05
Àl’heure du coucher du soleil, tournés du côté de La Mecque, les Arabes rendent à Allah un hommage pieux, obéissant à leurs coutumes. L’horizon prend des teintes lilas, et le sable lui-même, comme un miroir, change de couleur suivant les teintes du ciel. Le croissant de lune doit bientôt apparaître, prélude de la nuit. L’hyène et le chacal se taisent encore…
L’heure de la soupe est venue. Les cuistots du fort, peu habiles cuisiniers, nourrissent les hommes d’une soupe grossière faite de lait et de pain trempé. Un peu de riz complète le repas. Soldats et chefs se contentent du même ordinaire.
Gestino et Groff respirent l’air frais, et s’entretiennent, assis sur un rebord de pierre, les jambes pendantes, des événements de la journée.
— Elle est tout de même bigrement jolie, l’Américaine !… dit Gestino ; je n’ai jamais vu de cheveux si fins ni d’yeux si limpides !
Groff est bougon : tenir une femme à sa merci dans le fort et ne pouvoir y toucher, c’est dur !
Le camarade Brandt est vraiment sans pitié !
— M’est avis, poursuit l’Italien, que tu n’as jamais su faire la cour aux femmes, Groff. Si tu crois que tes manières de brute peuvent leur plaire, tu te trompes…
— J’ai passé l’âge de faire le joli cœur, et n’en ai nulle envie. L’expérience m’a démontré que toutes les femmes sont des mijaurées qui cherchent à entortiller les hommes. Quand on s’aventure dans le désert, on doit accepter tous les risques… Veux-tu mon avis, Gestino ?… Cette fille est une vicieuse en quête de sensations, ressemblant en cela à tous les spécimens de son sexe.
Gestino pousse un profond soupir ; il pense aussi que les femmes sont des êtres sans foi ni loi, légers, inconsistants, infidèles.
— Tout de même, Groff, reprend-il, cette Américaine me paraît avoir l’habitude du beau monde, et en voyant ton mufle de bête, je comprends qu’elle ait crié : « Au secours ! »
Groff est méditatif ; il tire sur un vieux bout de mégot, le mâchonne et le fait passer d’un coin de ses lèvres à l’autre.
— Je suis sûr que Brandt, poursuit l’Italien, sera plus habile que toi. Mais il ne faudrait pas que le gars, sous prétexte de discipline, profite seul de l’aubaine…
— Sais-tu qu’elle est forte, la mâtine ! réplique Groff. Quand je la serrais d’un peu près, elle se défendait bien. J’ai encore dans le nez le parfum de sa peau fine.
— Groff, dit tout à coup Gestino, si nous essayions de rentrer en grâce auprès d’elle ? Qu’est-ce que cela nous fait de jouer au joli cœur, si nous parvenons au but que nous souhaitons. Seulement, Groff, tu feras bien de faire un peu de toilette. Tu ne t’es pas lavé depuis dix jours, au moins.
— Crois-tu donc que toi t’es un Adonis pommadé ? Non, mais tu ferais bien de mirer ta sale trogne dans un coin de glace…
Le soleil s’est couché. Les Arabes ont allumé un grand feu au milieu de la cour.
— Qu’est-ce que tu penserais, Groff, si, après avoir fait un brin de toilette, nous allions rendre visite à la fille ? Elle doit s’embêter, la pauvrette, toute seule dans sa chambre.
— Ça, c’est une idée, Gestino… c’est même une bonne idée. Tope là.
Et les deux hommes, comme des soldats rendus à la liberté et préparant une bordée, après la soupe, rentrent dans leur cambuse. Les animaux mâles, eux-mêmes, ne cherchent-ils pas à séduire les femelles en adoucissant leurs manières, bien que disposant de la force ?
Les pensées de Brandt suivent un autre cours. Le jeune commandant s’était défendu de rechercher tout tête-à-tête avec la jeune fille ; mais, dans le calme du fort, il rejette sa décision.
Quel prétexte invoquer pour revoir la prisonnière ? L’interroger ? Ce serait se montrer à elle, encore une fois, sous le jour défavorable de l’ennemi. Un rebelle, c’est un pillard, par définition. Un Européen, prêtant la main aux intérêts guerriers d’une autre race, ne peut être qu’un déclassé, digne de tous les mépris et accusé des pires méfaits antérieurs.
Àsa demande : « Vous me prenez pour un voleur ? », la réponse négative de l’Américaine lui avait fait du bien.
Il voulait plus encore prouver à miss Hopkins qu’il était estimable et hors de soupçon.
« Elle me prend pour un bagnard évadé, sans doute ! »
Il ressasse cette pensée et la retourne en tout sens, quand un souci presque paternel la remplace. L’Américaine est courageuse, saine, musclée et forte, mais elle est malgré tout, qu’une femme, c’est-à-dire un être faible, digne de ménagements. Il n’a, en somme, nulle raison de la martyriser, de la traiter en prisonnière avant de savoir si le but qu’elle poursuit n’est pas conforme à ses aveux.
« Qu’est-ce que les gardiens ont bien pu lui donner à manger ? se dit-il.
« S’ils ont soumis miss Hopkins à l’ordinaire du fort, la pauvre enfant risque d’avoir des haut-le-cœur devant la ratatouille qu’on lui présentera. »
Et Brandt va jusqu’aux cuisines s’enquérir du repas préparé.
— Étranglez un poulet, dit-il.
Puis, remontant vers son bureau, il tire d’une armoire, où Lensky tenait des vivres en réserve, une bouteille de whisky et des gâteaux secs, qu’il remet à un soldat de service.
Le prétexte de rapprochement est trouvé. Se présentant, peu après, devant miss Hopkins, il la trouve, boudant devant une soupe grossière, composée de lait et de biscuits durs qu’un Arabe lui a servie dans une écuelle. Elle apaise sommairement sa faim avec une tablette de chocolat et quelques menues galettes prises dans sa valise.
— Mademoiselle, je m’excuse, dit Brandt, en s’inclinant, mes gens vous ont traitée en prisonnière, alors que vous n’êtes que prévenue.
— À la guerre comme à la guerre ! répond, en riant, miss Hopkins. J’use les provisions de bouche que j’avais prises pour mon voyage.
Et, à belles dents, elle mord dans la tablette de chocolat.
— Je vous ai fait préparer un autre repas !
Les Arabes, justement, apportent le poulet, le whisky et les gâteaux, dus à la munificence de Brandt. Sur une petite table, on dresse un couvert. Le riz croustillant, monté en pyramide, est appétissant.
Miss Hopkins évolue gracieusement, mettant la main à tout, aidant les geôliers maladroits. Elle a pris, dans ses bagages, une serviette, dont elle se sert en guise de nappe.
— Dans le fond, mon aventure est très drôle, dit-elle à Brandt. Si je n’avais pas reçu, de vos gens, un si mauvais accueil, je trouverais préférable de coucher ici qu’à la belle étoile.
— Mes gens n’ont pas été seuls à mal vous recevoir et je m’excuse d’avoir été obligé, mademoiselle, de me livrer à la petite enquête dont vous avez surpris le secret, dit Brandt, désireux d’effacer tout soupçon dans l’esprit de l’Américaine.
Pouvait-il avouer que, s’il s’était complu dans le parfum du linge, dans l’attouchement des objets lui appartenant, c’est qu’il avait obéi à un instinct déguisé de brute, semblable à celui que doivent ressentir Gestino et Groff, plus francs dans leurs désirs.
La voix de miss Hopkins jette le trouble dans ses réflexions.
— C’est charmant et la situation est piquante…
Avec un souci bien féminin des arrangements ménagers, elle a mis avec élégance un vulgaire chandelier sur la table et disposé coquettement des fruits, puisés dans ses provisions personnelles.
— C’est le confort moderne ! dit-elle. On croirait voir une table de restaurant chic !
La voici qui découpe avec aisance le poulet. Brandt reste debout, indécis, n’ayant plus rien à faire dans la chambre et souhaitant s’y attarder.
— Vous ne vous asseyez pas, monsieur ?… Monsieur mon geôlier. D’abord, comment vous appelez-vous ? dit miss Hopkins.
— Brandt, répondit le jeune homme.
— Eh bien ! monsieur Brandt, puisque je suis votre hôte forcée, je l’avoue, ne voulez-vous pas pousser la politesse jusqu’à partager mon repas ?
— J’ai déjà dîné, mademoiselle.
Mais il reste, demandant la permission de fumer une cigarette et de boire un verre de whisky.
La petite chambre du poste « quatre » a pris un air civilisé : cette assiette, ce verre, cet arrangement de la table flattent son souvenir et Brandt ne sait plus s’il est attiré vers la jeune fille parce qu’elle est femme ou simplement parce qu’elle s’ingénie à trouver des détails qui dissipent sa nostalgie.
— Vous êtes sûre de ne pas m’avoir menti, mademoiselle ?
Les grands yeux de miss Hopkins se lèvent vers Brandt.
— Non, vous pensez, vraiment, que je suis une espionne ?…
— À vrai dire, je ne le pense pas. Vous venez d’Amérique ?
— Tout droit, en faisant escale dans le Sud de la France et en Italie, dit-elle…
— Vous êtes orpheline, pour tenter de si longs et périlleux voyages ?
Un grand silence. La jeune fille, rieuse jusqu’alors, pique le nez dans son assiette et ne répond pas tout de suite.
— Je n’ai qu’un père… S’il mourait je serais seule au monde !
Beaucoup d’émotion passe dans ses yeux. Brandt a touché au point sensible de sa vie.
— Vous avez l’air de bien l’aimer, votre père, et cependant vous l’avez quitté ?
— Il voyage, dit miss Hopkins, maîtrisant une bizarre émotion. Durant son absence, j’ai tenté cette randonnée pour m’assurer une belle situation dans le journalisme.
— C’est bien dur, pour une jeune fille, de gagner sa vie, surtout de cette façon. Votre père est reporter, aussi ?
— Non, reprend-elle, laconiquement.
— Je m’excuse, je suis indiscret, reprit Brandt. Ces questions, croyez-le, ne sont pas un interrogatoire.
— Vous n’êtes pas indiscret, monsieur Brandt ; seulement, voyez-vous, mon père est l’unique affection que je me connaisse… Il est toute ma vie, et quand mes pensées se reportent vers lui, je ne peux maîtriser un instant d’émoi et de spleen.
— Vous recevez souvent de ses nouvelles ?
— Hélas ! non, et vous me voyez particulièrement anxieuse à cette heure même !
Vraiment, miss Hopkins n’a rien d’une espionne, Brandt s’en rend compte. Elle apparaît trop sentimentale pour se plier aux calculs et aux ruses qu’un tel état comporte.
Miss Hopkins, heureusement, se met à rire.
— Mais vous, monsieur Brandt, vous ne semblez pas plus voué que moi à la vie du désert parmi les Arabes ?…
— Pourquoi ? interroge Brandt.
— Vous n’avez rien d’un Oriental, et tout dénote en vous un être différent de ceux que j’ai rencontrés ici.
— Peut-être me jugez-vous mieux que je ne le mérite. La vie est mélancolique, mademoiselle, et les circonstances peu favorables aux développements de certains êtres.
Brandt allait raconter ses aventures à miss Hopkins, comme à une amie de longue date. Il oubliait, près d’elle, les contingences. L’Américaine avait eu la subtile habileté de lui dire les mots capables d’endormir sa nostalgie.
— Vous n’avez jamais visité la Hollande ? demande-t-il.
— Autrefois, pourquoi ?
— Parce que, dit Brandt, c’est mon pays.
Miss Hopkins a dévoré à belles dents la moitié du poulet. Son repas est fini. Elle répond :
— Je me souviens de grands champs de tulipes, de canaux ombragés.
— Enfant, mon ambition était de
trouver le secret de la tulipe noire.
— Suis-je indiscrète en vous demandant les raisons de votre présence ici ?
— Les circonstances… répond Brandt brièvement.
— Je vous vois beaucoup mieux assis devant un bock de bière, fumant une longue pipe, vêtu de pantalons larges, d’un boléro court et d’un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, qu’en farouche guerrier.
— En Hollandais pour exportation, réplique Brandt, en riant, ou pour carte postale ?
— Dans le souvenir, on n’évoque les pays qu’au moyen d’images populaires.
— C’est vrai, dit Brandt, amusé ; ainsi, pour moi, l’Orient se résume en tapis, en brûle-parfums de cuivre, en lances ou en piques soutenant des étoffes qui retombent en cascade, en femmes alanguies aux pieds d’Arabes immobiles. J’avoue que je n’ai rien trouvé d’aussi parfait sous ce ciel…
— D’un pays qui n’est pas le sien, tout reste extérieur. Votre cœur n’est pas à l’unisson de cette contrée, monsieur Brandt !
Le jeune homme se laisse conquérir par l’atmosphère de confiance que crée miss Hopkins.
— Mon cœur n’est pas à l’unisson de cette contrée, pourquoi ?
— Je crois bien que vous l’avez laissé loin, là-bas, en Hollande.
— Peut-être !… répond brièvement le jeune homme.
Il aurait pu avouer à miss Hopkins que ce soir, pour la première fois, il se sent à l’aise et heureux dans ce pays d’Orient.
Les notes aigrelettes d’un instrument monocorde parviennent jusqu’à eux, ainsi qu’un chant.
— Tout nous différencie de l’âme Arabe.
— Même la musique, reprend miss Hopkins.
— Les races ont des mystères que nous ne devons pas violenter, mais respecter. Tenez, miss Hopkins, c’est la raison qui m’a guidé ici.
— Je ne vous comprends pas !
— Parce que l’émir que je sers veut délivrer sa race d’une domination étrangère, je trouve qu’il est dans son droit et que les Européens ont tort de vouloir l’asservir. Chaque nation représente une force nécessaire à l’équilibre de l’humanité.
— Nous voici partis dans de hautes sphères philosophiques, monsieur Brandt… Dites-moi, pour ma documentation, avez-vous beaucoup de prisonniers ici ?
— Secret d’État, mademoiselle !
— Miss Hopkins se mord les lèvres, sa figure se rembrunit.
— Vos prisonniers ne sont pas nécessairement condamnés à mort ?
— Craignez-vous donc quelque chose pour vous ?
— Je suis journaliste, monsieur Brandt, ne l’oubliez pas ; donc, je suis curieuse…
— Vous ne saurez rien, inutile !
Brandt tend à miss Hopkins une cigarette.
— Du moins, dans vos reportages, n’écrirez-vous pas que tous les rebelles sont des brutes ?
— Je me souviendrai du poulet, dit miss Hopkins ; il était fort bon, un peu étique, un peu dur, mais agréablement cuit et parfumé !
Brandt se sentait en grande sympathie avec l’Américaine ; il aurait voulu que ce sentiment fût réciproque et, en lui-même, il craignait qu’il ne le fût pas, que le sourire et les regards doux de miss Hopkins ne soient qu’une coquetterie engourdissante vis-à-vis du chef et du maître qu’il représentait à ses yeux.
La main de l’Américaine joue avec une fourchette, Brandt se retient pour ne pas la prendre et l’embrasser. Il se souvient, à cet instant, du supplice qu’a subi le commandant Veller devant le verre de whisky et la fumée de cigarette. Il faut rompre cet entretien trop doux. Brandt voit ses forces fondre comme la neige au soleil.
Brusquement, il se lève. Pourquoi a-t-il recherché ce tête-à-tête alors que la sagesse eût voulu qu’il s’en tînt à ses premières résolutions.
— Mademoiselle, dit-il, en prenant congé, je souhaite que vous ne m’ayez rien celé de la vérité et que vous puissiez bientôt repartir pour la frontière persane. Ne craignez rien de mes hommes. Ils m’obéissent, et vous n’aurez, dans ce poste, à vous plaindre de quiconque !
Àla faveur des quelques pas qu’il esquisse pour regagner la porte, Brandt sent une pesanteur lui alourdir les jambes… Il est rivé au sol par son désir de prolonger un entretien trop doux, de respirer une atmosphère inusitée. Tout son être moral se sent revivifié singulièrement.
Miss Hopkins, finement, observe le trouble du jeune homme, Brandt s’en aperçoit et voulant garder sa dignité, son pouvoir :
— Bonsoir, mademoiselle !
Une sentinelle de garde vient enlever le couvert et tout rentre dans le calme.
Brandt s’en va par les couloirs, il n’a rien fait de mal, mais pour un empire, il ne rejoindra Gestino et Groff. Il lui apparaît que les soldats arabes croisés au passage le regardent avec ironie. S’il s’écoutait, il prendrait son cheval pour aller dans la nuit apaiser sa fièvre et son désarroi au grand souffle du désert. Il se contente de monter aux créneaux.
Que le soir est doux ! La nature s’est faite apaisante. Quelques étoiles commencent à briller. Le ciel est pur. Il semble que la terre s’étire, sensuelle et bienheureuse. De légers souffles soulèvent le sable, Brandt évoque le parfum des jasmins qui l’a séduit un matin dans le palais de l’émir.
« Comme cette odeur serait bonne à respirer, ce soir ! »
Il ressent la nostalgie du bruit de la source. Tout à coup, le souvenir de la tête entrevue dans le marc de café lui revient aussi et cet enfantillage l’amuse.
« Vais-je croire aux sorcelleries, maintenant ? », se dit-il.
Et, désemparé, il redescend vers son bureau.