait qu’à son retour au fort, il prendra au poteau d’exécution la place de la Française, il n’ignore pas que ses camarades ne lui pardonneront pas sa défection, mais cette perspective n’assombrit aucunement son bonheur présent.

Le désert se déroule. De temps à autre, Brandt approche sa monture de celle de la jeune fille. Comme ce serait bon de mourir en la regardant !

Encore un temps d’arrêt, il faut guetter.

Personne à l’horizon.

Pas un instant, la pensée d’une fuite plus lointaine n’a effleuré Brandt. Il se livre entièrement et simplement à son sentiment d’amour, sachant bien qu’il le paiera de quelques balles dans la peau.

Il plane, victorieux et puissant, dans la région sereine des sentiments nobles et forts. Que peut-on faire, pour un être, de plus beau que de lui donner sa vie ? D’autres hommes pourront aimer Marie-Anne et lui dire :

— Pour vous, je mourrais.

Mais aucun, comme lui, n’aura réalisé cette promesse. Il aura, il le sait, une place unique dans le souvenir de Marie-Anne.

La jeune fille le regarde : — Je ne puis pas vous parler, monsieur, les mots me semblent trop insignifiants.

Ah ! quelle fraîcheur morale tombe sur lui dans le désert de sa destinée, jusque-là aussi aride que le sol brûlant, foulé par les chevaux !

— Encore quelques kilomètres et je vous quitterai, mademoiselle. En obliquant sur la gauche, vous ne craindrez plus rien et vous pourrez facilement, avec un jour de marche, gagner les lignes françaises.

Le commandant a repris une allure toute militaire. Il examine le terrain ; sans doute, combine-t-il une manœuvre ! Brandt sent en lui l’ennemi ! Ennemis, les hommes d’une même race ? Quelle aberration ! Alors que chacun d’eux est animé des mêmes désirs, des mêmes instincts, épris des mêmes joies, anxieux des mêmes peines. Brandt juge de très haut la vie du monde.

Et la petite cavalcade chemine à travers les rocailles et les sables, bouleversée par l’aventure, éblouie par la lumière du soleil.

Au fort « quatre » Groff a pris le commandement des troupes. Dans le bureau de Brandt, il s’étale, remue des papiers, essayant de comprendre le but des plans de défense élaborés. Sur les cartes d’état-major, piquées au mur, il étudie la ligne des petits drapeaux. Mais si son ancienneté lui vaut ses galons de chef, l’âme et l’autorité lui manquent. Il se sent, en vérité, incapable de commander.

« Ces sacrées femmes ! pense-t-il. À tout propos, elles viennent bouleverser les combines. On devrait en purger la terre, les tuer en bloc comme des bêtes nuisibles. Après, il ferait bon vivre.

« Tout de même, elle a eu du cran, la petite ! »

Groff n’éprouve aucune rancune contre la Française. Il en veut à Brandt d’avoir trahi, non qu’il soit susceptible de comprendre que les traditions d’honneur veuillent qu’on reste à son poste à l’heure du combat, mais, pense-t-il, un copain ne doit pas « salement » lâcher des camarades.

Après Lona, et même avant peut-être, Brandt est la plus grosse déception de sa vie.

« Ah ! si je le tenais celui-là ! »

Puis :

— Gestino ! Gestino ! hurle-t-il du haut de l’escalier, pour ne pas se sentir seul.

Mais Gestino, qui dans la cour stimule les Arabes de la parole et du geste et vérifie leurs fusils, n’entend rien et ne répond pas.

— Gestino ! Gestino ! insiste Groff.

— Qu’est-ce qui te prend, le vieux ? nasille finalement l’Italien, accourant, armé jusqu’aux dents.

— À quelle besogne emploies-tu ton temps ?

— Je passe la revue des hommes.

— Non, mais alors on fait maintenant la sourde oreille quand le chef appelle ? Je croyais que tu avais rejoint Brandt sur le chemin de la fuite !

— Ah ! Brandt, si je le tenais ! dit Gestino.

Les deux hommes sont désemparés ; ils s’agitent, ils parlent, réfléchissent, essaient de se remémorer les instructions stratégiques de Brandt, les batteries tirant tour à tour, dès l’apparition des premières vagues d’assaut.

— Aurons-nous assez de munitions ? Brandt en attendait…

Gestino et Groff ignorent encore que l’émir est incapable de diriger vers eux un convoi d’intendance.

— Que veux-tu, Groff, nous battrons en retraite, quand nous verrons que nous ne pouvons plus tenir.

Et Brandt, en cheminant dans le désert, évoque avec remords le désarroi momentané du fort. Au loin, il aperçoit la petite ligne de monticules inégaux qu’il s’est donné comme but à atteindre. Elle se rapproche avec une trop grande rapidité. Le rêve va prendre fin, il faut brusquement s’arracher à son étreinte trop douce.

— Commandant, dit-il, s’arrêtant soudain, ma mission est terminée. Vous n’avez qu’à poursuivre votre route, tout droit. Vous êtes maintenant hors de la zone dangereuse.

— Vous ne nous quitterez pas ainsi, monsieur Brandt ? dit, angoissée, Marie-Anne.

— Mademoiselle, ma présence ne vous est plus utile.

— Je ne permettrai pas, monsieur, dit le commandant, que vous retourniez auprès des rebelles. Venez, je vous l’ordonne. Je réponds de votre grâce et vous pourrez recommencer une autre vie.

— Commandant, j’ai le regret de ne pouvoir vous obéir. Toutes mes forces appartiennent aux compagnons que je me suis choisis.

— Ils vont vous tuer, s’écrie Marie-Anne.

— Mademoiselle, mon destin doit s’accomplir.

Il apparaît à Brandt que Marie-Anne Veller est émue.

Le commandant intervient encore, mais en vain.

— Mon devoir me dicte de rejoindre mes camarades.

Puis, afin de lutter contre un nouvel appel suppliant de la jeune fille :

— Je ne veux pas les quitter à l’heure du combat.

Il n’y a plus rien à dire.

— Au revoir, commandant, que Dieu vous garde ! dit-il.

Mettant pied à terre, il presse contre ses lèvres la main de la jeune fille.

En selle ! Il ne faut pas s’attarder à ce premier geste plus familier, sa récompense unique. Brandt retourne en hâte vers son poste, emportant en lui le souvenir du regard profond de Marie-Anne.

S’arrêter, voir décroître petit à petit, puis disparaître, comme absorbée par l’aride désert, la silhouette de celle qu’il aime, à quoi bon ? La réalité de l’heure n’admet ni attendrissement, ni retard. Il tourne bride et repart vers son destin, là-bas, au fort « quatre ». Mais est-ce une illusion ?… Derrière lui, il entend les pas d’un cheval.

— Monsieur Brandt ! monsieur Brandt ! crie la voix de Marie-Anne Veller.

Il ne se détourne pas, ferme ses oreilles à toute sollicitation heureuse et poursuit sa route.

La jeune fille l’a rejoint.

— Je vous dois tout, dit-elle, je ne puis vous quitter ainsi.

Ànouveau, il saute de son cheval, appuie sa tête sur le genou de la cavalière, son épaule contre le flanc de sa monture. Quelle douceur de sentir sa bien-aimée si près !

— Partez, je vous en prie, dit-il, adieu !

La voix impérative du commandant résonne ; l’officier s’impatiente et, cette fois, Brandt s’échappe et reprend sa course ; il abandonne définitivement celle à laquelle son âme d’homme a tout donné.

Un petit espace, un plus grand espace. Quand Brandt, dans un dernier accès de sentimentalité, regarde en arrière, l’horizon est vide. Les deux Européens ont disparu. Alors celui qui fut un chef rebelle, se met à pleurer comme un enfant, dans ce désert syrien.

C’est à petits pas que son cheval avance. Ah ! tomber là, frappé d’une insolation !

La lâcheté morale, même tenue secrète et sans effet sur les actes, n’est pas digne de Brandt, qui a pour évangile le respect de soi-même. Non seulement il n’offrira pas sa tête nue aux rayons du soleil, mais il regagnera au plus vite, par le chemin le plus court, le poste « quatre ». Malgré son amour, pas un instant, il ne s’est désolidarisé de ses compagnons.

Tout autre eût hésité, profité des circonstances, pour échapper à la mort et rentrer, pardonné, dans les rouages sociaux. Ce désir ne l’a pas effleuré. Brandt est un homme de devoir. Pour s’étourdir, il harcèle son cheval. Autant que le lui permettent les pierres et le sable, il trotte, il va. Le siroco s’élève et des tourbillons de sable l’aveuglent. Cette lutte avec les éléments anesthésie sa sensibilité trop douloureuse, parce qu’exacerbée. Chacun, ici-bas, porte sa croix et sa peine. Le destin vient de lui accorder une accalmie, il aurait tort de se plaindre. Marie-Anne ! A-t-elle existé vraiment, cette femme ? N’a-t-elle pas été une entité créée par son cerveau malade, avide d’amour et de bonheur ? Rien ne reste d’elle, dans ce désert. Les empreintes mêmes de son cheval ne se retrouvent plus.

Les heures passent ! Brandt n’éprouve aucune fatigue, si du moins son coursier trébuche. Le sable léger se soulève : longues écharpes qui s’étirent, l’enveloppent et retombent.

Au poste « quatre », sous l’apparente discipline, le désarroi est grand.

Groff et Gestino ont constaté le manque de munitions ; ils supportent seuls le poids moral de la défaite prochaine. Groff, comme une bête traquée aux approches de la mort, ne coordonne plus ses idées. Assis devant la carte d’état-major, piquée au mur, et zébrée de petits drapeaux, il essaie de déduire des circonstances une manœuvre pratique ; mais, fait pour obéir, il ne sait pas commander.

« Ah ! le salaud, le salaud ! marmonne-t-il. Sachant que nous étions perdus, il a fui comme un couard ! »

Se replier, il ne faut pas y songer. L’émir ne badine pas.

Groff, avec des réflexes de bête, triture, dans une grossière écuelle, sa soupe, faite de biscuits trempés et de lait de brebis. Dans la cour, Gestino, nerveux, harangue les Arabes.

— Brandt a déserté la cause. L’ennemi peut nous assaillir à tout instant.

Les soldats l’écoutent, fatalistes, ne prenant pas de tels propos au sérieux. Tous ces soldats indigènes aiment Brandt, sa douceur et sa fermeté, et ne s’imaginent pas qu’un chef tel que lui ait pu les abandonner à l’heure du danger. Gestino s’agite ; il continue de vérifier les armes, de calculer les munitions de chacun, de les répartir.

Dans ce brouhaha guerrier, tout à coup, du haut du chemin de ronde, une sentinelle donne un signal. Gestino, sans même prévenir Groff, monte en hâte. C’est vrai : un point mouvant se dirige vers le fort ; le danger n’est pas grand, ce n’est qu’un cavalier isolé, peut-être une estafette du poste « trois », peut-être même un parlementaire, envoyé par l’ennemi qui doit ignorer encore l’évasion du commandant Veller.

— Douze hommes en armes auprès de la porte, commande Gestino, une fois redescendu dans la cour.

Mais quel est ce signal ?

Un Arabe du chemin de ronde agite triomphalement son fusil ; un autre, se hâte et rejoint Gestino.

— Commandant Brandt ! dit-il en son langage.

— Quoi, qu’est-ce ? interroge Gestino.

— Commandant Brandt à cheval, répond l’homme.

Chacun, maintenant, se rue vers la porte.

— Ouvrez… crie Gestino.

Et par l’entre-bâillement des battants, l’Italien aperçoit Brandt, harassé, mettant pied à terre, la bride de son coursier passée autour de son bras.

— Silence, vous autres et chacun à son poste ! commande Gestino, jouant aussitôt au justicier.

Les gonds grincent et sur le seuil du fort apparaît Brandt, pâle, exténué. Les Arabes lui présentent les armes.

— Repos ! crie Gestino. Allez-vous rendre les honneurs à un traître ?

Obéissant à cet ordre, les soldats entourent celui qui fut leur chef comme un ennemi qui vient se rendre.

— Conduisez-le au bureau de l’état-major et faites bonne garde !

Pas un autre mot n’est échangé. Brandt ne voit autour de lui que des visages réprobateurs et durs.

« Ils ont raison, pense-t-il. Placé dans les mêmes circonstances, j’agirais comme eux. »

Puis, montant l’escalier.

« C’est le peloton d’exécution à brève échéance, » se dit-il.

La perspective de la mort en lieu et place de Marie-Anne l’exalte et le transfigure.

Groff, ayant entendu du bruit, guette dans le couloir.

En apercevant Brandt, il reste sidéré ; il ne comprend plus : Brandt avait fui, Brandt revient.

— Sortez ! dit-il brutalement aux Arabes, voulant rester seul avec le camarade.

Un long silence sépare les deux hommes, Brandt, respectueux de la discipline, se tient debout. Groff reprend son écuelle de soupe et mange gloutonnement pour laisser à ses idées le temps de s’éclaircir. Soudain, il approche sa grosse face du visage de Brandt et l’interroge :

— Camaraderie et devoir passent avant les histoires de femmes, nous as-tu appris ?…

Brandt baisse les yeux.

— Et pour sauver une donzelle qui t’a plu, tu n’as pas hésité à trahir les copains.

Groff, nerveusement, tord de sa main droite une solide cuillère de fer. Ses yeux s’injectent de sang. Brandt, après avoir baissé la tête, le regarde maintenant et c’est d’une voix douce, presque soumise, qu’il murmure :

— Je suis revenu me battre à vos côtés et mourir avec vous !

Cette simple phrase héroïque interrompt l’interrogatoire de Brandt.

Cette brute comprend le courage et les faiblesses humaines ne lui sont pas étrangères non plus. Peut-être subit-il inconsciemment aussi les manifestations d’un haut caractère. Que va-t-il répondre ? Il n’en sait rien, il est embarrassé, bouleversé.

Mais Gestino qui n’a pas assisté à l’entretien juge que le tête-à-tête a assez duré et, suivi d’un petit peloton d’Arabes, fait irruption dans la pièce, affublé d’un grand sabre, signe de commandement. Le fourreau de la lame pend lamentablement le long de ses courtes et maigres jambes.

— Nous venons chercher M. l’ex-capitaine Brandt pour le coller au mur, annonce-t-il pompeusement.

Cette perspective a le don de réveiller Groff.

— Foutez le camp, vous autres, dit-il d’une voix de tonnerre. C’est moi seul qui commande ici !

Et quand ils sont partis, ses deux gros yeux de bull-dog s’attendrissent. Prenant Brandt par les épaules, il le secoue violemment, lui donne une bourrade amicale dans l’estomac, contient mal son émotion.

— Pourquoi donc es-tu revenu, espèce de voyou ?

C’est le pardon. Ainsi Brandt interprète-t-il cette phrase, prononcée sur un ton de regret.

D’être absous par son compagnon, Brandt éprouve une joie sans mélange.

Est-ce la précarité de leur situation ?

Est-ce l’approche d’une mort certaine ? Groff, le bandit, a compris ce que sont la grandeur d’âme et la subtilité des sentiments humains.

— On fera croire, murmure-t-il quelques minutes plus tard à Gestino, que Brandt s’est servi de la présence du commandant et de la petite demoiselle pour pénétrer dans les lignes ennemies et surprendre des secrets d’attaque.

Puis, en manière d’excuse :

— Gestino, il ne faut jamais punir un homme, quand une femme est cause de ses bêtises. Ce sont des ensorceleuses !

Ànouveau, l’un parle de Lona, l’autre de la petite maison d’Herculanum.

— Devoir et camaraderie, c’est tout ce que nous connaissons, hein ! Gestino. Brandt a eu confiance en nous, ayons confiance en lui, conclut-il.

La paix règne à nouveau dans le fort.

Alors, humblement, Groff repasse à Brandt les « insignes » du commandement ; il le dirige vers le fauteuil et l’oblige à s’asseoir devant la table-bureau où gisent, épars, les dossiers qui viennent de Lensky, les cartes d’état-major.

— Je ne comprends rien du tout à cette paperasserie… Ça, c’est de l’administration ! Ce n’est pas la guerre, grommelle le Brésilien… Passe encore de se défendre si le fort est attaqué, mais tenir tout cela en ordre, c’est ton affaire, Brandt… À toi le plaisir ! Nous, nous redescendons avec les Arabes, pas, Gestino ? On va leur communiquer les « tuyaux » que tu as apportés des lignes ennemies…

Avec un gros rire et une bourrade dans les côtes de l’Italien, les deux hommes laissent Brandt quelque peu abasourdi…

Page 1