‹ Bêtes humainesChapitre 8 sur 12 · 08

08

Cependant, le commandant et sa fille ont regagné leur cachot :

— Ma petite, ma pauvre fille, je ne survivrai pas ! dit en sanglotant le commandant.

Le père et la fille, blottis l’un contre l’autre, sont immobiles, perdus dans leurs pensées et dans leur amour. Ils ne peuvent plus rien espérer : les barreaux de la fenêtre sont solides, la lourde porte hermétiquement fermée et gardée par des sentinelles vigilantes. Eussent-ils réussi à s’évader d’entre les murs de leur prison, qu’au dehors, dans la cour intérieure, ils n’auraient pu se soustraire à la garde des veilleurs.

Un coup de fusil aurait devancé l’heure du supplice, voilà tout. Devant l’inévitable, il faut s’incliner, subir et accepter le destin aussi cruel soit-il.

— Courage, mon petit, courage, murmure le commandant, répondant à une larme qu’il vient de sentir couler sur sa main.

Mais, hélas ! il se sait impuissant.

— Courage, répète-t-il encore, en écoutant claquer les mâchoires de Marie-Anne.

— Nous ne pouvons en vouloir à ces gens. Ils font leur devoir. D’autres qu’eux se seraient montrés plus brutaux. Le commandant du fort a tout fait pour te sauver.

Puis, un nouveau silence.

— Voyons, Marie-Anne, écoute-moi : accepte le risque de me laisser ici et pars. Un homme seul trouve le moyen de se tirer d’affaire. Que sais-je : le poste « trois » conquis, une trêve peut intervenir, le quartier général imposer des conditions et proposer un échange de prisonniers dont je bénéficierai. Le chef, de qui notre sort dépend, envisageait, je crois, la possibilité de t’envoyer comme émissaire auprès des nôtres. Ce serait du temps de gagné. Je suis certain que rien ne sera tenté contre ma vie durant les pourparlers.

— Tu dis cela pour me tranquilliser, père, mais je sais très bien que nos troupes comptent attaquer le fort « quatre » et que tu seras la première victime.

— Ce n’est pas sûr, ma chérie. Je puis obtenir encore d’être envoyé au camp de l’émir. Durer, vois-tu, serait, dans notre cas, la suprême habileté. Réfléchis, ma fille bien-aimée. Toi morte, je ne te survivrai pas, tu le sais. Le sacrifice de ta vie n’est pas une solution.

— Je comprends, père, je comprends, mais je préfère mille fois périr sous les balles de nos adversaires que vivre séparée de toi, ignorant tout du sort que l’on te réserve.

— Ai-je appris l’égoïsme à mon enfant ? Le courage, vois-tu, petite, ce n’est pas seulement d’offrir sa vie en holocauste et d’accepter crânement la mort, mais de dominer sa propre volonté, de calculer, à l’heure du danger, le meilleur rendement des forces. Lutter, ce n’est pas accepter les coups, mais mieux encore réagir contre eux au mépris de ses propres sentiments, de ses propres faiblesses, selon les circonstances. Que dirais-tu d’un soldat qui, montant à l’assaut, se contenterait d’offrir sa poitrine aux balles de l’adversaire ? Courage, c’est entendu, mais vain. Crois-moi, l’homme brave n’expose pas sa vie inutilement, mais il n’épargne rien pour vaincre l’adversaire. Une attitude prudente est aussi héroïque et plus nécessaire à une cause. Tu dis, ma chérie : « Je préfère mourir plutôt que de te laisser au milieu de gens qui vont te tuer. » C’est presque lâche. Tu ne penses qu’à toi. Ne serait-il pas préférable d’essayer de me sauver, quitte à courir le risque de me pleurer ta vie durant, si ma mort est inévitable ? Tu agis comme une femme, mon enfant, et non pas comme un soldat.

Le commandant sait fort bien qu’il ne persuadera pas Marie-Anne. Il tente, malgré tout, une suprême manœuvre, en hypnotisant sa fille par une action possible. N’abrège-t-il pas ainsi la longueur des minutes qui précèdent le supplice ?

Dans le calme du cachot, chaque bruit prend une importance tragique. Le commandant croit entendre, soudain, des pas s’arrêter devant la fenêtre grillagée.

— Ne parlons plus, dit-il à sa fille.

La lune éclaire les épais barreaux.

— Silence ! répète à nouveau le commandant.

Après un temps, la tête de Brandt apparaît, puis, bientôt, sa main. Un paquet de chiffons tombe brusquement entre le commandant et sa fille.

— Sciez les barreaux, mais doucement, lentement pour ne pas attirer les sentinelles par un bruit régulier. Je veille.

L’apparition bienheureuse se dérobe à leurs regards. Le commandant comprend tout de suite la portée de l’événement.

— Vite, dit-il à sa fille. On nous sauve…

L’heure n’est plus aux paroles. L’officier se saisit des deux limes enveloppées dans le paquet.

— Tiens, petite, imite-moi.

Et les deux prisonniers, lentement, s’arrêtant parfois dans leur besogne libératrice, se mettent à entamer les durs barreaux.

— Oh ! père, tu le vois, nous avons un ami dans le fort. Je te l’avais bien dit : ce jeune homme qui commande n’est pas méchant.

L’officier ne parle plus. Brandt, au dehors, veille. Il pose les deux burnous près de la fenêtre du cachot, puis attend, fume des cigarettes, joue au promeneur tranquille, au cas où quelque sentinelle le surprendrait dehors à cette heure insolite.

De temps à autre, il s’approche des chevaux attachés au mur, vérifie les sangles, les selles, les mors, puis, à la faveur de sa marche, fait glisser tour à tour, à de longs espaces de temps, les verrous de la porte du fort, allant même, à la dernière promenade, jusqu’à l’entr’ouvrir légèrement.

Brandt agit, poussé par une sorte de fièvre. La vue du mur où, dans quelques heures, Marie-Anne sera collée pour recevoir la mort, l’exalte et lui fait trouver mille bonnes raisons d’excuses à sa trahison. Car, il trahit, il le sait. Il calcule :

« Dans deux heures, les prisonniers pourront sortir du fort. Je dirai au commandant de ne pas prendre la route directe, mais de faire un détour. »

« Les deux Français en sécurité, je prendrai leur place dans le cachot et mes hommes me fusilleront à la place de Marie-Anne. »

Se reprenant :

« Mais je suis fou, fou à lier… Si je ne revois pas la Française, je l’oublierai bien vite. Je ne la connais pas. Jusqu’ici, ma vie a suivi une ligne droite. Allons, Brandt, un peu de courage. Va rejoindre Gestino et Groff, raconte-leur ta faiblesse. Ils riront et te pardonneront. »

Mais Brandt continue sa faction, se gardant bien d’aller rejoindre ses compagnons, et quand il pense à « la Française », c’est le nom suave de Marie-Anne qui lui vient aux lèvres. avec un parfum d’intimité douce. En se rapprochant de la fenêtre grillagée du cachot, le bruit régulier des scies le comble d’allégresse.

Au bout de deux heures, le travail des prisonniers est terminé. Le père et la fille attendent, indécis. Le passage est ouvert, mais comment se risquer ?

— Habille-toi ! dit le commandant Valler à Marie-Anne.

En hâte, nerveusement, la jeune fille revêt son costume de cheval, tandis que le commandant regarde au dehors.

Brandt, l’apercevant, sans un mot lance les burnous à l’intérieur du cachot.

— Écoutez-moi bien, dit-il à voix basse. Quand vous aurez jeté sur vos épaules ce déguisement, passez par la fenêtre et suivez-moi sans un mot jusqu’aux chevaux attachés au mur ; sans hésitation, mettez-vous alors en selle. Je vous montrerai la route. Ne vous troublez pas si nous rencontrons des sentinelles. Masquez bien seulement vos visages.

— Monsieur, dit le commandant, je vous remercie de votre geste chevaleresque, mais pour prix de votre aide qu’attendez-vous de moi ?

— Rien, répond Brandt. Ne parlez pas, surtout.

« Puisque je trahis les miens, je prendrai la place de Marie-Anne dans le cachot, au retour », pense-t-il, s’exaltant à l’idée de la mort qui l’attend.

La seule récompense qu’il envie !

— Pas de bruit, suivez-moi surtout sans parler ni discuter, commande le jeune chef.

Ayant exécuté les ordres point par point, l’officier et Marie-Anne, le cœur battant, respirent bientôt l’air pur de l’espace.

Ce sont deux bédouins qui traversent la cour intérieure, guidés par Brandt.

— En selle ! dit le jeune homme.

— Monsieur Brandt, j’ai peur pour vous…

— Qui trahit doit payer, mademoiselle.

« Je vais vous accompagner jusqu’à la bifurcation.

En cela, il se disait que, ne devant plus revoir Marie-Anne, il avait le droit peut-être de jouir durant quelques heures encore de sa présence.

La porte du fort refermée, trois ombres se perdent dans la nuit du désert.

Gestino dort, Groff se tourne et se retourne sur sa couche. De temps en temps, il gratte une allumette pour consulter sa montre ; puis, dans l’attente de la minute qu’il souhaite, il se confectionne un oreiller fait avec la chemise de Marie-Anne Veller.

Les heures passent ; Groff enfin se lève, l’ombre devient moins épaisse, les aiguilles du petit cadran marquent trois heures et demie.

Ce matin, le Brésilien évite d’éveiller Gestino, qui dort du sommeil de l’innocence. Plein de sollicitude, il enlève, même, ses chaussures pour ne pas faire de bruit.

« Comment vais-je procéder ? réfléchit-il. Primo, extraire de son cachot la condamnée ; secundo, la conduire avec beaucoup d’égard et de dignité dans sa nouvelle cellule ; tertio, refermer sur elle et moi la porte. Et là, comme je me vengerai de toutes les femmes en général !…

Groff sourit à la pensée de l’orgie qui se prépare et dont il sera le seul bénéficiaire. À l’évocation de tous les plaisirs qu’il se promet, sa face se congestionne. Gestino n’a qu’à se débrouiller, qu’à ne pas dormir ; après tout, chacun pour soi ! Puis, reprenant son rêve : certainement la petite sera docile, espérant l’acheter par la séduction et échapper ainsi au supplice qui l’attend. Mais lui, Groff, sera inflexible. Son plaisir satisfait, il jettera la femelle aux fusils comme un morceau de viande aux chiens, en lui criant son mépris.

Tout cela n’empêche pas Groff de faire toilette.

Àtâtons, il passe de l’eau sur la figure, se peigne, ajuste ses vêtements.

Il est prêt.

Ah ! ses souliers, il allait les oublier !

En les cherchant, il heurte un escabeau de bois.

Damnation, Gestino va se réveiller !

Groff retient son souffle, mais l’Italien se redresse brusquement, et gratte une allumette. Voyant Groff prêt à passer le seuil de la porte, il saute de son perchoir, allume un bout de chandelle et se campe devant le Brésilien.

— Tu vas la retrouver, hein ?

Le gros Groff, pris en flagrant délit, n’ose se défendre ; il sait bien qu’il ne faut pas en conter à l’ami Gestino.

— Ça ne l’empêchera pas d’être fusillée dans deux heures ! répond-il en manière d’excuse.

L’Italien ne l’entend pas ainsi.

— Mon petit ami, tu ne respectes pas nos conventions !

Groff calcule sa force : un coup de poing enverrait Gestino à l’autre bout de la pièce, mais l’Italien, prévoyant cette mauvaise intention, saisit un couteau.

— Tu l’auras dans le dos, Groff, si tu bouges !

Les deux hommes redevenus ennemis se mesurent du regard.

Groff le sait bien : Gestino le tuerait sans autre forme de procès.

Il s’avance vers lui, le poing levé, trouvant prudent, malgré tout, de s’éloigner de la porte.

— Aux dés, crie Gestino, nous la jouerons aux dés. C’est de bonne guerre, c’est juste. Le sort décidera qui de nous ira chercher l’espionne dans son cachot et profitera, le premier, de l’aubaine. Car il est bien entendu que l’on partage.

Groff doit accepter la proposition ; il le fait en grognant comme un fauve.

« Satané Italien ! » marmotte-t-il entre ses dents.

Gestino, menaçant toujours du couteau son compagnon, décide de prendre les devants au cas où celui-ci se montrerait récalcitrant Et, à la lueur de la chandelle, la partie commence.

— En trois coups de dés, c’est compris !

Les cornets et les dés sont sur la table.

Une invocation à la madone et Gestino commence, non sans avoir au préalable embrassé la médaille fétiche qu’il porte toujours, à secouer le cornet, les dés tombent :

— Double six !

Gestino fait des bonds de joie.

— Six et six douze, bon signe.

Il couvre de baisers la petite médaille.

C’est au tour de Groff : un coup sec, le cornet se relève. Les deux visages comptent les points.

— Trois et deux !

Groff donne un grand coup de pied de colère dans l’escabeau qui est près de lui.

— Au premier coup, douze pour le petit Gestino, cinq pour cette brute de Groff, fait remarquer l’Italien, en reprenant le cornet.

Trois petites secousses successives, les dés roulent :

— As et deux !

Un grand silence. L’Italien ne triomphe plus.

— Double cinq ! s’écrie Groff.

Et cette fois, lui-même faisant le point :

— Trois et deux cinq… deux fois cinq dix… trois fois cinq quinze…

— Au pair, mon vieux. À la belle !

Jamais Gestino n’a tant embrassé sa petite médaille.

— Quatre et deux, six !

L’anxiété se peint sur le visage des deux brutes. Le dernier coup, c’est Groff qui le joue.

— Cinq et deux : sept ! crie-t-il victorieusement. À un point, tu es battu, mon brave Gestino !

Gestino ressasse :

— Deux fois six douze, as et deux trois, quatre et deux six : douze plus trois, plus six égalent vingt et un.

— Et moi, dit victorieusement Groff : trois et deux cinq, cinq et cinq dix, cinq et deux sept égalent vingt-deux points. Bonsoir, l’ami… Tâche de dormir, je viendrai te chercher quand ton tour sera venu !

L’Italien ne proteste plus ; seulement, de rage, il arrache de son cou la petite médaille et la piétine.

— Mauvais, mauvais, tu offenses la madone et cela ne te portera pas chance ! dit Groff, gouailleur, en ouvrant la porte.

Resté seul dans la pièce, l’Italien tourne, pour calmer ses nerfs, comme une hyène en cage. Groff, d’un pas allègre, se hâte vers le cachot.

— Ouvre-moi, dit-il au geôlier.

La clef grince, Groff prend un air digne et, d’une voix solennelle, s’écoutant parler, tandis que la porte tourne sur ses gonds :

— Mademoiselle, veuillez me suivre…

Dorment-ils, les prisonniers ? On entendrait une mouche voler, aucun gémissement ne répond à l’injonction de Groff.

Un mince rayon de jour naissant passe à travers la fenêtre grillée.

— Mademoiselle, répète le Brésilien… Mais, où sont-ils donc, ces diables de Français ?

Dans les coins obscurs que les premières lueurs du matin n’ont pas encore éclairés, Groff cherche.

— Répondez-moi, vous n’échapperez pas aux lois de la guerre.

Un grand silence.

— Une lanterne ! hurle Groff, pris de panique, s’adressant au geôlier.

Bientôt, Groff doit se rendre à l’évidence : le cachot est vide. Seul, traîne à terre le peignoir à grands ramages de la jeune fille.

— Damnation !… Tu les as laissés fuir, crie Groff au gardien, en le secouant violemment, prêt à l’étrangler.

— Moi, donné vêtements à la roumie, puis vu personne sortir.

Mais Groff a compris. Quatre barreaux de la fenêtre sont descellés.

— Trahison ! trahison ! jette-t-il en cri d’alarme.

Et l’écho du fort répète : Trahison trahison !

— Où est Brandt ? Prévenez le chef, battez le désert, fouillez le fort.

En vain, cherche-t-on Brandt. Le chef, lui aussi, a disparu. Interrogatoire, enquête, personne n’a rien vu, rien entendu.

Gestino, attiré par tout ce remue-ménage, rejoint son compagnon.

— L’officier et la petite se sont enfuis tous deux ! dit Groff, dans un hoquet de colère.

Gestino fait une pirouette, puis, regagnant sa cambuse, ramasse la petite médaille et avec frénésie la couvre de baisers.

Dans le désert, on trouve seulement la trace de pas allant vers l’est, puis, au bout de trois kilomètres, retournant vers l’ouest hors de la portée du fort.

La consternation règne au poste « quatre » : Brandt a trahi.

— Pas d’histoire de femme entre nous, devoir et camaraderie avant tout. Il nous la baillait belle, Brandt, avec ses grands préceptes. Une donzelle apparaît et il la suit, n’hésitant pas à mettre dans le pétrin tous les copains.

Il fait maintenant jour, Groff, plein de son importance, prend le commandement du fort.

Je vais méditer sur la situation, dans le bureau de l’état-major, dit-il pompeusement à Gestino. Toi, veille à ce que la discipline soit respectée. Toute la défense du fort repose maintenant sur nous.

La vie du poste reprend, mais le chef a trahi, et un vent de méfiance règne désormais.

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