07
Les Arabes n’avaient pas conduit directement la jeune fille à son cachot. C’est un plaisir rare que de molester une roumie. Le détachement de garde s’était amusé à promener la prisonnière à travers le fort : les soldats rebelles crachaient sur elle, l’injuriaient, lui envoyaient des coups de crosse dans les reins ou la tiraient par les cheveux, prétexte pour approcher leur visage du sien. La Française ne pouvait rester insensible aux coups, mais sa souffrance morale était plus grande encore ; elle poussait des gémissements, hoquetait de douleur, se laissait presser et bousculer comme une pauvre petite chose inerte. Enfin, la sinistre promenade prit fin. Les seuls mots qui sortaient de la bouche de la pauvre enfant étaient ceux-ci :
— Conduisez-moi près de mon père, je veux le revoir.
Mais les Arabes ne parlaient que leur idiome et ne savaient entendre aucune supplication.
Un geôlier ouvre une porte au judas grillé et, par un coup de poing violemment asséné dans le dos, la captive est jetée dans une ignoble caverne presque noire. Sa tête heurte une paroi et ses oreilles perçoivent un grincement de clef dans la serrure de la porte. Étourdie, cahotée, aplatie contre le mur, elle égratigne de ses ongles la pierre lisse, dans l’inconscience de sa douleur. Tout à coup, assourdies, comme ouatées, les syllabes de son nom sont prononcées :
— Marie-Anne !…
Tout le monde, ici, ignore qu’elle s’appelle Marie-Anne. Elle ne sait plus si elle vit ou si elle est le jouet d’un cauchemar, si elle appartient au rêve ou à la réalité.
— Marie-Anne, ma petite Marie-Anne !
Avant qu’elle ait pu réfléchir, deux bras l’enserrent ; elle se retourne et, par la mince clarté de lune que laisse passer la meurtrière du cachot, elle aperçoit le commandant Veller.
— Papa ! hurle-t-elle.
Elle le regarde, se colle à lui, l’étreint comme pour bien se persuader qu’elle ne serre pas dans ses bras un fantôme, mais l’être cher, bien vivant dont elle pleurait la mort.
— Papa, papa, mon cher papa !
— Marie-Anne, ma petite Marie-Anne !
Des noms, des mots familiers, des pleurs mêlés :
— Pourquoi es-tu venue ici ? dit le commandant Veller.
— Je voulais organiser ton évasion, père.
— Folie, ma pauvre petite ! Qui a commis l’imprudence de te laisser partir ?
— Le général ne voulait rien tenter pour te sauver. Ma connaissance de l’anglais m’a permis de me faire passer pour miss Hopkins, tu sais, la journaliste américaine de qui nous avions fait la connaissance à Damas ! Elle m’a prêté ses papiers, attendrie par mon désespoir et trouvant very exciting mon projet d’aller à ton secours.
Puis, soudain, s’interrompant :
— Mais les deux hommes qui étaient avec moi, là-haut, m’ont dit que tu avais voulu t’enfuir et qu’ils t’avaient tué !
— Ruse de guerre, dit après un temps de réflexion le commandant, pour te faire avouer ce que tu ne voulais pas dire. Ils ont remarqué notre émotion en nous retrouvant. J’ai vu que nous étions perdus.
— Que peuvent-ils contre nous, ces monstres, maintenant que nous sommes réunis ?
— Nous faire mourir ensemble, nous torturer, nous séparer, que sais-je ?
— Il faut agir, père, vite, vite, vite !
— On ne sort pas d’un cachot bien gardé sans complicités secrètes, et personne, ici, ne nous veut du bien.
— Qui sait, père ?
Que Brandt eût été heureux si, à cet instant, il avait pu pénétrer dans la pensée de la jeune fille. Du cerveau de Marie-Anne Veller, c’était un Brandt chevaleresque, généreux, bon, qui jaillissait, armé de pied en cap, de toutes les qualités.
— Personne dans ce fort ne nous veut du bien, répète le commandant Veller d’un ton sombre, tâchant d’enlever doucement toute illusion à sa fille ; je n’y ai rencontré que des traîtres, des gens que des intérêts particuliers ou des haines individuelles ont dressé contre nous.
De sa main, l’officier français caresse les boucles blondes de sa fille, essuie ses larmes. Le commandant Veller, veuf très tôt, avait élevé son enfant avec les soins d’une mère ; sa petite ne l’avait jamais quitté au cours de ses séjours dans les colonies. Ces deux êtres étaient l’un pour l’autre tout leur univers. Dans la joie de se trouver, ils oubliaient que la mort les guettait.
En haut, un véritable conseil de guerre se tient sous la présidence de Brandt :
— Pensez, disait le chef à Groff et à Gestino, que la présence au poste « quatre » du prisonnier français peut retarder l’attaque de l’ennemi ou tout au moins servir nos tractations avec lui. La présence de sa fille, que nous ne manquerons pas de faire connaître, augmente la valeur de notre monnaie d’échange.
— Baliverne, mon vieux ! Nos Arabes ne comprendront pas la subtilité de ton raisonnement : pour eux, une espionne est une femme qui doit être passée par les armes. Ils savent très bien que, si l’un d’eux était surpris dans le camp ennemi remplissant pareille mission, douze balles dans la peau mettraient un terme à sa chienne de vie.
— Les Arabes n’ont qu’à obéir et à ne pas discuter les ordres que je donne.
— Alors, Monsieur veut jouer au dictateur ; il se croit Mussolini ou Primo de Rivera, réplique Groff. Les Arabes peuvent se soumettre à la discipline qu’on leur impose, mais s’ils te critiquent, à l’heure du combat, ils agiront à leur guise. Il ne faut pas que leur foi en toi soit diminuée.
— Croyez-moi, mes amis, nous galvaudons des atouts aussi précieux qu’un as ou un valet à la belote, dans la formidable partie qui est engagée, dit Brandt en forme de blague, pensant qu’un langage familier le rapprochera de ses compagnons.
— Brandt, mon petit ami, réplique Gestino, on dirait, ma foi, que tu cherches à nous endormir pour sauver la donzelle. Si tu veux, je te propose une chose : dirige la Française vers le camp de l’émir, qui décidera de son sort et pourra, si cela lui convient, la garder en otage ou s’en servir comme d’une « monnaie d’échange », ainsi que tu le dis si bien, ou encore l’envoyer dans l’autre monde.
Le raisonnement de cette brute de Gestino est juste. Brandt ne peut rien lui opposer, mais il n’ignore pas le sort qui attendrait la jeune fille si on la conduisait à l’arrière : le viol d’abord, la mort ensuite, et quelle mort !
Il faut à tout prix que M Veller reste dans le fort et que la menace d’exécution soit écartée.
— Je ne puis distraire une escorte de notre contingent, tous nos hommes doivent rester à leur poste de combat ; nous n’avons pas trop d’unités pour nous défendre.
— Alors, l’exécution sans phrase, commande Groff.
Et, se frottant les mains :
— Je me réjouis à la pensée de voir les petites manières de la condamnée, ses regards suppliants, sa peur au petit matin, quand les fusils seront braqués sur elle.
— Jolie vengeance sur les femmes, hein, Gestino ?
— Remarque, Brandt, que nous ne te demandons pas la peau de l’officier français, lui seul suffira bien à nous servir de rempart. Le tuer, certes, serait une faute, je te l’accorde.
Une idée lâche traverse l’esprit de Brandt : celle de livrer en pâture à la férocité de ses troupes la personne du commandant et de sauver sa fille, en la faisant passer comme un otage de valeur supérieure, les Français répugnant à sacrifier la vie d’une femme. Mais cette solution ne serait-elle pas pour M Veller le plus cruel des supplices ? Brandt écarte cette idée, il réfléchit. Il ne sait plus que dire.
— Une suggestion, Brandt, capable de tout concilier : si tu crois vraiment que notre double prise soit de nature à favoriser notre défense, livre la jeune Française au plaisir des Arabes et au nôtre, cela calmera les esprits. L’on verra ensuite !
Brandt sent la colère monter en lui. Ses pires ennemis ne sont pas les Français, mais ces gens qui l’entourent. Comme il aimerait les voir disparaître ; comme il voudrait qu’un obus vint, à ce moment les anéantir !
Àtous ses arguments, Groff et Gestino opposent une fin de non-recevoir, juste dans les attendus.
— Votre haine des femmes vous fait commettre la pire des gaffes. Qu’il soit fait selon votre volonté et qu’à six heures du matin le peloton d’exécution soit prêt !
— Enfin, nous te reconnaissons, vieux frère ! s’écrient joyeusement Groff et Gestino. Quand on pense que, jusqu’ici, dans le désert, ces sacrées femmes viennent nous diviser. Devoir et camaraderie avant tout, c’est ce que tu nous rabâches, hein, Brandt…
— Il ne s’agit pas de cela, vous le savez bien. Tout de même, vos cerveaux de brutes…
— Merci pour le compliment, Brandt.
— … pourraient être plus subtils. Cette Française, j’en suis sûr, n’est pas une espionne ; elle est venue simplement ici dans le but de sauver son père, de le faire évader. Elle n’y a pas réussi. Cela vaut-il la mort ? T’as eu une mère, Gestino ? T’as eu une mère, Groff ?
— Moi, pas connu, répond l’Italien, suis enfant de l’Assistance publique.
— Je ne me souviens que de coups, de cris. À l’âge de dix ans, je me suis engagé chez des planteurs de mon pays pour fuir la tyrannie des auteurs de mes jours, dit Groff.
Brandt a de plus en plus la ferme conviction qu’il s’égare.
— T’as jamais souhaité, Gestino, voir un enfant égayer la petite maison d’Herculanum dont tu rêvais ?
— Ma foi, non.
Brandt regarde ses compagnons comme s’il considérait des fauves :
— Vous êtes des bêtes humaines, plus esclaves de vos instincts et de votre égoïsme que les hyènes qui viennent rôder le soir par ici.
— Nous te remercions de tes aménités, Brandt. Tu nous avais habitués à plus de politesse.
— Et puis, cessons ce débat ; vous êtes contents, puisque votre jugement prévaut et que, demain, la jeune Française sera passée par les armes, même ce soir, si vous le voulez.
— Allons, t’emballe pas, maintenant.
Et Groff et Gestino clignent de l’œil en signe de connivence.
Le conseil de guerre est levé ; afin de se débarrasser de ses seconds, Brandt prend un dossier et joue à l’homme qui veut être seul pour travailler.
Gestino et Groff s’en vont ; les pas pesants du Brésilien et ceux plus furtifs de Gestino s’éloignent.
Brandt, resté seul, essaie de jeter quelque lumière sur ses sentiments. Il le sait, tout son être se dresse contre l’odieux supplice qui se prépare.
Pourquoi ?
Question de justice ? Non, la jeune Française, fille de militaire, n’ignore pas les lois de la guerre et, par conséquent, n’a tenté de pénétrer dans le fort que connaissant bien les dangers qu’elle courait.
Humanité ? Non, la guerre est cruelle par principe et ceux qui attaquent ou se défendent ne sauraient obéir à un idéal de pitié.
Une femme arabe s’égarant aux avant-postes de l’adversaire aurait subi le même sort. Aux batailles et aux conquêtes ne doit se mêler nulle préoccupation sentimentale. C’est un fait admis du monde entier.
Sauvegarde du fort ? Précaution inutile, ainsi que l’a fait remarquer le Brésilien. La présence du commandant Veller suffit.
Brandt revient vers les sentiments d’humanité : tuer un être sans malice, un être jeune qui ne demande qu’à vivre, le faire mourir sous les yeux d’un père impuissant à le protéger, n’est-ce pas indigne de gens civilisés ? On traite les Chinois de barbares parce qu’ils inventent, avant de donner la mort, des raffinements monstrueux. N’est-ce pas se rabaisser que de les imiter ? Supprimer une vie humaine, passe encore, si cette vie gêne une collectivité, mais distiller la souffrance prend figure de monstruosité. Pourtant, Brandt n’est pas responsable du drame, ce n’est pas lui qui l’a créé, voulu. Il le subit, voilà tout, et se doit à son rôle de chef.
Il ne connaissait pas, le matin encore, M Veller… Son prénom, il l’ignorait même. Au fait, comment peut-elle se nommer cette jeune Française ? Marie, Marguerite, Madeleine !
Mais que va-t-il chercher là !… Brandt regarde la photographie du faux passeport au signalement de miss Hopkins. La bouche souriante est bien dessinée. On pressent que, plus tard, elle sera voluptueuse après l’initiation amoureuse. Les yeux sont francs, courageux, purs sans coquetterie, miroirs d’une âme sans détours. Les cheveux blonds sont adorables. Une auréole, un diadème ! Gagner la confiance de cet être charmant, se mettre à son service, pénétrer dans son intimité, connaître ses mobiles secrets d’action, la consoler, la rassurer et recevoir d’elle en échange un peu d’affection : c’est l’unique récompense que souhaite Brandt. Malgré l’heure tragique, il rêve… il espère retarder, par l’évocation de biens imaginaires, le moment prévu où il réalisera son impuissance.
S’il organisait la fuite de la prisonnière, en lui faisant jurer sur l’honneur de ne rien révéler aux Français de la position du fort, de son état de défense, la priant seulement de proposer à l’état-major ennemi une sorte de trêve dont la vie du commandant Veller serait le prix. Mais oui, c’est cela, la solution est trouvée. Elle partira, plénipotentiaire, chargée de négociations officielles.
Comment n’a-t-il pas offert ce marché à Gestino et à Groff, qui craignent de mourir dans la bataille prochaine ?
Une sorte d’exaltation envahit le cerveau de Brandt ; il sort de la pièce, descend en hâte les escaliers, entre dans la cambuse de ses seconds : elle est vide.
Le fort a ce soir un air de fête, les yeux des sentinelles brillent et un sourire de féroce contentement anime leur face. Brandt doute, déjà, de voir sa proposition bien accueillie. Les actes que l’on commet et que l’on croit issus de nécessités et de réflexions altruistes ne sont que la manifestation de sentiments inconscients et individuels plus forts que tout.
Brandt est résolu maintenant à sauver la jeune fille, dût-il, lui-même, servir de victime expiatoire.
Comment est-il arrivé à prendre cette brusque décision, après tant de tâtonnements ? il l’ignore ; il ne s’analyse même plus, il ne cherche pas à définir les mobiles qui le poussent à agir.
Il est en proie au désir d’une action immédiate.
— Groff, Gestino, crie-t-il, pénétrant dans la cour où règne parmi les Arabes une certaine agitation.
— Chef ?
— Que faites-vous donc ?
— Nous tirons au sort ceux qui, demain, feront partie du peloton d’exécution.
Petit jeu auquel se livrent les gens du fort, assis autour d’un grand feu réchauffant. À la lueur des flammes, des parties de dés se sont engagées, et les gagnants doivent avoir l’honneur de tirer sur la roumie.
— Sonnez l’extinction des feux. Tout le monde dans les chambrées, sauf les sentinelles de nuit. Je ne veux plus voir personne dehors.
Brandt est obéi.
— Ils sont contents ce soir, les soldats, dit Groff à Brandt, chacun d’eux sait déjà où il placera sa balle dans le corps de la belle, comme moi, autrefois, mes poignards.
— C’est à Ahmed que revient la tâche de viser au cœur, ajoute Gestino.
Brandt ne dit rien, il pense à l’inanité de la proposition qu’il voulait faire.
— Allez dormir, les copains, en attendant la petite fête, dit Brandt, bon enfant, alors qu’une sueur froide lui couvre le corps entier.
Les trois hommes se séparent. Brandt s’imagine que Groff et Gestino veulent lui parler. En fait, les deux hommes s’arrêtent, reviennent vers lui, puis se retournent :
— Nous te souhaitons de beaux rêves, Brandt, crient-ils d’un ton plein de mystère et de sous-entendus.
La porte de leur repaire refermée, le jeune homme demeure seul, avec la sentinelle de garde. Dans un coin de la cour, les chevaux et les chameaux reposent paisiblement ; Brandt remarque que les fins coursiers sont sellés, toujours prêts, par prudence, à partir en cas d’alerte.
Quand tous les bruits se sont éteints, le chef se dirige vers le cachot des prisonniers, et donne des ordres aux geôliers qui montent la garde :
— Conduisez en haut les Français, pour leur dernier interrogatoire.
En écoutant la serrure grincer, le commandant Veller et Marie-Anne se serrent l’un contre l’autre :
— N’aie pas peur, petite ! dit le père, voulant masquer son angoisse.
Lui, a la pleine conscience du danger.
Le geôlier entre, et dans son idiome commande :
— Suivez-moi !
Le commandant soutient sa fille.
— Je n’ai pas peur, papa…
La porte du cachot se referme.
Des couloirs, des escaliers.
— Encore un interrogatoire sans doute, murmure le commandant, dont le visage exprime plus de sérénité en considérant que l’intérieur du fort est dépouillé de cet apparat militaire qui prélude aux exécutions.
— Vous comprendrez, commandant, qu’il est de mon devoir, vu les circonstances nouvelles, de procéder à une enquête ? dit Brandt, froid, en accueillant le commandant et sa fille.
L’officier français s’incline et ne répond rien.
— Rompez ! commande Brandt aux geôliers arabes, et montez la garde dans le couloir.
Les trois Européens, restés seuls, gardent le silence ; le commandant est très digne, très froid. Marie-Anne Veller s’enveloppe frileusement dans son kimono à ramages. Elle ne regarde pas le jeune chef, elle a perdu toute coquetterie et tout entrain. Brandt remarque ses joues pâles, la bouffissure de ses yeux, les mèches de ses cheveux en désordre.
« Comme elle est attendrissante ! » pense-t-il.
Et il frémit à la pensée qu’Ahmed, l’habile tireur, pourrait viser juste et mettre fin à une vie qui s’extériorise avec tant de charme et d’attrait dans les moindres circonstances.
— Votre nom et vos prénoms, mademoiselle, dit-il d’une voix rude pour cacher son émoi.
— Marie-Anne Veller, Française, fille du commandant Veller.
— Quels ont été vos buts en forçant par ruse l’entrée du poste « quatre » ?
— Faire évader mon père.
— Vous jurez que nulle mission d’espionnage ne vous a été confiée…
— Je le jure. J’ai quitté les lignes françaises sans l’autorisation de l’état-major.
Les questions sont nettes, les réponses précises.
— Me feriez-vous le serment, sur votre honneur de fille de soldat, que vous ne révéleriez rien de ce que vous avez vu ou entendu ici, au cas où je consentirais à vous rendre la liberté, et accepteriez-vous de vous diriger vers la frontière persane sous le nom de miss Hopkins avec un ou deux hommes de votre escorte ?
Le commandant Veller, avec une infinie reconnaissance, regarde Brandt, dont il commence à comprendre les intentions généreuses.
— Monsieur, je jure de ne révéler à quiconque ce que j’ai pu entendre et voir ici et de me diriger, comme vous me l’offrez, vers la frontière persane, sous le nom de miss Hopkins, si vous rendez à mon père la liberté.
— Vous me demandez une chose impossible, mademoiselle. Le commandant est notre prisonnier, il doit le rester. Mais je voudrais oublier votre imprudence, voilà tout.
— Je ne quitterai pas mon père, monsieur.
Les questions et les réponses sont officielles, faites à haute voix.
— Parlons moins fort, je vous en prie, dit Brandt, délaissant tout à coup le ton de chef pour prendre celui de l’ami. Commandant, écoutez-moi bien et ne m’interrompez pas, quoi que vous puissiez entendre. La situation est grave. Il a plu à mes subordonnés, malgré mes conseils, mes avis, mes ordres, de considérer votre fille comme une vulgaire espionne et ils ont décidé, en conséquence, sa mort. L’exécution doit avoir lieu dans quelques heures, au petit matin. Vous connaissez l’âme de ces gens, ils se délectent à la pensée de faire souffrir une roumie !
Instinctivement, le commandant prend sa fille dans ses bras et Brandt remarque que les dents de Marie-Anne Veller se mettent à claquer.
— Ne craignez rien : j’ai décidé de sauver Mademoiselle. Je ne trahis pas ma cause, puisqu’il ne s’agit pas de rendre la liberté à une espionne, mais à une fille qui veut protéger son père. Deux conclusions s’imposent : soit que M Veller, je le répète, consente à poursuivre sa route, soit que, retournant vers les lignes françaises, elle accepte de négocier une trêve dont votre vie, commandant, sera le prix. Je ne doute pas que vos compatriotes ne trouvent le moyen de nous satisfaire et de vous épargner.
Le prisonnier a compris les intentions du chef rebelle. Il lui tend la main. Brandt est très ému par ce geste spontané.
— Je ne quitterai pas mon père. Je ne partirai d’ici qu’avec lui ou je ne partirai pas.
— Mademoiselle, ne me demandez pas plus que je ne puis offrir, je ne puis devenir un traître.
Et, devant l’entêtement de Marie-Anne :
— Mais, mademoiselle, vous ignorez le sort qui vous attend. Je ne pourrai vous défendre contre la grossièreté de mes gens, avant qu’ils vous exécutent. Réfléchissez. En acceptant de mourir, vous ne sauvez pas votre père, qui restera notre prisonnier avec cette affreuse douleur de voir sa fille chérie fusillée comme une simple espionne.
— La mort ne m’effraie pas, monsieur !
— Marie-Anne, murmure le commandant, accepte. Je dois courir le sort des batailles, c’est mon métier et mes jours peuvent encore être épargnés. Mais toi…
Puis, se tournant vers Brandt :
— Monsieur, n’écoutez pas ma fille, sauvez-la malgré elle.
— Mademoiselle, à votre contact et à celui du commandant, mon âme d’Européen m’a rendu solidaire de vous. J’ai cru bon de soutenir jusqu’ici la cause des Arabes ; je la défendrai durant toute cette guerre, estimant qu’un homme d’honneur ne doit pas faillir à la mission qui lui a été confiée. Mais, en mon âme et conscience, je juge ne pas y contrevenir en vous sauvant de la mort et des humiliations physiques qui la précéderaient. Vous me comprenez, commandant ?…
— Ma petite, je t’en prie, j’en ai la certitude, je retournerai bientôt près de toi à Damas. Tu saisis le problème, il ne s’agit pas de mourir ensemble, mais, pour moi, de continuer à vivre sans toi ; tu n’as pas le droit de m’infliger cette souffrance, si profonde qu’aucun homme ne saurait l’envisager sans trembler.
— Je ne te quitterai pas, père !
Et, soudain, ce sont deux voix d’homme suppliantes qui parlent sans éclat :
— Marie-Anne, ma petite !
— Mademoiselle !
— L’heure est grave !
— Ce n’est pas une comédie, mais une réalité.
— Les Arabes sont sans pitié, ils exécuteront la sentence.
— Marie-Anne, ma petite, retourne vers les lignes françaises.
— Mademoiselle, pensez que, dans quatre heures, le peloton d’exécution sera prêt à vous fusiller.
— Je ne partirai pas, je ne partirai pas, murmure Marie-Anne. Inutile d’insister, monsieur, si vous m’offrez la liberté avec mon père, je l’accepte, sinon je préfère mourir.
De grosses larmes coulent maintenant sur les joues du commandant, ce militaire, jusqu’ici impassible, est redevenu tout simplement homme.
Marie-Anne Veller est exaltée, Brandt ne sait plus que faire, que dire ; il voudrait briser sa tête contre les murs, en criant.
Dans la salle basse, les deux lieutenants sont aux aguets.
— M’est avis, dit Groff à Gestino, que Brandt tient un conciliabule. Avec qui ?
Ils se regardent, méfiants.
— Brandt conte peut-être fleurette à la petite.
Et les deux hommes de rire et de se bourrer de coups de poing.
— Il serait sans doute prudent de lui rappeler que les copains veulent prendre part à la fête.
Et les deux hommes montent l’escalier en courant. En voyant, à la porte de Brandt, le geôlier armé, ils se regardent.
— Nous avons eu du flair !
Chacun d’eux se redressent, très dignes, et bousculant l’homme de garde, entrent dans la pièce.
Le père et la fille sont effondrés, les yeux fixés au sol. Le corps mou, Brandt, silencieux, guette leur réponse.
Gestino et Groff, en guise de prétexte à leur entrée inopinée :
— Nous avons entendu du bruit dans votre bureau, commandant Brandt, et nous venons voir si notre aide vous est utile.
Brandt est obligé de faire contre mauvaise fortune bon cœur et de reprendre son masque de chef hostile.
— Vous n’êtes pas de trop, camarades. Je prévenais Mademoiselle de la sentence prononcée contre elle, en lui proposant une unique chance de salut, offert sous forme de marché, au commandant Veller.
Gestino et Groff, intéressés, se rapprochent et se mettent aux côtés de Brandt.
— Commandant, dit le chef, les renseignements que vous pouvez nous donner sur les positions et les intentions de vos troupes nous seraient, vous ne l’ignorez pas, d’une grande utilité. Si vous voulez bien sortir de votre mutisme et répondre à mes questions, nous nous engageons, mes amis et moi, à respecter la vie de votre fille. N’est-ce pas, les copains ?
— C’est à voir, répond Groff.
— Voulez-vous parler, commandant ? interroge Brandt.
Spontanément, Marie-Anne Veller s’écrie, craignant que son père ne faiblisse :
— Je suis prête à mourir !
Et le père ajoute :
— Aucune menace ne saurait délier la langue d’un officier français.
— Alors, que l’arrêt s’exécute ! dit Brandt. Quant aux hommes de votre escorte, ils seront envoyés à l’arrière, l’émir décidera de leur sort.
La jeune fille se jette dans les bras de son père.
En français, pour que les prisonniers comprennent, Brandt ajoute :
— Gestino, aie soin que le geôlier apporte, dans le cachot, d’ici une demi-heure, à M Veller, ses habits d’homme. Nous ne voulons pas avoir l’impression de tuer une femme.
— L’ordre sera exécuté, commandant, réplique Gestino, très solennel.
Brandt, encore une fois, reste seul. La porte fermée, il s’assure que les pas s’éloignent.
Certain de ne plus être dérangé, il vérifie si deux burnous sont toujours dans une armoire et aussi deux fortes limes parmi des outils. Puis, il prête l’oreille aux moindres bruits.
Brandt est résolu à sauver Marie-Anne.
« Mais, je trahis…
« Voyons, est-ce que je trahis, vraiment ? Récapitulons :
« Marie-Anne Veller n’est pas une espionne, l’amour filial seul a guidée sa conduite.
« Elle n’a rien surpris de nos secrets.
« La présence du commandant ici est inutile à notre sauvegarde. Lui-même s’offrirait en holocauste s’il croyait que sa mort pusse favoriser l’attaque des siens et leur marche victorieuse.
« Son départ, donc, ne changera rien. »
Mais a-t-il le droit de prendre seul, lui, Brandt, une telle décision, bien qu’il soit le chef ?
Pourquoi se cache-t-il de ses camarades ?
Pourquoi agit-il sournoisement ?
Jamais il n’aurait eu l’idée de faire évader le commandant si Marie-Anne ne l’avait troublé, séduit.
« Suis-je donc comme les autres, pis que les autres ?…
« Groff et Gestino, dans leur cerveau de brute, n’auraient jamais conçu un plan aussi machiavélique… Je dois me maîtriser !
« Mon devoir, quel est-il ?
« Rendre au bonheur deux êtres que la barbarie de la guerre a séparés ?
« Respecter ma consigne ?
« Mourir me serait plus facile… »
Au diable les limes et les burnous… Brandt a pris une résolution extrême… Il va, sans plus réfléchir, confier à ses camarades ses pensées mauvaises ; il leur demandera de le lier, de l’enfermer dans un cachot…
Mais, aussitôt, la vision des canons braqués sur Marie-Anne se met à se former, à se déformer, à se reformer dans son esprit…
Et, comme un automate, il reprend les limes et les burnous.
Gestino et Groff ont fait escale dans la chambre de la jeune fille, se livrant au plus éhonté des pillages.
— Eh ! l’ami, dit Groff à un Arabe qui passe, va porter cela à la roumie.
Et il lui lance une chemise de sport, une culotte de cheval et des bottes souples.
L’ordre de Brandt étant ainsi exécuté, les deux hommes s’amusent à palper les fines chemises de batiste, les autres vêtements épars.
— Il y a beau temps qu’on n’avait pas respiré des frusques de femme. Ma parole, le linge de Lona n’était ni aussi fin ni aussi parfumé.
Gestino se couvre d’eau de Cologne et Groff met une chemise dans sa poche. Demain, ils se partageront le reste.
— Dis donc, Groff, j’espère qu’on va séparer la Française de son père et qu’on l’isolera, avant l’exécution, dans la cellule des condamnés.
Cette phrase est pleine de sousentendus. Les deux hommes se sont compris.
— Je veillerai moi-même à ce que cette petite formalité s’accomplisse, répond Groff.
— Pas sans moi, eh ! vieux bandit !
Le fort est rentré dans le calme : dans les pièces isolées, chacun est solitaire avec ses pensées, ses préoccupations, ses douleurs.
Dans le cachot, le père et la fille, serrés l’un contre l’autre, ne parlent plus.
Groff et Gestino se sont étendus sur leurs couchettes de planches.
On pourrait s’étonner de voir Brandt, à pas de loup, descendre les escaliers, parcourir les couloirs, portant sur son bras deux burnous. Mais, à l’intérieur, les sentinelles sont à moitié endormies ; en haut, sur le chemin de ronde, les veilleurs ont les yeux fixés vers l’horizon.
Aucune horloge, aucune sonnerie ne marquent les minutes qui passent. Seule, l’ombre de Brandt se profile sur les murs. Jamais encore le jeune chef n’a paru, dans la nuit, aussi anxieux du bon ordre du fort. Il vérifie les sangles des chevaux arabes, et craignant, explique-t-il, qu’un coup ne soit tenté avant le lever du jour, il donne l’ordre aux sentinelles disséminées dans la cour d’aller face à l’ouest, près des créneaux, renforcer la théorie des veilleurs :
— Aucune garde vers l’est, dit-il. De ce côté, rien à craindre, le danger ne peut venir de l’arrière.
Il va, il vient, payant de sa personne.