06
La nuit est tombée. Dans la cour, les Arabes, accroupis, psalmodient leur éternelle mélopée. L’atmosphère s’est rafraîchie. Les chameaux somnolent et ruminent paisiblement, les pattes de devant repliées ; les chevaux, attachés par la bride aux anneaux de fer d’un mur, restent immobiles, n’ayant plus à chasser de leur queue des mouches insupportables.
Tout est calme dans le fort, les guerriers reposent dans l’attente de la bataille. Les silhouettes des sentinelles sur le chemin de ronde évoquent seules l’état de siège actif.
De petites lumières, çà et là dispersées, trouent l’uniformité de la nuit, à l’intérieur du fort.
Miss Hopkins s’est enfermée dans sa chambre. Le tête-à-tête avec Brandt n’a pas apaisé ses craintes. À l’affût de tous les bruits, elle écoute, perplexe, collant son oreille contre la porte quand des voix ou des pas se font entendre. Elle réfléchit. Son visage reflète le tourment, parfois le calcul.
Vêtue maintenant d’un peignoir chinois à grands ramages, elle fume, s’asseoit, se lève, attentive aux rumeurs ambiantes. Si Brandt la surprenait ainsi, il pourrait certes douter de sa bonne foi. Mais Brandt a décidé fermement de fuir la présence de miss Hopkins. Il s’est créé de multiples occupations : classer les papiers administratifs, rédiger le journal du bord, réviser un plan de défense du fort.
Il veut maintenant, changeant de tactique, tenir tête à l’ennemi. Sa provision de munitions lui accorde une marge de douze heures de combat. Une habile répartition lui permettra, peut-être, de les prolonger. Faire sauter le fort, il n’y songe plus. Sa propre vie lui est devenue précieuse ; il veut la sauver, tout en faisant son devoir.
« Que se passe-t-il en moi ? pense Brandt. J’étais prêt à mourir, à partir sans regrets pour un autre monde, et voici que la terre, malgré ses ennuis, ses luttes, ses injustices, m’apparaît bonne, digne de s’y défendre et d’y vouloir rester. »
Tantôt, ce sont des cheveux blonds qui s’interposent entre sa raison et lui, tantôt des yeux bleus, un nez aquilin, des dents blanches.
« Pourquoi ai-je appris par cœur le signalement de miss Hopkins ? » se dit-il.
Il se rend compte qu’au bout de ses doigts, qui ont palpé la jeune fille pour la fouiller, la chaleur d’une chair de femme s’est accrochée.
« Fièvre du désert, murmure Brandt, en se moquant de lui-même. Lensky l’a subie, Gestino et Groff en sont les victimes ! »
Poussant un peu plus loin son examen de conscience, Brandt remarque pourtant avec curiosité qu’il n’est pas le jouet d’une séduction uniquement charnelle, puisque son cœur est encore plus troublé que ses sens. Mais s’il reste maître de ceux-ci, il ne peut dominer des sentiments qui, confusément, se révèlent tyranniques.
« Subtilité dont je ne me serais pas cru capable. »
Il souhaite à ce moment, par exemple, que miss Hopkins vienne poser sa main sur son front.
« Voyons, je vais me suggestionner, m’imaginer que mes souhaits s’accomplissent. »
Il ferme les yeux.
C’est en vain.
Il se sent seul, irrémédiablement.
Sortant du songe qu’il cherche à se créer, il ne trouve devant lui qu’une photographie, celle du passeport de l’Américaine.
Pourquoi s’est-il fait une vie différente de celle des autres hommes de sa race ? Une erreur de jeunesse est pardonnable, quand la conscience est droite et l’esprit honnête. Et puis, a-t-il eu raison de prendre dans un mouvement de révolte le parti du plus faible contre le plus fort ? Qu’est-il venu faire au milieu de ces Arabes qui lui demeurent étrangers ? Jamais Brandt, depuis bien longtemps, ne s’est posé autant de questions. Il ne peut plus travailler. Afin de secouer tant d’idées mauvaises et inopportunes, il quitte la pièce pour faire sa ronde.
Les hommes qu’il commande sont paisibles, fatalistes ; ils attendent leur destin, prenant de l’heure qui passe la joie qu’elle peut donner.
Le voici près des créneaux.
Rien à l’horizon ; au ciel, des étoiles et la lune narquoise.
Comme Lensky est heureux dans sa tombe au milieu du désert !
Brandt redescend.
Chacun est à son poste.
Que peut-il faire, que peut-il dire ?
Rien, tout le monde lui obéit ponctuellement. Il n’a même pas la ressource de se distraire par un regain de travail, et, dans son désœuvrement, il regagne « le bureau de l’état-major ».
En bas, Groff et Gestino se mettent à rire. Au-dessus d’eux, les pas réguliers de Brandt résonnent comme autrefois ceux de Lensky.
Levant le doigt vers le plafond, Gestino, la face barbouillée de savon, un rasoir à la main, explique :
— Ça ne va pas là-haut.
Mais les deux hommes n’insistent pas. Ils sont très occupés. Groff, devant un morceau de glace, contemple son visage de bull-dog et s’ingénie, avec un peigne mouillé, à dompter sa chevelure touffue et rebelle. Il a frotté ses leggins et revêtu une vareuse qu’il n’a pas portée depuis bien longtemps. Il essaye de la boutonner.
— Nom de Dieu ! s’écrie-t-il, j’ai grossi. L’ordinaire du fort n’est pas favorable à ma taille.
D’un cran il serre sa ceinture. Son ventre, ses hanches ressortent ; ça ne fait rien.
Tandis qu’il pivote sur lui-même :
— Dis donc, Groff, as-tu regardé le fond de ton pantalon ?
Triomphant, l’Italien montre à son camarade un accroc formidable qui laisse passer la chemise.
— T’en fais pas, Groff, ajoute-t-il, d’un ton bon enfant, en prenant du fil et une aiguille.
En trois points, élargissant le geste, il a réparé le dommage.
Groff, reconnaissant du service, ne veut pas demeurer en reste envers son compagnon.
— Ta raie, à toi, n’est pas bien faite.
Et d’un coup de peigne, il arrange les cheveux de Gestino, ne manquant pas de leur donner un pli en accroche-cœur sur le front.
Les deux hommes se regardent. Ils s’admirent, ne se reconnaissent plus.
— T’as l’air d’un gandin, Gestino.
— Et toi d’un gommeux, Groff.
— Tâche de te tenir bien droit, Gestino.
— Rentre donc ton ventre, Groff.
— Dis donc, Gestino, c’est malheureux que nous n’ayons pas de gants.
— T’as donc l’habitude du grand monde, Groff ?
— L’Américaine sera bien difficile si elle ne nous trouve pas à son goût.
Et Groff, poussant du coude son camarade, ajoute :
— Dis donc, si nous allions rompre un doux tête-à-tête entre Brandt et la petite ? Les deux hommes se frappent sur les cuisses, rient grossièrement. Des images lubriques traversent leur esprit.
— Pauvre vieux Lensky ! murmure Gestino. Une telle aubaine l’eût calmé. Il est mort dix jours trop tôt.
Tels deux coqs, Groff et l’Italien, avantageux, sortent de la cambuse. Tout cet effort de toilette tend à rendre visite à l’Américaine dans les meilleures conditions de séduction possible.
Groff, trop serré dans ses vêtements, est gêné. Il marche droit, guindé, par crainte de voir les manches de sa veste éclater aux entournures.
— Tu feras attention en t’asseyant à ne pas faire craquer la reprise perdue que j’ai faite à ton pantalon, dit Gestino.
Àquoi Groff réplique : — Et toi, la mauviette, tâche de ne pas regarder la donzelle avec des yeux dévorants. Nos chances doivent rester égales.
Miss Hopkins a un petit frisson, quand elle entend dans le couloir des pas et des voix d’hommes se rapprocher.
Un petit coup discret, timidement frappé, l’avertit d’une visite.
— Entr…
Puis, se reprenant :
— Come in, dit-elle, en se glissant derrière une table pour se garer d’une attaque possible.
Dans l’entre-bâillement de la porte qui s’ouvre lentement, les têtes de Groff et de Gestino apparaissent en échelon.
Miss Hopkins, dans un geste de frayeur, se précipite au-devant des deux hommes, pour défendre son seuil contre une violation dangereuse, peut-être.
Mais Gestino et Groff ne se laissent pas intimider. Ils sourient, rient, affectent un très grand embarras, mais entrent avec décision et force plus avant dans la pièce.
— Chère mademoiselle, disent-ils en chœur, nous venons nous excuser pour « la petite chose de ce matin ».
Cette périphrase agréable et naïve a le don de mettre en confiance l’Américaine. Elle donne une poignée de main cordiale aux deux hommes et les prie de s’asseoir. Groff, maladroit, tire de sa poche, pour le restituer, le porte-cigarette subtilisé le matin.
La conversation languit. Il faut rompre à tout prix ce silence inquiétant. Miss Hopkins ouvre la boîte mystérieuse. C’est un phonographe, marque Columbia, venant droit d’Amérique.
— Un blues ?
— Oui, font les deux hommes de la tête, ayant soudain perdu leur langue et leur audace.
Le disque tourne ; le diaphragme posé, des harmonies s’épandent dans la pièce, allant à travers les murs surprendre Brandt, qui, avec fermeté, a trouvé un travail urgent.
Pour lui comme pour Gestino et Groff, le désert a disparu. Un peu de rêve flotte pour tous, en lieu et place de la réalité.
Un blues ? C’est le jazz qui remplissait de ses sonorités barbares et entraînantes le bar où Groff fut arrêté. Parfum d’alcool, de cocktails frelatés, nuques de femmes, chevilles fatiguées, gainées de bas de soie bon marché, atmosphère de fumée, dans les lumières masquées par des fleurs en papier. C’est Lona, en un mot, dont la tête tourne dans une surimpression cinématographique sur et avec le disque. Mais les souvenirs de Groff sont moins cuisants, ce soir ; il peut les supporter sans rage. Le passé disparaît aux yeux du Brésilien dans une brume épaisse et propice. Le cœur de l’homme est ainsi fait, que les sentiments et les désirs s’y succèdent en s’effaçant les uns les autres. La petite Américaine est bien plus jolie que ne l’était cette pauvre Lona ! Et l’esprit de Groff, qui ne se perd pas à l’ordinaire en subtilités psychologiques, s’applique à reconstituer sa propre vie avec des vestiges qu’il ne parvient pas à regrouper. Ses yeux s’emplissent des joies présentes.
Il est parfaitement heureux.
Gestino évoque la figure de certains musiciens des orchestres qui, autrefois, accompagnaient son numéro. Mentalement, il salue le public, lance son chapeau sur la scène, revoit les œufs danser sur un jet d’eau, point blanc, rouge ou jaune. Aussi les lames brillantes de ses poignards. Dans son souvenir, sa femme n’a pas des traits bien nets. D’elle, il n’évoque maintenant qu’une silhouette, des contours, l’éclat d’un sourire. C’est tout. Pourquoi s’être fait tant de bile, avoir risqué sa tête, le bagne, alors qu’un visage féminin peut si bien en remplacer un autre ?
Le charme de l’Américaine a opéré ce miracle : endormir les instincts brutaux des deux aventuriers et leurs rancœurs anciennes. Ils sentent la jeune fille supérieure à eux par un degré d’évolution morale qu’ils ne comprennent pas, mais qu’ils subissent.
Le disque tourne toujours, le diaphragme a terminé sa course. Au blues succède un tango, dont les harmonies alanguissent l’auditoire.
Brandt, enfermé dans la fameuse salle de l’« état-major », prend sa tête entre ses mains, fermant ses oreilles, son cœur et son cerveau à tout ce qui n’est pas son devoir immédiat : la défense du fort, la sécurité de ses hommes.
Il réfléchit.
« On fera donner l’un après l’autre les canons des deux extrémités du fort, face à l’ennemi. L’adversaire sera ainsi bombardé sur son aile gauche et sur son aile droite alternativement. La grosse pièce, celle du milieu, ne tirera qu’en troisième, fauchant les assaillants en plein centre de leur ligne. »
Brandt n’a rien d’un stratège. Il guerroie avec son bon sens et sa logique. Il faut obtenir le maximum de résistance avec un minimum de munitions, et, surtout, épargner les vies humaines.
Il ignore les subtiles tactiques. En fin de combat, Groff et Gestino battront en retraite avec les Arabes ou mourront avec lui, au choix, en faisant sauter le fort. Les ruines du poste leur serviront de linceul.
Une idée l’assaille soudain.
« Si ce phonographe était un signal convenu entre miss Hopkins et un espion ayant échappé à la surveillance du fort dans l’immensité du désert ? »
Cette présomption contre l’Américaine rassérène soudain Brandt. L’action est l’antidote rêvé contre les troubles moraux. Il sort, il va sur le chemin de ronde, essaye de percer la nuit. Le désert est vide, affreusement monotone et silencieux.
Aucune ombre, aucun bruit !
Tout est calme, il peut rêver ; il rêve.
Au matin, il laissera repartir miss Hopkins et son escorte vers la frontière persane.
Non, il ne la laissera pas repartir, et, pourtant…
La caravane suit son chemin ; une horde de fauves surgit, rugissante, mauvaise ; elle attaque la petite troupe qui ne peut se défendre.
Brandt accourt avec ses hommes, met les bêtes en déroute, sauve la jeune fille.
Il rit en lui-même de ce roman. Il sait très bien qu’il n’y a pas dans le désert de horde de fauves, sauf l’hyène cafarde et le chacal peureux, et que la petite troupe sans peine se défendrait en tout cas contre toute agression isolée de ce genre, et peu probable du reste.
« Vieux souvenirs ridicules des films américains, pense-t-il. Si miss Hopkins ressemble à une jeune première, moi, je n’ai rien d’un séducteur. Mais que faire de miss Hopkins en cas de bombardement du fort ?
Le souvenir de l’officier français surgit dans la mémoire de Brandt. Nul doute que la présence d’un tel otage soit une sécurité pour le poste. Les troupes européennes, il le sait, ne sacrifieront pas volontiers la vie de l’un des leurs. Grâce à cette sentimen
talité, une trêve sera accordée au fort « quatre ».
Interroger le commandant Veller, non sur le ton d’un chef tout-puissant, mais d’homme à homme ? Une conversation avec ce soldat lui permettrait peut-être d’oublier l’inquiétude morale dont il est la victime ce soir.
— Allez me chercher le prisonnier et conduisez-le dans la salle du haut, commande Brandt à deux Arabes qui passent.
Le phonographe s’est arrêté. Miss Hopkins n’a plus de cigarettes.
Groff et Gestino, cloués sur leur banc comme deux enfants bien sages, prolongent inutilement une visite qui leur a coûté un gros effort de bienséance, mais dont ils tirent une joie béate et combien imprévue !
La conversation n’est guère animée. Lentement, pour gagner du temps, miss Hopkins change l’aiguille du diaphragme, choisit un autre disque. C’est un chant, cette fois. La voix de Damia, l’enfant de Paris, s’élève :
Pars sans te retourner, pars !…
Groff et Gestino ont appris un peu de français en Syrie ; ils suivent les paroles, dodelinent de la tête, subissent la beauté dramatique de la diction.
— Voilà qui eût plu à ce pauvre Lensky dit Gestino gravement, en regardant Groff. Il est mort en contemplant un programme de music-hall !
Le disque tourne toujours.
Pars sans un mot d’adieu, pars !…
Le chant arrive jusqu’à Brandt, à travers les murs épais, et la porte du bureau largement ouverte du reste.
Encore le silence. Le phonographe, arrivé à bout de course, s’est tu. Mais sur les marches de l’escalier les pas du commandant et de ses gardiens retentissent.
L’officier, étonné de subir un interrogatoire à cette heure tardive, est maintenant seul devant Brandt. Les geôliers sont partis, la porte s’est refermée.
La force de résistance du commandant décroît. Son visage est plus creusé encore que le matin. Brandt, poliment cette fois, prie le Français de s’asseoir. D’une armoire, il tire des verres, une bouteille de whisky, et c’est d’une voix étrange, angoissée et inquiète qu’il offre au commandant :
— Voulez-vous être mon invité ce soir ?
L’officier ne répond rien, se demandant quelle ruse peut cacher tant d’amabilité.
Brandt verse l’alcool, offre des cigarettes. En dépit de sa faiblesse et de ses désirs, le commandant reste immobile, refusant de pactiser avec un homme qui combat son pays.
Anxieux, énervé, étonné de tant de stoïcisme et cherchant une excuse à son propre trouble, Brandt l’interroge :
— N’êtes-vous donc jamais tout simplement humain ?
Le commandant se redresse.
— Je ne vous comprends pas, répondit-il.
Cet homme pourrait subir toutes les tortures morale ou physiques sans pousser une plainte ou un cri. Irréductible, il reste farouchement enfermé dans le sentiment qu’il a de son devoir.
Brandt voudrait lui crier :
— Parlez, dites un mot ; je ne suis pas, ce soir, le chef qui commande, l’ennemi qui interroge, mais tout simplement un homme dont le désir est de parler cœur à cœur avec un autre homme de sa race. Évidemment, je ne suis à vos yeux qu’un aventurier ; mais vous ne savez rien de moi. Je suis capable, comme vous, de respecter un devoir, de mourir bravement.
Àquoi bon dire tout cela ? Les humains ne communiquent entre eux que par des apparences, des mots insuffisants, des regards incompréhensibles. Ils se sculptent eux-mêmes une figure qui les rend esclaves et derrière laquelle leur véritable essence reste secrète.
« Que peut-il ressentir, ce commandant ? Il a faim, il a soif ; il ignore si, demain, la mort ne viendra pas le surprendre. Il doit avoir peur, il doit souffrir. Cependant, son visage est de marbre. »
— Je m’excuse, commandant, d’être obligé de vous traiter avec tant de rigueur, mais vous connaissez les lois de la guerre ?
L’officier s’incline. Brandt l’envie d’être aussi calme, sûr de lui dans ces régions sereines où l’individu reste maître de soi, et insensible à toutes les compromissions terrestres. Cette région avait été jusqu’ici le domaine de Brandt. La présence d’une femme a suffi à l’en tirer.
Le silence du fort devient impressionnant. La nuit, habituellement fraîche, est lourde.
Dans sa chambre, miss Hopkins, anxieuse, se demande si elle devra subir jusqu’au lever du jour la présence de Groff et de Gestino.
Elle cherche un autre disque, mesure ses mouvements pour gagner du temps.
— Home, sweet home ! annonce-t-elle.
Et elle recommence à fredonner avant de mettre en marche le phonographe.
— Home, sweet home !
— Vous chantez bien, murmure Gestino, galamment. Continuez !
— Si cela vous fait plaisir, dit en riant la jeune Américaine.
Et, soudain, dans le silence du fort, remplaçant l’éternelle psalmodie des Arabes, les échos apportent le rythme d’une mélodie anglaise, scandée par une voix de femme, pas mécanique cette fois.
— Home, sweet home !
Brandt, qui griffonne, pour se donner une contenance, des dessins sans suite sur une feuille de papier, s’arrête et lève la tête, prêtant l’oreille.
Est-ce le reflet de son propre trouble ! Il croit voir le commandant tressaillir et s’émouvoir, impression fugitive, vite réprimée.
— Home, sweet home ! poursuit la chanteuse.
Le commandant se mord les lèvres, son port de tête s’amollit, ses yeux s’embuent de larmes. Le trouble du commandant n’est pas un mirage, il est réel. Brandt en est sûr.
— Cette voix semble vous émouvoir, commandant ?
L’officier sourit, désabusé, mais son regard n’a plus la franchise que Brandt aimait.
Au loin, la voix s’affermit, prend de l’assurance ; on dirait un appel. L’officier écoute, muet, sidéré.
— C’est une jeune Américaine égarée dans le désert, explique Brandt. J’attends des renseignements sur son compte.
Les yeux du commandant s’agrandissent démesurément. Sa main a un tremblement, et ce détail, Brandt le remarque encore.
L’âme du chef renaît en lui. Conscience de sa responsabilité, curiosité, émoi, il ne le sait ; mais, sans un mot, brusquement, pressentant un traquenard, il entraîne le commandant à travers les couloirs jusqu’à la porte de miss Hopkins. — Home, sweet home ! Cette fois, Brandt en est sûr, le prisonnier titube, ses jambes flageollent, et, de sa face déjà pâle, le sang s’est tout à fait retiré.
Sans frapper, sans prévenir, mû par un désir de savoir, de comprendre, Brandt, d’une seule poussée, ouvre la porte de la chambre de la jeune fille.
Miss Hopkins, droite près du phonographe, à la façon d’une chanteuse qui, sur une scène, exécute son tour de chant, auprès d’un accompagnateur, s’arrête, saisie. Gestino et Groff se lèvent. Brandt, dont la silhouette masque celle du commandant, s’efface.
L’officier et miss Hopkins se font maintenant vis-à-vis.
Qu’a-t-elle donc, la jeune Américaine ?
L’uniforme d’un Français ne devrait pas l’émouvoir à ce point, ni la vue du commandant la troubler, plus que celle de Groff, de Gestino ou de lui, Brandt.
La voici qui refrène un cri, un élan, tandis que l’officier, nerveusement, fait passer un peu de salive dans sa gorge sèche et cherche à réagir contre la contracture des muscles de son visage.
Brandt observe, surveille, note les moindres détails de cette rencontre. Gestino et Groff également. La confrontation donne un résultat non prévu…
Miss Hopkins n’a pas bougé, elle poursuit, souriant bizarrement :
— Home, sweet home !
Mais sa voix s’étrangle, abandonnant tout synchronisme avec le disque. Brandt, immobile, prolonge la situation. Il guette le moment où l’Américaine et le Français se trahiront.
Gestino et Groff, l’un malin, l’autre méfiant, constatent le trouble, cherchent à percer le mystère.
Qu’il y ait une relation entre la présence de miss Hopkins et la capture du commandant, Brandt n’en doute plus. L’Américaine est une espionne au service des Français, chargée probablement de repérer la geôle de l’officier, d’en signaler l’emplacement et de favoriser une évasion nécessaire à l’attaque prochaine.
En tout cas, une femme désignée pour rapporter des renseignements sur le fort et ses moyens de résistance.
Confondre miss Hopkins. Cette idée cruelle hante un bref instant le cerveau de Brandt. Certes, une telle solution serait logique et conforme aux injonctions du devoir, mais peut-il l’envisager ? Les espions sont passés sans jugement par les armes. Il ne se sent pas le courage de livrer cette fille charmante et gracieuse, qui l’a si fort troublé, aux fusils meurtriers ?
La guerre est une convention passagère, qui permet aux partis en lutte de piller, de violer, de tuer, sans être poursuivis par les lois. Mais un tel pouvoir est-il équitable et doit-on faire si bon marché des vies humaines ?
Miss Hopkins, d’ailleurs, aura quelque difficulté à nuire si Brandt la fait reconduire par quelques-uns de ses hommes, vers l’intérieur des terres, sous prétexte de lui laisser gagner la frontière persane. Le point important est de garder le commandant comme otage.
— Emmenez le prisonnier, commanda brutalement Brandt aux sentinelles.
Puis, s’avançant vers Groff et Gestino, simulant une violente colère pour mieux masquer son désarroi :
— Qui donc vous a permis d’entrer ici ?
L’Italien et le Brésilien ne sont pas dupes, d’autant plus qu’ils entendent le chef dire à la jeune fille :
— Votre identité, mademoiselle, a été vérifiée, vous êtes libre.
Le disque, machine indifférente, continue à tourner. Gestino et Groff partent ; la porte se referme ; le commandant est reconduit à son cachot. La jeune fille, ayant perçu l’imminence du danger, abandonne toute crânerie, toute coquetterie. Sa bouche ne murmure aucune parole, mais ses yeux expriment à l’égard du chef une infinie reconnaissance.
Le phonographe déraille, le diaphragme grince. Brandt le soulève et l’arrête, heureux, en se détournant, de masquer son émoi à la jeune fille. Sa pensée n’ose se préciser. Pourtant, il en convient, il donnerait maintenant sa vie pour cette Américaine dont il ne sait même pas le véritable nom. Il aime. Pour la première fois, il se l’avoue.
Miss Hopkins, lentement, consciente d’une protection, pose une main sur la manche de Brandt, et sa tête sur l’épaule du jeune homme.
— Vous êtes bon, murmure-t-elle.
Brandt sent fondre son cœur.
— Vous êtes bon.
Ce n’est pas vrai, il voudrait se défendre. Il n’est pas bon, il est égoïste, comme tous les hommes qui désirent une femme.
La désire-t-il vraiment ? Le sentiment qui le pénètre lui semble dépasser un mobile de ce genre. De sentir miss Hopkins blottie contre lui, il est heureux et ne souhaite rien d’autre. L’idée ne l’effleure même pas de toucher à l’un des cheveux de la jeune fille.
— Il faut que vous partiez, reprend-il d’une voix sombre et impérative.
Il voudrait ajouter :
— Je ne suis pas dupe. Vous êtes une espionne, mais je n’ai pas le courage de sévir. Vos yeux, votre charme m’ont ensorcelé.
Il murmure, au contraire, d’une voix qu’il rend dure :
— Vous poursuivrez votre route vers la frontière persane. Seulement, je distrairai quelques-uns des hommes de mon contingent pour vous escorter. Vos gens, eux, seront dirigés vers l’arrière. Je n’ai obtenu aucune précision sur leur identité.
La jeune fille voudrait parler. Son hésitation à accueillir avec joie la nouvelle de sa libération prouve à Brandt le bien-fondé des soupçons qu’il avait eus.
— Si vous le permettiez, dit-elle, dominant son émotion, j’aimerais passer un jour entier encore au poste « quatre ». Il est intéressant pour moi, et pour vous peut-être, de démontrer à mon pays que les troupes rebelles défendent un idéal.
— Impossible, répond Brandt ; dans une heure, il faut que vous soyez partie. Ne me forcez pas à vous donner d’autres explications.
Miss Hopkins n’ose insister ; seulement, elle lève vers Brandt de grands yeux suppliants ; le jeune chef s’incline.
— Dans une demi-heure, mademoiselle, quatre de mes hommes seront dans la cour du fort à vous attendre, avec l’ordre de vous conduire à la frontière.
Le commandement est ferme. Brandt, maintenant qu’il a agi, s’attarde en considérations secondaires.
— Je vous rendrai vos papiers et vous donnerai un autre sauf-conduit vous permettant de poursuivre votre route sans encombre, miss Hopkins.
Et, cependant, Brandt veut hâter le départ de l’Américaine. Il considère le passage de l’étrangère comme un mauvais tour du destin. Quand on doit livrer bataille, faire face au danger, il faut une sérénité d’âme inattaquable, être en quelque sorte un héros éloigné des sentiments coutumiers aux hommes. Dans sa révolte contre la vie, Brandt avait accepté la pensée de la mort comme une délivrance. Parce qu’une femme est entrée dans le fort, qu’elle est belle, charmante, séduisante, que ses grands yeux sont innocents, et sa voix douce, il se sent tout à coup replongé dans les promiscuités humaines ; des hésitations, des problèmes se proposent à lui.
Cette simple odeur d’eau de Cologne répandue dans la chambre, ces vêtements épars de femme, cette sensation de tenir un être désirable à sa merci rongent lentement ses forces.
S’il gardait miss Hopkins prisonnière pour lui montrer, dans la bataille proche, sa bravoure et son intelligence… Si, pour la défendre, il allait concevoir une tactique nouvelle lui permettant de mettre en déroute les troupes ennemies… Les rêves les plus fous assaillent la cervelle de l’homme aux moments les moins opportuns. Mais les rêves appartiennent au domaine de la féerie, de l’irréalisable. Brandt le sait.
— Mademoiselle, dit-il, je surveillerai votre départ.
Va-t-elle se trahir, l’inconnue, qui voudrait parler et garde le silence ? D’avoir échappé au danger qui la menace, aucune joie ne transparaît. Elle est rivée au sol par un secret désir. Le mensonge est entre elle et Brandt.
Les lèvres de l’Américaine remuent. Brandt, ne souhaitant aucun aveu qui l’obligerait à sévir, se dirige vers la porte. Il va la franchir, quand trois sèches détonations retentissent, venant de l’intérieur du fort, immédiatement suivies d’un cri, d’un brouhaha, d’une lutte.
Brandt se précipite dans le couloir, mais doit battre en retraite vers la chambre de miss Hopkins, refoulé par Groff et Gestino, qui arrivent en courant revolver au poing.
— Le prisonnier a voulu s’enfuir ! braillent-ils.
Àpeine le temps pour miss Hopkins de comprendre et Brandt de réaliser l’acte, que Gestino et Groff expliquent :
— Alors, nous lui avons collé deux balles dans la peau. Il a son compte.
Brandt n’a pas le temps de répondre, de demander des détails qu’un cri retentit, un cri sauvage et désespéré : c’est miss Hopkins qui, le visage en larmes, contracté, effrayant de désespoir, en proie à une crise nerveuse, hurle :
— Papa… mon papa…
Puis, sans se soucier de la situation et des dangers qu’elle peut courir :
— Où est-il ?… je veux le revoir…
Groff et Gestino lui ont, déjà, de leurs mains, emprisonné les poignets et les lui tordent, pour la maîtriser et l’obliger, ainsi, à rester sur place. Des Arabes, accourus, empoignent la jeune fille.
— Que son souhait se réalise ! disent Gestino et Groff. Emmenez-la auprès du prisonnier.
La jeune fille, pauvre loque humaine, se laisse faire et n’oppose aucune résistance. Elle est prostrée, ses dents claquent ; elle ne sait que murmurer dans un frisson de douleur :
— Papa ! mon papa !
Brandt ne commande plus ; il laisse ses deux seconds agir, prendre les initiatives qui lui incombent. La révélation de l’identité de la jeune fille a été si rapide, le drame a éclaté si bruquement que Brandt s’imagine être le jouet d’un cauchemar. De grosses gouttes de sueur perlent sur ses tempes. Il doit être prisonnier de son devoir, de l’exemple à donner, de la discipline du fort. Son cœur est remué.
Groff et Gestino éclatent d’un gros rire et se frappent sur les cuisses comme deux méchants garçons, se réjouissent d’une sinistre farce. L’Italien doucereux rompt le court silence :
— On se doutait, Groff et moi, que la petite demoiselle était une espionne. Alors, on a voulu savoir…
Et les deux hommes racontent qu’ayant surpris des regards de connivence et une émotion inexplicable entre l’Américaine et le commandant français, ils ont, après être sortis de la chambre, tiré en l’air pour faire croire à la fuite, puis à la mort du prisonnier. Ayant pressenti une manœuvre louche, au moyen de cette sinistre comédie, ils ont voulu forcer l’aveu de la jeune fille.
— Que penses-tu de notre petit truc, Brandt ?
— Très habile, dit le chef, complimentant ses subordonnés, alors qu’il eût voulu les pulvériser et leur faire payer cher l’abominable stratagème auquel miss Hopkins… non, M Veller s’est laissé prendre.
— Qu’allons-nous faire ? dit Brandt.
— Les fusiller tous deux, répliquent Groff et Gestino, et sans autre forme de jugement.
— Mais si j’ai bien compris, mes amis, essaye de répliquer Brandt, cette jeune fille n’est pas une espionne… Donc, nous n’avons qu’à la garder prisonnière ici…
— Nous ne voulons pas de ça… la loi, c’est la loi. Non, mais vois-tu qu’il faille rogner sur notre ration pour nourrir la jeune demoiselle !
Brandt sent qu’il est inutile de discuter ; ses deux camarades se frottent les mains, pirouettent. N’ont-ils pas raison, du reste, et lui, Brandt, n’a-t-il pas tort, en cédant à une pitié dont, seul, il connaît le secret.
— Si ça te fait trop de peine, Brandt, c’est moi qui, au petit matin, commanderai le peloton d’exécution, propose Gestino, en clignant de l’œil.
— Et puis, tu sais, nous ne t’en voudrons pas si, avant la fusillade, tu passes un moment agréable avec la Française. Non, mais a-t-elle bien joué son rôle tout de même, la péronnelle !
Brandt le sait maintenant : la jeune fille n’échappera pas aux lois de la guerre. S’il résistait, lui, le chef, à la volonté de ses compagnons, il susciterait l’indiscipline et la révolte.
Il peut retarder l’heure fatale, veiller à ce que la jeune fille soit respectée, mais c’est tout.
« Elle a voulu son sort, pense-t-il, je n’y puis rien. J’ai fait vis-à-vis d’elle ce que j’ai pu. »
Il sait, malgré tous ces beaux raisonnements, qu’il ferait bon marché de son existence de rebelle pour la sauver.
— Est-elle sous bonne garde ? demande Brandt pour dire quelque chose.
— Les Arabes l’ont conduite dans le même cachot que son père et le nombre des sentinelles a été triplé.
— Eh bien ! les amis, allons nous coucher ; nous procéderons à l’exécution dès demain à six heures, après avoir prévenu de la sentence les prisonniers une demi-heure avant !
L’incident est clos. Brandt entraîne ses compagnons en dehors de la pièce, non sans que Gestino ait tenté de subtiliser à son profit le fameux phonographe.
— Allons, dit Brandt, laissez cela, vous n’êtes pas des voleurs, tout de même !…
Et, en refermant la porte de la chambre de la Française, il apparaît à Brandt que le couvercle d’un cercueil retombe sur lui.