‹ Bêtes humainesChapitre 4 sur 12 · 04

04

Groff et Gestino dorment profondément ; leur ronflement mutuel ne parvient pas à les réveiller l’un et l’autre. Leur face, aplatie contre la table, parmi les verres et les bouteilles, est congestionnée et luisante.

De vieux mégots traînent. Aucun des deux hommes n’entend la porte s’ouvrir.

Sous la poussée brutale des Arabes, miss Hopkins est littéralement jetée dans la pièce. Le bruit des crosses de fusils, retombant sur le sol, surprend tout de même Gestino. Ses paupières s’entr’ouvrent, laissant filtrer un regard ensommeillé, vitreux, sans expression. Levant légèrement la tête, redressant le buste, étirant ses bras, il est aussi près de la brute qu’un fauve à son réveil. Tout de même, il comprend que les soldats lui disent en leur idiome :

— Ordre du commandant : gardez la prisonnière !

Gestino rit bêtement, bâille, les mots atteignent son oreille, mais leur sens ne parvient pas à son esprit.

— C’est bon, c’est bon, rompez !

Puis, quand la porte se referme :

— Pourquoi, diable, m’ont-ils parlé de prisonnière ?

Il cherche, et, peu à peu, secoue sa torpeur.

— Qui ont-ils donc capturé ?

Il se retourne.

— Nom de Dieu ! Une femme ! dit-il, en sursautant.

En un clin d’œil il est debout, hésitant à croire à la réalité.

Pas d’erreur possible, une femme, et pas une bédouine encore ! Gestino se frotte les yeux.

— Mille tonnerre, quelle belle femme !

Il est maintenant tout à fait éveillé !

Il se dandine sur place, remonte la ceinture de son pantalon, avance la mâchoire inférieure, tend le cou, s’approche à pas comptés de miss Hopkins, qui recule jusqu’au fond de la pièce, la cravache au poing.

Une chaise gêne Gestino, il la renverse violemment. Groff ronfle de plus belle. Gestino est maintenant tout près de la jeune Américaine. Il la détaille : ses cheveux sont blonds, ses yeux sont bleus, son nez est fin, ses lèvres rouges, son menton légèrement proéminent, juste ce qu’il faut pour y déposer un baiser. Comme il voudrait écarter ce manteau de voyage pour mieux apprécier la rondeur des seins, la finesse de la taille, l’étroitesse des hanches, qu’il juge impeccables. L’étrangère est petite, bien musclée. Toute son attitude prouve qu’elle est décidée à se défendre.

« La garce ! elle se méfie »… pense Gestino.

— N’aie pas peur, la belle !

Et, comprenant que la jeune fille est de race saxonne :

— Anglaise ? dit-il.

— Non, Américaine.

Miss Hopkins se tranquillise. Une détente de ses traits permet à Gestino de caresser son menton. Ce geste familier provoque une vive et soudaine réaction. La cravache se relève, menaçante.

Gestino, tout à coup, se souvient de l’existence de Groff ; d’un bond, il est près de son camarade, et, le secouant par les deux épaules :

— Eh ! Groff, réveille-toi !

Un grognement sourd est toute la réponse.

— Groff, une femme !

Le mot magique a opéré. L’autre remue, tandis que Gestino, d’une voix qui s’enfle et met en relief chaque syllabe :

— Une femme :

— Une femme !…

— Une femme !…

— Quoi, qu’est-ce ? T’es pas fou. Laisse-moi dormir, dit Groff, laissant retomber sa lourde tête.

— Je ne blague pas. Rends-toi compte !

Groff regarde droit devant lui, ne voit rien. Un rire épais l’agite tout entier, incrédule, il donne mollement un coup de poing dans l’estomac de Gestino.

— C’est bon, je profiterai de l’aubaine tout seul, grogna l’Italien.

Alors, cette fois, Groff se réveille tout à fait. Il tourne la tête.

— Nom de Dieu ! c’est vrai, une femme !…

Puis, ayant détaillé l’Américaine :

— Et même que c’est une belle femme…

Subissant les mêmes réflexes que Gestino, il remonte la ceinture de son pantalon, se dandine sur place et s’avance à pas comptés ; il fait le « beau ».

Miss Hopkins, réalisant le danger, cherche à gagner la porte. Ce geste déclenche en même temps chez les deux hommes l’ardent désir de la jeune proie. En un bond, ils l’ont rejointe.

Àsa droite, la mine chafouine de Gestino ; à sa gauche, la face canine de Groff. La journaliste change de tactique. Se ressaisissant et dominant la crainte qui l’étreint, elle fixe tour à tour ses geôliers, en souriant.

Cette amabilité a le don de plaire.

Groff et Gestino, de concert, proposent :

— Voulez-vous boire un coup ?

N’est-ce pas ce qu’ils ont de meilleur à offrir à cette femme qui leur donne son sourire ?

Amenant alors la jeune fille vers la table, avec des clignements d’yeux complices, ils lui versent, dans un de leur verre, une rasade de vin.

— Fais pas de manières, eh ! la môme. Tu peux boire, nous n’avons pas de mauvaises maladies !

Miss Hopkins regrette la cruauté froide de Brandt. Cette familiarité de Groff et de Gestino ne lui dit rien qui vaille. Il faut gagner du temps, louvoyer.

En retour de leur politesse, elle tire de son trench-coat un petit étui d’or massif et l’ouvre. Gestino prend une cigarette, la retourne. Groff, plus brutal, prend l’étui, le contemple, le polit de la main, le soupèse et, finalement, le met dans sa poche.

— Vous permettez, mademoiselle ?

Mais, Gestino, frappant du doigt la table, s’écrie :

— Butin de guerre, Groff… On partage…

Et le gros homme sort à regret le bibelot précieux.

— D’accord, mais on le jouera aux dés.

— Alors, la petite aussi… dit Gestino.

La trêve est terminée ! À ces mots de Gestino, Groff, pour montrer sa force, intimider son camarade et prouver son droit de priorité, bondit, en poussant des grognements de fauve sur la jeune fille, qui se sauve.

— Aux dés, aux dés, elle aussi ! hurle Gestino.

Groff a pour lui la puissance de ses muscles. Il se saisit de miss Hopkins, lui arrache son manteau, son chapeau, sa cravache ; Gestino, jaloux de l’avance prise par son camarade, le fait tomber d’un croc-en-jambe.

Cette diversion permet à miss Hopkins d’attraper le loquet de la porte et de fuir au bout d’un couloir obscur, mais sans issue. Ramassée le long du mur et vraiment effrayée, elle hurle :

— Au secours !… au secours !…

Rien ne répond à son appel, sinon Groff qui apparaît, titubant, aviné, grossier, plus vil encore dans son désir de brute. Gestino, assommé par un bon coup de poing, ne proteste plus. L’homme velu est là, tout près d’elle, ses grosses mains la palpent.

D’une bouche déformée par la terreur, miss Hopkins ne sait que crier :

— Au secours ! au secours !

— Allons, laisse-toi faire… Ce n’est pas si désagréable que cela, dit Groff, dont les mouvements brutaux ont eu raison de la résistance de la jeune fille.

Un coup de pied bien appliqué lui fait lâcher prise. Il se retourne, furieux, les yeux injectés de sang, la bave aux lèvres.

— File, et plus vite que cela !

C’est Brandt qui commande ainsi, attiré par les cris de la prisonnière.

— Eh ! morveux, mêle-toi de ce qui te regarde ! hurle Groff.

Un coup de poing à la mâchoire fait encore tituber le colosse.

La jeune fille respire. Brandt a pris sa défense.

Les coups de pieds, les coups de poings, les injures fusent entre les deux hommes.

— À la garde ! crie Brandt.

Dix Arabes surgissent aussitôt, et empoignent Groff.

— C’est parce que tu veux la petite pour toi tout seul… Compris, faux frère… mais ça ne se passera pas comme ça !

Brandt hausse les épaules, remettant en ordre ses cheveux et sa vareuse.

Tout rentre dans le calme. On entend, à travers la porte, Groff hurler :

— Salaud !… Salaud !…

Et la voix mielleuse de Gestino répondre :

— Bien fait, Groff… tu voulais te servir avant les autres… il faut respecter la hiérarchie, mon vieux…

Le civilisé, l’homme de bonne éducation qu’il fut autrefois, inciterait Brandt à s’incliner et à dire :

— Excusez-le, mademoiselle, ce n’est qu’un rustre…

Mais ces relents du passé s’évanouissent sous la volonté du jeune chef qui, d’une voix rogue, répond au sourire charmant de la jeune fille :

— Maintenant, vous, suivez-moi. Je dois examiner vos papiers…

Un couloir, un escalier.

La discipline du fort « quatre » s’est relâchée. Les soldats arabes, intéressés par la jeune roumi, ont tous quelque chose à demander à Brandt.

Miss Hopkins, moins effrayée maintenant, regarde de tous côtés, inspecte les lieux. Elle se rend tout de suite compte que l’architecture du fort est très simple : une cour intérieure autour de laquelle la vie se déroule ; le rez-de-chaussée est en retrait du premier étage ; en haut, d’étroites fenêtres grillagées.

Ayant gravi des escaliers raides, sans aucun ornement et d’une blancheur douteuse, Brandt s’arrête devant une petite porte, l’ouvre, fait passer la jeune fille.

— Vos papiers, mademoiselle.

Miss Hopkins regarde le fameux bureau de l’état-major. D’autorité, elle s’asseoit, avant d’en être priée, et tire de la poche de sa culotte de cheval son passeport qu’elle tend à Brandt sans le déployer. Ayant aperçu des cigarettes sur la table, elle en prend une.

— Vous permettez, monsieur ?… Vos hommes m’ont volé mon étui, et fumer me reposera de leur accueil !

« Cette femme ne tremble pas, elle agit avec une assurance parfaite. »

Brandt pour la première fois, s’incline devant elle. Il admire son courage, il voudrait qu’elle continuât à parler, pour entendre sa voix harmonieuse.

Afin de cacher à la prisonnière l’impression favorable qu’elle lui produit, Brandt, tournant le dos, se dirige vers l’unique fenêtre de la pièce.

— Pourriez-vous me donner du feu, monsieur ?

Brandt, sans se retourner, répond :

— Mon briquet est sur la table, prenez-le !

Puis, il s’assied à son tour, afin d’étudier à son aise le sauf-conduit.

Miss Hopkins cherche en vain le briquet de Brandt. Elle remue les papiers, les crayons, les objets.

Brandt la regarde du coin de l’œil.

« Elle est charmante, cette femme ! pense-t-il, pourvu que je ne sois pas obligé de la passer par les armes !… »

En frissonnant, il évoque le peloton d’exécution, le corps de la jeune fille tombant sous les balles au petit matin. Mais, si son identité est dûment établie, elle repartira ! Qu’importe, après tout !…

— Je ne trouve pas votre briquet, monsieur !

Après avoir cherché dans sa poche, le jeune chef, mû par un vieux souvenir de galanterie, se dérange pour allumer la cigarette de la prisonnière. Celle-ci croise les jambes, s’étend sur sa chaise comme dans un rocking-chair, envoie la fumée au plafond.

Brandt, impassible, lit le papier du consulat.

« Miss Hopkins (Clara, Suzan, Lilian),
« née, à Chicago, le 16 novembre
« 1908 ;
« Venant de New-York, se rendant
« à Téhéran.
« Profession : journaliste
« Signes distinctifs :
« Couleur des yeux bleus, très
« grands.
« Cheveux blonds, frisés.
« Nez : aquilin.
« Taille : un mètre soixante-cinq.

Et, sur le côté, il regarde la photographie de la jeune fille.

La femme qu’il avait aimée autrefois était blonde aussi, c’était une Anglaise, elle avait ce rire, cette désinvolture, cette crânerie.

Que tout cela est loin !…

Les femmes n’avaient jamais directement fait du mal à Brandt ; mais elles savent tourner la tête aux plus sérieux des hommes, et l’amour qu’elles inspirent s’envole. Leur présence passagère ne sert qu’à bouleverser une vie, parfois, pour sa durée entière…

Brandt juge de très haut, se croyant parvenu au sommet d’une montagne inaccessible, dans une région sereine, à l’abri des passions.

Miss Hopkins se balance toujours, les regards perdus dans les volutes de la fumée.

Brandt réfléchit longuement ; une seule chose doit compter pour lui : la défense du fort, la sécurité de ses hommes. Cette Américaine est trop charmante. Elle représente à ses yeux l’espionne rêvée, sachant séduire et conquérir.

Ce charme devient, sinon une preuve, du moins une présomption. Il se lève et se rapproche de la jeune fille.

— Ce laissez-passer est insuffisant, tout le monde peut en acheter un semblable, et se camoufler en reporter neutre.

La jeune fille bondit, jetant la cigarette dans le cendrier !

— Insolent !

Elle ne sourit plus, dressée devant Brandt, prête à le frapper. Les regards des deux adversaires s’accrochent et s’entremêlent, se défient et se pénètrent.

Brandt, avec un sourire ironique, s’incline :

— Dans le désert, mademoiselle, on désapprend la politesse.

Et posant le passeport sur la table, recouverte de papiers :

— Levez les bras… ordonne-t-il.

C’est la fouille banale, que l’on fait à tout prisonnier de guerre, ou de droit commun !

Depuis bien longtemps, Brandt n’a pas tenu entre ses mains un corps de femme. Correct, il ne laisse rien voir de son trouble, mais une chaleur l’envahit. Ses doigts tremblent, maladroits, quand, entre la peau et la chemise, il cherche si aucun document secret n’est caché. Il s’attarde à sa besogne.

Pris de honte :

« Aucune différence entre moi et Gestino, pense-t-il. Un léger vernis d’éducation, c’est tout ! »

Comme d’un danger, il s’éloigne de la jeune fille.

Rogue et dur :

— Videz vos poches.

Miss Hopkins met, sur la table, un mouchoir, un canif, des choses inoffensives, rien d’autres. Si, pourtant… un fétiche, une sorte de petit oiseau japonais. Brandt ne peut s’empêcher de sourire à cet enfantillage. Les yeux de l’Américaine s’adoucissent, se font innocents, miss Hopkins joue à la petite fille.

Croit-elle vraiment le séduire, lui, l’homme irréductible, par ces mines de gosse qui n’a pas la conscience tranquille ?

— Vous comprenez l’obligation où je me trouve de vous garder à ma disposition quelques jours, le temps de vérifier votre identité ?

Les deux adversaires sont maintenant éloignés l’un de l’autre. Miss Hopkins très à l’aise, après s’être assise, se balance à nouveau. Sans embarras ni crainte, elle répond, narquoise, au jeune chef :

— Si ma société vous convient…

Un silence, à la fois hostile et sympathique, plane sur eux. Le rompant soudain, elle demande :

— Et mes hommes, monsieur, j’espère que vous les traiterez bien ?

— Autant qu’on le peut dans un fort en état de siège…

— Pourrai-je les voir ?

— Non ! Ils sont au secret !

Une question brûle les lèvres de l’Américaine.

— Avez-vous beaucoup de prisonniers, ici ?

— Je ne puis vous répondre, mademoiselle.

— Allons, conduisez-moi à mon cachot.

Brand s’aperçoit depuis quelques instants que miss Hopkins interroge et commande :

— Venez, dit-il, trouvant que l’entretien se prolonge à son désavantage.

Escaliers, couloirs, d’autres marches à gravir, tout cela au milieu d’Arabes, qui vont et viennent, épient. Miss Hopkins se trouve maintenant dans une petite pièce rectangulaire, très simplement meublée d’un lit de camp, d’un banc, de deux chaises, d’une table et d’un lavabo, enfermé dans un meuble, comme on en voit dans les cabines de navires. Des têtes de portemanteaux sont accrochées aux murs.

— Vos geôles sont assez confortables, monsieur, remarque miss Hopkins.

Exécutant un ordre donné par Brandt au passage, un Arabe apporte les bagages de la jeune fille. Miss Hopkins rit.

— C’est une hospitalité de palace, moins la liberté !

— Jusqu’à nouvel ordre, vous pourrez circuler dans le poste, dit Brandt, en s’inclinant.

Miss Hopkins répond :

— Je proteste contre mon internement.

Brandt, sans écouter cette revendication, quitte la prisonnière qui n’entend, selon la promesse faite, aucune clef tourner dans la serrure.

Le fort est en rumeur. Une femme est là ! Dans la salle du haut. Groff, hargneux, comme un bouledogue à qui l’on vient d’enlever un os, ressasse on ne sait quelle vengeance contre Brandt. C’est en vain que, par des pitreries de clown, Gestino essaye de lui arracher quelques paroles. L’Italien a revêtu le trenchcoat de la jeune Américaine, et coiffé son chapeau.

— Allons, Groff, regarde-moi… Ne suis-je pas séduisant ?

Et Gestino sourit, se tortille, Groff pousse un grognement.

— Tiens, respire le voile…

— Tu m’embêtes. Fous-moi la paix !

Gestino pirouette, se dandine, imite la démarche de la jeune fille et ses sourires. Groff hausse les épaules, se contentant de donner des coups de poings à son camarade lorsque celui-ci, avec des mouvements de chat et des mines de femme, s’approche de lui.

— Évidemment, Groff, je ne suis pas aussi joli que… Comment, diable, peut-elle s’appeler, cette donzelle ? Mary, Loïs, Margaret. Je me souviens de girls au music-hall où je travaillais, qui portaient ces noms. Allons, répète avec moi, en me serrant dans tes bras :

« — Margaret, ma chérie !

« — Mary, mon amour !

« — Loïs, mon ange ! »

Groff pousse un grognement.

— Veux-tu que nous la jouions tout de suite aux dés, mon mignon ?

Aucune réponse.

— Allons, console-toi, on se procurera, ce soir, alors que tout dormira dans le fort, une clef du cachot. On la forcera bien, cette femelle, à nous rendre, sans faire la mijaurée, le petit service que nous attendons d’elle. Mais que diable est-elle venue. chercher au poste « quatre » ?

Groff, ramassé sur lui-même, regarde méchamment son camarade.

— Si tu touches à l’un de ses cheveux avant moi, tu verras… Voyou !

— Eh ! Groff, ne te fâche pas ; les dés diront qui, d’entre nous, le premier, aura la fille… Et elle criera de joie, entends-tu ?… Elle est bien belle, la mâtine… Elle me plaît. Je vais aller aux nouvelles et apprendre ce que Brandt a fait d’elle.

Alors que Gestino esquisse un pas vers la porte, Groff se retourne, prend un tabouret, le lève au-dessus de sa tête. Gestino, souple, d’un bond gagne le fond de la pièce, se sert de la table comme d’un rempart, sachant bien, par habitude, que tout ceci forme les préliminaires d’un combat. Le tabouret va s’écraser contre le mur, derrière lui… il était temps…

— Camarade, camarade ! crie Gestino drôlement, agitant, en guise de drapeau blanc, son mouchoir sale.

Mais Groff s’élance sur lui, les poings tendus, bousculant tout au passage.

La force de Groff est légendaire, ses coups assommeraient un bœuf.

Gestino, en une minute, saute sur une armoire, et, tel un Sioux, met son couteau de tranchée entre ses dents. Une chaise, envoyée en projectile, l’atteint à la tête. Il est étourdi et redescend, en se frictionnant le crâne lamentablement.

La présence d’une femme a suffi pour jeter la discorde entre les deux aventuriers. Déjà, des questions de priorité se posent.

Dans la pièce qui lui est assignée au fort « quatre », miss Hopkins, assise sur le lit de camp, réfléchit longuement. Son air est grave, inquiet. Elle prête l’oreille à tous les bruits, pesant, calculant une résolution sans doute difficile à prendre. Une expression douloureuse a, sur son doux visage, remplacé le rire et la crânerie.

Elle enfouit sa tête entre ses mains, et du bout de ses pieds martèle le sol ! Le long de ses doigts, des larmes coulent. Mais un bruit de pas, un cliquetis d’armes lui rendent bientôt toute son énergie. En un clin d’œil, miss Hopkins est debout, désinvolte ; elle ouvre sa valise, en tire un peignoir, une robe, un peu de linge, quelques objets de toilette. Telle une voyageuse, prenant possession de sa chambre d’hôtel, avant de visiter une ville, elle s’installe et se prépare à procéder à une toilette soignée.

Brandt, si net habituellement dans sa conduite, est perplexe. Vérifier l’identité de la jeune fille est impossible. En quatre jours, un émissaire aurait le temps d’aller au poste « trois » chercher quelques renseignements sur le récent passage de l’Américaine et les lui rapporter. Mais le poste « trois » doit être en pleine ligne de feu. A-t-il le droit, lui, Brandt, pour se montrer juste vis-à-vis d’une étrangère, de risquer la vie de l’un de ses hommes ?

En cas d’attaque, et si les présomptions demeurent, on évacuera miss Hopkins à l’intérieur. Si, au contraire, une suite d’interrogatoires serrés et d’observations judicieuses permet à Brandt de croire en la bonne foi de la jeune fille, il la laissera poursuivre sa route, vers Téhéran. Brandt évoque les rues de la capitale persane, qu’il connaît bien : les marchands de poteries, de tapis, de pâtes sèches, et miss Hopkins passant, curieuse et mutine, au milieu de toute cette bimbeloterie. Il se voit même à côté d’elle, s’amusant, prenant de la vie ce qu’elle offre de bon.

« Décidément, pense Brandt, je rêve comme le ferait un riche négociant de la Kalbert-Straat, préparant son voyage de noces.

« Deviendrais-je un sale bourgeois ? »

Malgré lui, depuis l’arrivée de miss Hopkins, ses désirs prennent une forme tangible… Brandt ne pense plus à la mort, et il retire même une satisfaction inexprimable à se sentir jeune et bien portant.

« Cependant, que puis-je attendre de l’avenir ? songe-t-il. Mon tombeau est ouvert, et, ne le serait-il pas, quels avantages et quelles joies puis-je attendre du destin ? »

Quand il voulait se rasséréner, Brandt recherchait toujours la présence de Gestino et de Groff. En ouvrant la porte du repaire des deux aventuriers, c’est un champ de bataille qui s’offre à sa vue. Les meubles sont renversés, les bouteilles vides, cassées. Affalé sur une chaise, Gestino geint, la tête entourée de bandelettes. Sur la planche de bois qui lui sert de lit, Groff est étendu, cuvant sa rancune.

— Qu’as-tu, Gestino ? demande Brandt.

L’autre répond, dolent et comédien :

— C’est Groff qui m’a battu, parce que je trouvais la petite demoiselle à mon goût…

Le chef hausse les épaules et regarde avec pitié ces deux hommes qui, devant une femme, sont aussi naïfs que des enfants.

— Groff, tu es donc incorrigible ? s’indigne-t-il, en s’approchant du Brésilien. Pas d’histoires de femmes entre nous. Devoir et camaraderie avant tout, tu le sais bien !

Groff réfléchit, se lève ; il a pour Brandt un certain respect. Se souvenant de Lona, sans doute, et de sa haine pour tout le sexe faible en général :

— C’est vrai, Brandt… on est pourtant payé pour savoir ce qu’elles valent les femmes !

Brandt tape amicalement sur l’épaule de Groff, calmé.

— Fièvre du désert… susurre Gestino.

Les trois hommes rient ; une fois de plus, ils se sentent unis, solidaires, frères.

— Vous devez respecter miss Hopkins. C’est un reporter américain ; elle ne doit pas, quand elle retournera dans son pays, dire que le poste « quatre » était défendu par des bandits et des brutes. Elle travaille et jusqu’à nouvel ordre, elle a droit à notre protection.

Gestino, mâlin, insinue :

— Avoue, Brandt, que tu aimerais bien lui dire deux mots à la petite ?

— J’ai d’autres soucis, mon vieux, crois-moi.

L’instinct animal semble s’être endormi chez ces trois hommes.

Affaire de sceller la paix : Brandt, pour la première fois depuis bien longtemps, trinque avec ses camarades. En vérité, il ne veut pas rester en tête à tête avec lui-même.

Miss Hopkins, profitant de la liberté réduite qui lui est laissée, parcourt le fort. Elle va à travers les escaliers, les couloirs. Seul, l’accès du chemin de ronde lui est interdit par les sentinelles.

Elle cherche, prend des points de repère, écoute. Dans le poste, rien d’autre que la vie des soldats, subissant l’état de siège et attendant l’heure d’un combat toujours possible. En bas, dans la petite cour carrée, les chameaux de son escorte ruminent, paisibles, indifférents. Les chevaux, tout sellés, piaffent. Les Arabes, quand elle passe, ne bougent pas, mais la regardent avec des yeux de convoitise sauvage qui l’effraient.

Convaincu que des interrogatoires successifs et bien calculés pourront amener miss Hopkins à se contredire ou se troubler, si les raisons de son voyage à travers le désert ne sont pas celles qu’elle avoue, Brandt, après avoir quitté Groff et Gestino, se dirige vers la pièce où est enfermée la jeune fille.

Est-ce bien un interrogatoire qu’il cherche, ou, mieux, un prétexte pour revoir l’Américaine ? Le sens réel des actes est parfois opposé à leur apparence, et les impulsions du cœur provoquent souvent d’imprévues réactions de l’esprit.

Devant la porte, Brandt s’arrête ; il pourrait en franchir le seuil directement, sans autre forme de politesse. Cependant, il hésite, frappe. Heurter une porte, attendre qu’une voix de femme dise : « Entrez », c’est encore une impression que Brandt n’a pas éprouvée depuis longtemps.

Chose étrange, son passé se relie directement à son présent. Tout le long espace qui les séparait est aboli dans sa mémoire.

Rien ne répond à son appel. Une inquiétude le saisit. L’émotion du chef qui redoute une évasion, c’est tout du moins le sentiment qu’il croit ressentir, alors qu’en vérité, c’est bien plutôt la crainte de ne plus revoir miss Hopkins qui l’étreint. Il pénètre dans la pièce. La culotte de cheval, la fine blouse de batiste sont accrochés aux patères, ainsi qu’un peignoir de crêpe de Chine blanc brodé. Les valises sont ouvertes, étalées sur le carrelage, au milieu de la pièce, laissant apercevoir du linge et des menus objets. Sur l’unique table, la grande boîte carrée, gainée de cuir, est précieusement déposée. La jeune fille s’est installée dans le fort comme pour y faire un long séjour. Brandt se souvient du semblant de liberté qu’il a laissé à la prisonnière. Miss Hopkins, du reste, pourrait-elle s’évader d’un camp où tant d’yeux la surveillent ?

Brandt rit de ses transes.

Une bonne odeur d’eau de Cologne, mélangée d’ambre, flotte dans la pièce. Brandt, sans façon, s’asseoit sur le lit.

Jamais il n’aurait cru qu’une simple odeur puisse tant le bouleverser dans sa chair et dans son cœur.

« Comme tout est relatif, pense-t-il. De l’eau de Cologne, ce n’est pas rare, c’est à la portée de tout le monde… »

Mais il ne peut plus penser sainement.

« Allons, se dit-il, enquêtons. »

Àterre, dans les bagages de la jeune fille, il cherche quelque chose qu’il ne trouve pas. Le portefeuille contient des dollars, des billets ; c’est tout, aucun papier subversif. Les combinaisons, les bas, les mouchoirs, ne recèlent aucun secret.

Aucun secret !… Celui de l’intimité charmante d’une femme. La couleur rose du linge, les petits plis bien repassés font vibrer en lui une fibre qu’il croyait morte. Il fouille maintenant pour le plaisir de palper des tissus d’où s’échappe un parfum féminin. Il respire longuement, comme pour s’en griser, la chemise de l’Américaine, et c’est d’un geste, lent et minutieux, qu’il polit sur sa manche le dos d’argent d’une brosse à cheveux. Il tourne dans la pièce, il hume l’air, il va, il vient, il reprend machinalement l’enveloppe aux billets de banque. À cet instant, sans doute apeurée par un visage trop bestial croisé en chemin, miss Hopkins, dans un élan de fuite, ouvre brusquement la porte de sa chambre et s’arrête sur le seuil.

Brandt, ayant le sentiment d’être pris en faute, remet hâtivement le portefeuille en place, confus, embarrassé et contrit comme un accusé qui ne peut se défendre. Un regard méprisant de la jeune fille le cloue sur place.

Il est le chef, pourtant ; il a un droit de vie ou de mort sur cette Américaine. Il ne doit pas se disculper d’une enquête normale, son autorité le lui défend ; et, cependant, il cherche de bonnes raisons à donner. Étrange renversement des valeurs.

Miss Hopkins, d’un geste offensant, prend le porte-billets pour en vérifier le contenu.

— Vous me prenez pour un voleur ? murmure Brandt, d’une voix blanche.

Ces paroles ont le ton d’une prière.

Après tout, pourquoi tient-il donc à l’estime de cette femme ; voyageuse en mal de sensations, ou espionne présumée qu’il condamnera peut-être demain ? L’estime des hommes, des femmes, il n’en a nul besoin, lui, le révolté, le rebelle… Il sait ce qu’il vaut, l’approbation de sa conscience doit lui suffire. Comme il hait cette miss Hopkins de réveiller en lui tant de préjugés abolis.

Il salue, s’apprêtant à quitter la pièce ; puis, après un instant, le cœur serré, il se retourne, froid en apparence, mais en vérité, quémandant un regard, une parole, une absolution. Il est heureux de voir l’Américaine le suivre des yeux, adoucie.

Si Groff et Gestino le surprenaient dans cette humble posture, comme ils riraient !…

« Avoue, Brandt, que tu aimerais bien lui dire deux mots, à la petite !… »

C’est tout ce qu’ils trouveraient à lui crier, ces brutes, ces imbéciles, ces ignorants…

La voix mélodieuse de miss Hopkins rompt le silence, apaisante :

— Non, je ne vous prends pas pour un voleur !…

Il voudrait saisir l’Américaine dans ses bras, la presser contre lui. Comme il la respecte !…

On dirait qu’une sorte d’amitié naît entre eux ; mais Brandt, toujours glacial, s’incline. Il ferme la porte, mettant ainsi un terme à un entretien nuisible à son énergie.

Désormais, il évitera tout tête-à-tête avec cette femme.

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