03
Les indigènes, chargés de la résistance, ignorent encore la gravité de la situation.
Groff et Gestino, promus au grade de seconds, ne connaissent pas l’angoisse de Brandt. Celui-ci, penché, pointe, épingle, des petits drapeaux sur la carte d’état-major, essayant de combiner quelques savants plans stratégiques susceptibles, soit de tromper l’adversaire, soit de lui résister, le temps nécessaire à l’arrivée des renforts.
C’est l’heure de la sieste. Le souci des responsabilités tient Brandt éveillé, tandis que Gestino et Groff ronflent, de concert, étendus sur leur paillasse. Le jeune chef ne compte pas sur le convoi attendu. Ses entretiens avec l’émir ne lui ont laissé aucun espoir. Il sait le sens vrai des promesses, des promesses, quand elles sont faites par les Orientaux. Il ne doute pas que, dans l’esprit du chef suprême, le poste « quatre » soit sacrifié, et chacun de ses hommes condamné à faire de son corps un rempart au quartier général où se concentrent les forces rebelles. Le seul atout de sauvegarde que Brandt tient entre ses mains est constitué par la présence du prisonnier français dans le fort. Comment le jouer cet atout ?
Faire connaître encore une fois aux troupes ennemies que leur compatriote sera passé par les armes au premier coup de canon, tiré contre le poste, ou, mieux encore, placé en avant des lignes de feu, pour être tué par leurs balles mêmes, selon le conseil de l’émir. Des instincts barbares, venus de mœurs lointaines et perdues dans l’inconscient, se révèlent parfois chez les hommes les moins cruels.
Négocier au contraire une trêve, à la faveur des pourparlers, gagner du temps. Est-ce de bonne guerre ? Et ne vaut-il pas mieux tenter la partie franchement et au plus vite, tout en faisant connaître au commandant des troupes adverses que le prisonnier sera la première victime de la prochaine attaque ?
Brandt n’a eu, jusqu’ici, aucun rapport avec ce commandant ennemi que Lensky seul avait interrogé. Il parut utile à Brandt de tirer quelques renseignements de cet homme qu’une longue détention dans l’obscurité d’un cachot, avec, pour toute nourriture, des biscuits trempés dans de l’eau, a dû affaiblir. Résolu, il sort de la chambre où Gestino et Groff dorment, sans plus s’émouvoir, confiants en la sagacité de leur chef, et ordonne aux sentinelles qui montent la garde au bas de l’escalier de la cour intérieure :
— Amenez, en haut, le prisonnier français, pour que je l’interroge…
Puis, le jeune commandant, gravissant l’escalier, rentre dans la pièce que Groff nomme pompeusement : « Le Bureau état-major ».
Des objets, appartenant jadis à Lensky, traînent encore partout : le fameux journal froissé, promoteur de la crise fatale, des bouts de papier sur lesquels le chef dessinait, des arabesques, en réfléchissant ; un paquet de cigarettes commencé, même le revolver meurtrier.
Que valent donc tous ces biens dont Lensky regrettait tant la possession ?
Machinalement, Brandt relit les annonces…
« Spécialité de bouillabaisse. »
« Grande Revue de fin d’année au Palace avec Raquel Meller. »
L’homme n’est-il donc qu’une sombre brute, pour vouloir mourir, quand les instincts de son ventre et de son sexe, restent insatisfaits. La chair est faite pour être matée et soumise à l’esprit qui, seul, doit commander. Tandis qu’en Gestino et Groff la solitude avait aiguisé le sens matériel, elle avait développé en Brandt l’acuité spirituelle.
Des pas résonnent.
En hâte, Brandt remet un peu d’ordre sur la table-bureau, et, pour la première fois, s’asseoit à la place, laissée vide par la mort du commandant.
Après avoir été heurtée, la porte s’ouvre, et deux geôliers poussent sans aménité le prisonnier français devant la table où siège le chef du fort.
L’otage est un homme d’environ quarante ans ; il porte quatre galons sur la manche de sa tunique kaki. La souffrance a creusé ses traits ; sur son visage hâve, noircit une barbe d’au moins dix jours.
Toute son attitude marque une dignité fière, irréductible. Devant cet Européen, Brandt essaie de jouer dignement son rôle de chef, feignant de continuer un classement de papiers que l’entrée du prisonnier n’interrompt pas. Après quelques minutes de silence, le jeune chef lève la tête :
— Asseyez-vous, ordonna-t-il.
D’un geste, il congédie les sentinelles et poursuit :
— Notre chef Lensky est mort, c’est moi qui le remplace…
Cette nouvelle laisse le prisonnier tout à fait indifférent.
— Je n’assistais pas à votre premier interrogatoire dont je ne retrouve aucune trace dans les archives du fort, sauf vos papiers d’identité : vous êtes le commandant Veller, appartenant au corps d’armée français en résidence à Damas ?
Le prisonnier incline la tête en signe d’assentiment.
— Vous avez été capturé, poursuit Brandt, tandis que vous effectuiez une reconnaissance aux environs du poste trois, bien au delà de vos lignes d’occupation. C’était le 2 juin au soir, il y a douze jours maintenant…
Nouveau signe d’acquiescement.
— Voulez-vous répondre à mes questions ?
— Non.
Un silence.
Brandt, les mains derrière le dos, se lève et parcourt fébrilement la pièce, tel Lensky, il y a peu de temps encore.
Dans le poste, la sieste continue. Il faut le martèlement des pas de Brandt sur leur tête pour tirer Groff et Gestino du sommeil.
Ils sursautent, quelque peu effrayés de ce bruit coutumier qu’aurait dû à jamais interrompre la mort de Lensky.
— Brandt a hérité des manies du vieux… dit Gestino.
Àcette évocation l’Italien tire de sa poche, en souvenir, la fameuse carte postale, prise dans la main morte de Lensky. Il contemple la femme dont l’épaisse nudité allume, dans son regard, une lueur de basse convoitise ; ses doigts maladroits esquissent une caresse, sur la croupe rebondie…
En haut, l’interrogatoire se poursuit.
— Alors, vous ne voulez rien me dire ? insista Brandt, en fixant l’officier français.
Tête penchée, sans daigner lever les yeux, celui-ci répond :
— Non.
Brandt insiste :
— De quels effectifs les troupes d’occupation disposent-elles ?
Nulle réponse.
— Voyons, commandant, les geôles de notre poste ne sont pas précisément confortables ; l’ordinaire est plus que médiocre ; un peu de bonne volonté de votre part serait pour moi une raison d’adoucir votre captivité. Le Français ne veut rien entendre. Sa faiblesse est grande, pourtant. La patience de Brandt s’émousse.
— Vous n’ignorez pas, gronda-t-il, que j’ai tout pouvoir et que je puis vous faire passer par les armes ?
Menaces ou promesses alléchantes n’entament pas la résistance du soldat.
— L’agression de vos troupes, dites « d’occupation », est inique ! clame Brandt. Les tribus arabes sont ici chez elles. Elles ont le droit de défendre leur sol, pied à pied.
Ces considérations, d’ordre général, laissent insensible le prisonnier. Une sorte de rage froide s’empare alors de Brandt. Cette résistance implacable, ces regards lourds de mépris d’un Européen dont l’honneur est le plus grand bien insultent plus le jeune homme qu’une bordée d’injures. Il cherche une souffrance raffinée à infliger à celui qui, dans ce désert, devrait être son frère. Est-ce par la faim, la soif, qu’il pourra l’atteindre, ou par quelques faiblesses plus sensibles à l’organisme humain que le sont les besoins vitaux ? Comment pourrait-il émietter, réduire, cette énergie tenace ?
Brandt ne boit jamais d’alcool ; mais, commençant son attaque perverse, il se lève, tire d’un placard une bouteille de whisky et se verse une large rasade. Il peut boire : le commandant ne cille pas, l’odeur du liquide le laisse insensible. Brandt cherche, sur le bureau encombré, un paquet de cigarettes ; il allume le tabac et, tout près du Français, lance une bouffée de fumée qui s’étire en spirales autour de la tête du prisonnier. Cette fois, Brandt a touché juste : un trouble secoue le malheureux soldat, ses narines palpitent de désir. Le geôlier saisit cette expression furtive et croit tenir sa proie. D’un geste qui voudrait être machinal Brandt pose la cigarette allumée au bord d’une coupelle juste à portée du commandant ; puis, il s’éloigne, reprenant sa marche autour de la pièce, sans quitter des yeux, un instant, sa victime. Le jeu cruel se prolonge ; le Français paraît faiblir, ses doigts tremblants se tendent vers la cigarette ; mais, au moment de succomber, vaillant, il se redresse : la tentation a fui. Brandt a vu la lutte et la victoire. Il veut insister encore !
— Allons, commandant, donnez-moi quelques renseignements. Il ne s’agit, en aucune façon, de trahir les vôtres…
Et accompagnant d’un geste ses paroles, Brandt tend au captif le paquet de cigarettes. Trop tard, aucun désir n’amollit plus le soldat, qui reste immobile.
Rageur, Brandt murmure :
Tous mes regrets, commandant…
Il appelle les deux Arabes qui, dehors, attendent ses ordres et leur remet le Français, impassible et digne.
« Nous sommes bien de la même race, pense Brandt… Cet officier est sympathique… il commande à ses désirs et ne se laisse pas entamer par eux… »
Deux jours après cette scène, Groff et Gestino, affaire de passer le temps, ont engagé sans enthousiasme une partie de dés.
La mort de Lenshy a laissé une lourde mélancolie peser sur eux. La fin dramatique de leur chef les a violemment impressionnés. Ils ont peur.
Brandt, qui étudie encore ses cartes d’état-major, relève la tête et paternellement leur conseille
— Que diable ! secouez-vous, les enfants, vous allez devenir tout à fait « dingos »…
Mais, penchés sur le cornet comme sur leur destin, ils continuent, mornes et sans entrain, à tenter leur chance. Le bruit des dés, agités, puis jetés sur la table, rompt seul le silence.
— Double six ! crie Gestino.
— Trois et deux ! répond Groff.
— Allons, qu’est-ce que tu me donnes ?… Tu sais bien que je n’ai pas l’habitude de jouer pour rien…
Et Groff, en rechignant, avec la même mauvaise humeur que s’il s’agissait d’une perte importante, tire, d’une de ses poches, un porte-cigarettes de cuir graisseux… La partie se poursuit…
— Six et quatre.
— Quatre et trois.
— Six et cinq.
— Trois et quatre.
Les déclarations se succèdent, les dés roulent sans arrêt et, continuellement aussi, la déveine s’acharne sur Groff, qui prend fort mal cet abandon du sort. Successivement sont passés à Gestino : un couteau, une montre, une vieille ceinture…
Obstinés, les joueurs poursuivent.
Avec la même ténacité, la malchance s’attache à Groff :
— Double six.
— Double quatre.
— Mais je n’ai plus rien !… hurle Groff.
Les yeux de Gestino brillent :
— Plus rien, mon mignon… et ça ?
Ça ! c’est au lobe de l’oreille de Groff un anneau d’or dont son propriétaire se montre à la fois très fier et très jaloux.
— Ah ! non, pas ça, jamais, tu le sais bien !
— Souvenir d’amour, hein ?
Groff grogne sourdement… Même chez ces bannis, même au fond du désert, une loi demeure : dette de jeu est sacrée. Le Brésilien tend son oreille et l’Italien, triomphant, décroche le bijou dont il se pare triomphalement, narguant le malchanceux.
— Quatre, cinq.
— Double deux.
Décidément, la partie devient impossible pour Groff qui, mauvais, ricane en dessous :
— S’il y avait une femme chez toi, je dirais que tu as une veine de c…
Puis se redressant brusquement, il jette la table au loin, et, d’un bond, saute sur le butin perdu.
— Eh ! l’ami, ne te fâche pas, c’est le jeu… une autre fois, ce sera ton tour, dit Gestino.
Un coup de poing violent, placé à l’estomac, est la seule réponse. L’Italien roule à l’autre bout de la pièce, tandis que Groff se baisse pour ramasser, en hâte, les gages indûment dérobés. Mais prompt à la riposte, avec une souplesse féline, Gestino s’élance sur son camarade devenu son adversaire et, tel une panthère, le saisit à la nuque, lui enfonçant ses ongles dans la peau. La force du Brésilien, décuplée par la colère, a raison de l’adresse de l’autre. La bataille se poursuit en un corps à corps brutal. Les deux hommes roulent à terre, l’injure aux lèvres.
— Voleur ! hurle Groff, sans relâcher son étreinte.
— Canaille !
— Bandit !
— Assassin !
Durant toutes ces aménités, les coups pleuvent de part et d’autre, le sang coule et aveugle les combattants. La griserie qui les jette l’un contre l’autre menace de grandir. Brandt intervient. D’une bourrade énergique il envoie Gestino à l’extrémité de la pièce ; puis, s’interposant, il empoigne Groff. S’il est habitué à ces corps à corps, il sait aussi que les deux hommes, perdant tout contrôle sur eux-mêmes, seraient capables de terminer tragiquement une lutte sans raison.
— Gestino, tu vas me faire le plaisir de rendre à Groff tout ce que tu lui as pris.
L’homme, maté, obéit.
Groff, dès lors, a un large sourire ; il remet le précieux anneau dans le lobe percé de son oreille, enfouit en hâte son porte-cigarettes, son couteau, sa montre dans la poche de son pantalon. Il est content !
— Alors, quoi, il n’y a plus moyen de s’amuser, maintenant ? murmure Gestino.
— Je ne veux pas de bataille ici, dit Brandt ; réfléchissez, les enfants. Sans Groff, compterais-tu un ami au monde, Gestino ?
« Sans Gestino, pourrais-tu sans cesse ressasser, auprès d’un homme qui te comprend, tes vieux souvenirs, Groff ? Tous les trois, nous formons un bloc que rien ne doit entamer… Allons, donnez-vous la main, et plus vite que ça ! Il faut être fidèle à notre seule loi : « Solidarité et Camaraderie ».
Penauds, comme deux enfants que leur maître vient de gronder, Groff et Gestino se réconcilient. L’un roule une cigarette ; l’autre, encore boudeur, se balance sur un tabouret.
— Tu te crois dans le rocking-chair d’un palace, eh ! le copain ? Tiens, je t’ai préparé un pur havane… allons, fais risette !
Se dirigeant vers un coin de la pièce, Groff, bon garçon, l’orage une fois passé, sort d’une armoire en bois blanc un litre de vin, prend deux verres, rejoint son camarade, et lui montrant la bouteille :
— Avant que tu ne me la chipes, buvons-la ensemble, coquin !
Ils trinquent ; tout va bien désormais. Brandt les quitte…
Les deux compagnons se laissent bientôt gagner par l’ivresse. Gestino a placé sur la table le morceau de carte postale soustraite à Lensky et, d’un doigt plein de convoitise, suit machinalement les contours de la croupe de la femme.
— Dis-donc, Groff, elle est bien en chair, cette poule-là…
Les yeux luisants du Brésilien asquiescent.
— Dommage qu’on ne voie pas sa tête. Pourquoi, diable, la cache-t-elle ?
— La tête, la tête… murmura Gestino, on s’en fout. Une tête trompe le pauvre monde. Par elle on se laisse ensorceler. Un coup d’œil, un sourire. Moi, je me méfie des têtes. Ça pense, ça vous fait penser, ça vous entraîne… Au lieu qu’un corps, ce n’est qu’un corps… on le palpe, on le prend pour le plaisir qu’il donne, voilà… c’est anonyme et on recommence…
— C’est vrai ce que tu dis, la mauviette. Ainsi, Lona n’avait qu’à me regarder langoureusement, moi, la brute, pour que je me sente muselé, faible comme un petit enfant… Elle me disait, parfois, quand je hurlais de désir : « Pas ce soir, je suis lasse, » et je la berçais dans mes bras parce que son regard était suppliant.
— Et moi, ma femme savait prendre des mines si innocentes que je lui aurais donné le bon Dieu sans confession, comme on dit.
— Tout de même si, au lieu d’avoir une femme en effigie, nous en avions une ici pour de vrai… Quelle nouba !
— Moi, je n’irais pas par quatre chemins, je la flanquerais à terre…
— Moi, je la déshabillerais, d’un coup. J’ai la hantise de la chair fraîche… Et puis je l’humilierais, en la battant, en la frappant, en la traitant de toutes sortes de noms, en lui faisant comprendre qu’elle n’est rien, rien, rien…
— T’aurais raison, Groff. Une femme ce n’est rien, rien, rien…
Dans la cour, les Arabes indifférents psalmodient une mélopée. Une langueur plane au-dessus du fort.
Brandt a donné tous ses ordres. Chacun est au poste assigné. Les hommes des tribus sont dociles et disciplinés.
Le jeune commandant, oppressé par l’ennui, monte au sommet du fort.
L’image de l’officier français le hante. Il admire sa fermeté, son silence : une barre de fer rigide, qu’aucune force ne peut réussir à ployer.
Brandt, à sa place, eût agi de même. Faire souffrir un tel homme, quelle cruauté ! Une femme, une fille, une mère s’inquiètent peut-être de son sort, vivent dans l’angoisse. Brandt, moralement, se sent le frère de sa victime.
Àquoi aboutit cette guerre coloniale ? À semer le malheur dans un petit clan de gens, qui, sincèrement, ne souhaitent ni recevoir la mort, ni la donner. Les uns veulent apporter par la conquête les bienfaits de la civilisation moderne à des tribus paisibles dans l’observance de leurs coutumes. Les autres défendent contre une invasion injustifiée leur sol et leur intégrité de mœurs…
De chaque côté, des hommes… simplement des hommes, ayant au cœur le souci d’être heureux selon les besoins de leur race.
Un peu d’amour collectif…
Une grande famille humaine…
Les idées se pressent dans le cerveau de Brandt.
Des idées… des sentiments plutôt.
De nationalité hollandaise, il souhaiterait s’entretenir avec le commandant Veller, non d’ennemi à ennemi, mais, d’Européen à Européen ; parler le même langage d’âme, se trouver avec lui, entre hommes d’une même civilisation. Ces Arabes le lassent. Instinctivement, son origine l’éloigne d’eux.
Brandt, maintenant près des créneaux, contemple le désert.
« Pauvre Lensky ! »
Parmi d’autres monticules, plus élevés, le petit tas de sable, sous lequel il repose, constitue le seul imprévu de ce paysage, depuis bien des jours.
Il fait très chaud, le soleil est brûlant.
En bas les Arabes psalmodient toujours leur chant mélancolique.
« Sera-ce ce soir, sera-ce demain, qu’à l’horizon apparaîtra l’avant-garde des troupes d’attaque ? » pense Brandt.
Du sol aride, une féerie d’images multiples jaillit, soudain ! Les longs canaux d’Amsterdam, leurs eaux calmes et stagnantes, et se reflétant les vieilles maisons de brique aux façades du seizième siècle.
Jadis, enfant, dans le port, devant les bateaux venus de tous les coins du monde, chargés de voyageurs et de marchandises, Brandt rêvait de pays exotiques et étranges, d’une vie douce, à l’ombre des palmiers et des cactus. Il avait eu soif de connaître et de s’épandre dans tout l’univers. Il se souvenait encore d’un paravent en laque de chine, aux perspectives dorées et baroques qui avaient illuminé pour lui d’un peu de soleil les brumes de l’Amstel.
La terre lui semblait petite alors ; elle lui apparaît très grande maintenant. Il se sent éloigné par des kilomètres impossibles à franchir, de sa ville natale.
Lapidaire chez un diamantaire, il s’était épris, au cours d’une excursion aux îles Marken, d’une jeune étrangère de passage en Hollande ? Pour la suivre, il avait dérobé, jeune et inconséquent, une pierre précieuse.
Déshonoré, au regard de la société, quand la passion s’était éteinte, des gains durement acquis aux colonies, lui avaient permis de rembourser sa dette à son ancien patron.
Peines et privations se succédant ainsi, il était arrivé à l’âge d’homme sans éprouver aucune joie, sauf celle ressentie, chaque mois, au départ du mandat libérateur. De l’humanité il s’était fait une triste opinion. Il avait pris en haine l’argent et les combinaisons qu’il inspire, et en sympathie ces Arabes, réunis en tribus, autour de leurs troupeaux. Les nations européennes voulaient ravir à ces gens leur simplicité d’esprit. Il avait mis sa force au service de leur défense, et accepté une mission au poste 4.
Il se sent la conscience pure. Seulement, l’instinct de race, plus fort que sa volonté, combat maintenant ses idées et son cerveau. Revenir en Hollande, travailler honnêtement, fonder une famille, connaître ces petites joies que chaque jour donne le foyer.
« Je vieillis, pense Brandt ; la jeunesse se mesure au désir d’aventure que chacun porte en soi. Quand on rêve d’un fauteuil au coin du feu, on est mûr pour la maison de retraite. »
Et, aux yeux de Brandt, le sable du désert redevient sable et non mirage. À quoi bon rêver ? Ses jours sont comptés ; il va mourir, il le sait ; l’événement lui semble logique, inéluctable. D’ailleurs, aurait-il pu vivre réellement dans le cadre d’une vie régulière, après avoir connu les grands horizons ? Ayant ancré en lui l’instinct d’une vie régulière, en retour pourrait-il aimer encore la solitude dans l’immensité ?
Dilemme tragique. Les remous du monde extérieur ne sont rien, auprès de ceux du monde intérieur qui s’agite en nous. Sentiments, volonté et nécessités, en ce domaine secret de nous-mêmes, se livrent la pire des guerres.
« Une balle, un éclat d’obus mettra fin à tout cela, pense Brandt. Mes désirs ne sont que les derniers ressauts d’un être, prêt à tomber dans le néant. La vie morale est plus dure à exterminer que la vie physique ! »
Quand Brandt traverse ces moments de découragement, la présence de Groff et de Gestino lui fait du bien. Ses camarades sont simples d’esprit, dans leur brutalité déchaînée.
« Si je pouvais leur ressembler ! »
Il s’apprête à les rejoindre, mais s’arrête, il entend, près de lui, la sentinelle appeler.
— Là-bas… regarde !
L’homme montre du doigt, au loin, plusieurs points mouvants.
En ligne, à une cadence régulière, il n’y a pas de doute, s’avance un détachement de méharistes ; l’avant-garde de l’ennemi, peut-être.
Brandt, par la sentinelle, fait sonner le rappel. On entend, dans la cour intérieure, les Arabes se lever, faire leur chant… Ce n’est plus que bruit d’armes, brouhaha, ordres jetés…
Les six canons du fort peuvent cracher des obus jusqu’au soir. Les hommes ont des balles dans leurs cartouchières. En répartissant les coups, la défense peut se prolonger, laissant assez de munitions aux Arabes pour protéger leur retraite. Des charges de dynamite sont prêtes à faire sauter le fort, dès que Brandt allumera le cordon « bigford ». Le chef a la conscience nette.
Les troupes de combat montent aux créneaux.
— Allons, vous autres, secouez-vous ! crie Brandt, en entrant dans la salle où Gestino et Groff cuvent le vin qu’ils ont bu ensemble, en signe de réconciliation.
Mais les nombreuses libations des deux amis les rendent sourds à tout appel. Ils dorment d’un sommeil lourd.
« Le canon les réveillera », pense Brandt.
Le temps de prendre une jumelle de campagne, de vérifier ses armes, le jeune homme est à nouveau sur le chemin de ronde.
Le groupe se rapproche. On peut compter neuf méharistes, qui semblent accélérer l’allure de leurs bêtes. Au milieu d’eux, non revêtue d’un burnous mais gainée dans un costume colonial une silhouette se détache.
« Escouade d’éclaireurs, conclut Brandt, ou émissaires, envoyés par l’ennemi !… À moins que ce ne soit un prisonnier que nous livre le poste 3 ?
Les laissant toutefois à leur place, Brandt commande à ses hommes le repos. Descendant vers la cour intérieure, il fait seller un cheval et ordonne à une quinzaine de bédouins, armés jusqu’aux dents de le suivre. Il n’est pas hostile à une sortie, pouvant se terminer en escarmouche.
Les deux battants de la lourde porte du fort s’ouvrent, en grinçant.
Brandt et ses compagnons se font aussi petits que possible, derrière les monticules de sable. Les chevaux arabes sont dociles et bien dressés.
— Séparons-nous en trois groupes, commande le chef.
« Vous, enveloppez l’ennemi par la gauche, vous, par la droite ; nous, nous fonçons en avant.
Cette diversion a remis en place les idées de Brandt. Il est redevenu un chef irréductible. Oubliant la situation sans issue, il sent renaître en lui la volonté de vaincre. Le soleil l’éblouit, le souffle puissant du siroco fouette son énergie.
D’aplomb sur son cheval, il va, il vole, il franchit les petites collines de sable. Pour détendre plus complètement ses nerfs, il voudrait crier, comme le font les sauvages, quand ils attaquent l’ennemi.
Personne ne doit tirer, avant que le détachement de méharistes ait ouvert l’offensive. Mais les nouveaux venus semblent d’humeur paisible. Ils ont gardé leur fusil en bandoulière. Ils escortent simplement un jeune Européen, autant que l’éloignement permet d’en juger.
Brandt et ses hommes, agissant maintenant à découvert, galopent. À cent mètres de distance, la manœuvre commandée s’exécute en bon ordre. La petite troupe suspecte est cernée ; du reste, elle ne cherche pas à fuir, mais à parlementer ; cela est certain.
L’un des méharistes se détache même du groupe, et, sans préliminaires hostiles, pique droit sur Brandt, présentant, après les salamalecs d’usage, un sauf-conduit, au cachet de la légation américaine, apostillé par le chef du poste « trois ». Le détachement est autorisé à traverser les lignes de défense arabes pour conduire un reporter américain, neutre, par conséquent, à la frontière persane.
Brandt fronce les sourcils.
En temps de guerre, il faut se garder de toute surprise, de toute ruse. Il y a des Arabes traîtres, des espions habiles. Le détachement ne passera pas.
Les hommes de Brandt entourent les nouveaux venus, serrés en masse compacte.
Le soleil lui a-t-il tapé sur la tête ? Brandt se le demande.
Mince sous un manteau de sport, bien abrité sous un casque colonial, agrémenté d’un voile, les jambes bien prises dans des leggins jaunes, le reporter, annoncé, n’est pas un homme, mais une femme : une femme blonde, charmante, au teint blanc.
Inconsciemment, car les images les plus contradictoires abondent. dans l’esprit au moment le moins opportun, Brandt se met à évoquer les héroïnes de films américains : les espionnes de guerre que l’on fusille, les bateaux, déchargeant dans ces pays d’Orient des gens de toutes nationalités, avides de connaître d’autres mœurs et d’autres paysages que les leurs. Compilation baroque, issue de tout ce que la mémoire peut enregistrer.
— Parlez-vous anglais, monsieur ? dit la jeune femme d’une voix harmonieuse.
Ce mot « Monsieur » paraît très doux aux oreilles de Brandt.
Depuis des mois, on l’appelle : « Chef », « Brandt », « Vieux copain », « Vieux frère », « Monsieur » ; c’est un parfum de l’ancien continent. L’atmosphère paraît changée autour de Brandt. Mais il n’en laisse rien transparaître. C’est d’une voix rude, qu’il demande :
— Qui êtes-vous ?
Le regard de la jeune fille est franc. Elle sourit. Ses lèvres ont un léger tremblement, causé par l’émotion, et la peur sans doute. Ses dents sont blanches, et bien alignées. Tous ces détails, Brandt les remarque, en attendant la réponse.
— Miss Hopkins, reporter au Chicago Tribune.
— Pourquoi n’avez-vous pas suivi la piste qui devait vous conduire directement à la frontière persane, et vous êtes-vous dirigée vers ce poste ?
— Je fais une enquête sur les tribus en guerre, répond miss Hopkins.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtée au poste « trois » ?
— Il est en pleine ligne de feu.
— Je ne vous laisserai pas repartir avec votre escorte, sans avoir minutieusement examiné vos papiers.
La jeune fille n’est pas rassurée. Cependant, sous son expression de crainte, un œil averti eût pu observer un sourire de satisfaction, devant la décision de Brandt.
Lentement, les hommes du poste « quatre » se remettent en marche, encadrant les méharistes.
Toute fuite est impossible.
Les fusils sont braqués. Brandt marche en avant.
Le soleil est moins droit, maintenant. Les ombres se projettent plus longues. Tranquilles, les dromadaires allongent le pas, soulevant le sable ; deux chevaux se cabrent, en hennissant. On se rapproche du fort.
Les silhouettes des guetteurs en haut, près des créneaux du chemin de ronde, se détachent, maintenant, distinctes.
Brandt pèse la portée de l’événement si, vraiment, il s’agit d’un simple reportage, le Chicago Tribune n’aurait pas choisi une femme. Affaire d’espionnage plutôt. La présence de la jeune fille au milieu des méharistes est sans doute une ruse de guerre. Il faut surveiller et connaître l’identité de tous les gens de l’escorte, camouflés en chameliers paisibles servant de guides aux voyageurs dans le désert. Tous Arabes renégats, soumis à la domination étrangère.
Sautant d’une idée à une autre, Brandt pouffe à la pensée de l’étonnement de Gestino et de Groff, quand ils apercevront la jeune fille. En tout cas, espionne et espions passeront un mauvais quart d’heure et ne sortiront pas vivants du fort.
Brandt se retourne. Le groupe des prisonniers est silencieux. Le vent soulève le voile de la jeune fille.
Impossible de percer l’hermétisme de ces figures humaines.
« Elles sont aussi mystérieuses que le désert. Seules, la joie, la souffrance ou la torture pourront révéler leur secret. »
« Mais, au cours d’un interrogatoire, je n’apprendrai rien ! »
Brandt se souvient de la mâle énergie du commandant Veller.
Un appel. La troupe est maintenant arrêtée devant le fort. Les deux battants de la porte, en grinçant toujours, s’ouvrent lentement. Les hommes du poste se précipitent vers les nouveaux venus et, déjà, les Arabes, avec un air de convoitise, regardent l’étrangère. Ils se sont vite aperçus que c’était une femme, en dépit du costume masculin.
Les hommes de Brandt sautent de cheval. Les méhara ploient les genoux. Miss Hopkins glisse à terre, ainsi que ses compagnons.
Brandt remarque que l’un des dromadaires porte seulement des bagages : deux lourdes valises, et une petite boîte carrée, gainée de cuir.
Alors que miss Hopkins veut donner des ordres à son escorte, Brandt intervient :
— Vous êtes, mademoiselle, ne l’oubliez pas, prisonnière. Ni vous ni vos hommes ne devez plus communiquer ensemble sans mon autorisation.
La jeune fille, douce et craintive jusqu’alors, change d’attitude. Sous l’injonction brève et autoritaire, elle se redresse, et, d’un geste nerveux, frappe des petits coups de cravache sur ses leggins.
— Je n’admets pas le traitement que vous infligez à mon escorte et à moi, monsieur. Nos papiers sont en règle. Nous ne demandons, les uns et les autres, qu’à vous les montrer… Vos amis des avant-postes les ont déjà vérifiés. Je me plaindrai à mon gouvernement…
— Que réclamez-vous ? Vous vouliez enquêter sur nos idées, nos mœurs, notre état d’esprit. Nous vous en donnons l’occasion. Notre accueil fera partie de votre reportage. Les yeux de la jeune fille brillent de colère. Sa bouche se crispe ; elle serre les dents ; sa cravache, instinctivement, se lève pour châtier le persifleur.
— Mauvais, miss Hopkins, ce mouvement, dit Brandt, en serrant le poignet de la jeune fille. Nous pourrions vous passer par les armes sans autre forme de procès, vous ne l’ignorez pas ?
— Ah ! c’est ainsi que vous traitez vos prisonniers ! fit soudain la jeune fille, masquant sous un ton froid une angoisse subite.
Se reprenant :
— Mœurs de sauvages !… J’aurais dû m’en douter…
Brandt s’incline.
— Conduisez la prisonnière dans la salle du bas. En attendant l’interrogatoire, Groff et Gestino prendront soin d’elle.
Deux Arabes s’emparent de la jeune fille, et Brandt, digne, complète ses ordres.
Son premier soin est de désarmer les hommes de l’escorte de miss Hopkins et de procéder à une fouille stricte. Les méharistes ne sont pas des soldats, leurs papiers sont en règle.
Ils ont accepté, par force, disent-ils, les exigences du protectorat, mais n’appartiennent pas aux tribus rebelles. Ils suivent qui les paient, sans souci de politique, de patrie ou de race, et se montrent quelque peu inquiets de leur sort. Les rebelles les considèrent comme des traîtres, et leurs têtes tranchées, ils le savent, réjouiraient l’émir, dont l’idéal est de voir la révolte s’étendre à la population entière. Les Arabes du fort les malmènent durement.
— Paix, vous autres ! crie Brandt. Conduisez les prisonniers dans le souterrain du fort, mais qu’aucun mal ne leur soit fait !
Quelle décision va-t-il prendre à l’égard de cette femme qui se présente à l’abri du pavillon américain, donc citoyenne d’un pays neutre ?
« Jusqu’ici, j’ai agi selon mon droit… Toutefois, l’accueil de Gestino et de Groff avertira, sans doute, l’étrangère qu’un peu plus de docilité et moins de dédain doit présider à son attitude. »
Brandt prend un plaisir cruel à songer que cette étrangère, qui a osé le menacer de sa cravache, passera auprès de ses camarades un mauvais quart d’heure.
« Ces gens d’Amérique, comme les Européens, ont une morgue ! Ces gens d’Amérique ?… Je suis bien bon d’admettre d’emblée cette explication. Miss Hopkins est peut-être Anglaise, Française… Que sais-je ?… Une espionne au service de nos ennemis. »
Brandt n’est pas assez sot pour admettre sans contrôle les sornettes qui sortent d’une bouche féminine.
Cette pensée de défiance le satisfait, sans faire attention que dans son cerveau une autre se glisse.
« Espionne ou reporter ?… cette femme est belle, en tout cas… »