XIX
54. DESSEIN DE LA TRAGEDIE || D'ANDROMEDE, || Représentée sur le Theatre || Royal de Bourbon. || Contenant l'ordre des Scénes, la descri || ption des Theatres & des Machines, || & les paroles qui se chantent || en Musique. || _Imprimé à Roüen, aux despens de l'Autheur._ || M. DC. L. [1650]. || Auec Priuilege du Roy. || _Et se vend à Paris, chez Augustin Courbé, || Imprimeur & Libraire ordinaire de M. le Duc || d'Orleans, au Palais, à la Palme._ In-8 de 68 pp., y compris le titre.
Au verso du titre, se trouve l'extrait du privilége accordé à Corneille, pour cinq ans, à la date du 12 octobre 1649. L'achevé d'imprimer est du 3 mars 1650.
Mazarin, qui avait apporté d'Italie le goût de l'opéra et des représentations à grand spectacle, fit jouer, pendant le carnaval de 1647, un ballet italien intitulé _Orphée_ (_Orphée, Tragi-Comedie en Musique en Vers Italiens, représentée devant Leurs Majestés_; Paris, Sebastien Cramoisy, 1647, in-4 de 29 pp.). Malgré les splendeurs de la mise en scène, ce ballet n'eut qu'un médiocre succès, que Renaudot, le rédacteur de la _Gazette_, ne parvint pas à grandir. Les spectateurs ne comprirent pas les vers italiens, ou, s'ils les comprirent, ne purent qu'en déplorer la faiblesse. Mazarin, pour faire mieux goûter par le public le genre de fêtes qui lui plaisait, eut alors l'idée de monter un opéra français, dont les vers fussent écrits par le plus grand poëte de l'époque; il désigna Corneille pour le composer. Le poëte n'eut pas le choix du sujet, qui lui fut probablement imposé par le cardinal. Il s'agissait d'utiliser les décorations et les machines exécutées sous la direction de l'Italien Torelli, pour le ballet d'_Orphée_, et l'on ne pouvait mettre sur la scène qu'un grand spectacle mythologique.
Le sujet d'Andromède avait été traité plusieurs fois déjà par les faiseurs d'opéras italiens (_Andromeda, Tragicomedia boscareccia di Diomisso Guazzoni_, [_Cremonese_]; in Venetia, per Domenico Imberti, 1587 et 1599 in-12;--_Andromeda, Tragicomedia per Musica_ [_poesia di Ridolfo Campeggi, Bolognese, musica di Girolamo Giacobbi, maestro di capella di S. Petronio_]; in Bologna, per Bartolommeo Cecchi, 1610, in-12;--_Andromeda, Dramma per Musica rappresentato nel Teatro di S. Cassiano di Venezia l'anno 1637_, [_poesia di Benedetto Ferrari, di Reggio di Modena, musica di Francesco Manelli, di Tivoli_]; in Venezia, per Antonio Bariletto, 1637, in-12;--_Andromeda, Festa teatrale [di Ascanio Pio di Savoja]_; in Ferrara, 1639, in-fol., figg.); nul doute que Corneille n'ait eu entre les mains sinon toutes ces compositions, au moins les plus récentes, et qu'il ne s'en soit inspiré.
La musique d'_Andromède_ fut écrite non pas, comme l'a cru Voltaire, par le compositeur Boesset, ou Boissette, mais par le poëte burlesque Dassoucy, qui, dans un fragment de recueil placé à la suite d'un exemplaire de ses _Rimes redoublées_ que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, dit expressément: «C'est moy qui ay donné l'âme à l'_Andromede de M. de Corneille_.» Ce passage a été relevé, pour la première fois, par M. Paul Lacroix (_la Jeunesse de Molière_, p. 173), et M. Fournier (_Notes sur Corneille_, p. xc) en a rapproché avec beaucoup de raison le sonnet adressé par Corneille à Dassoucy sur son _Ovide en belle humeur_, sonnet qui fut écrit en 1650, l'année même de la représentation d'_Andromède_.
L'hypothèse des deux savants que nous venons de citer est maintenant une certitude. Dassoucy a fait imprimer des _Airs à quatre parties_ (Paris, Robert Ballard, 1653, très-pet. in-8 obl.), qui contiennent deux fragments d'_Andromède_, un morceau du Prologue: _Cieux, escoutez, escoutez, Mers profondes_, et un morceau de l'acte quatrième: _Vivez heureux amants_. Ce petit recueil est d'autant plus intéressant qu'il contient quelques vers de Corneille à Dassoucy, qui ont échappé à tous les éditeurs. Nous les reproduirons dans notre chapitre Ve.
Corneille se mit à l'oeuvre en 1647, assisté de Dassoucy et de Torelli. Une maladie du roi et les pieuses exhortations de Vincent de Paul retardèrent la représentation, qui devait avoir lieu pendant le carnaval de 1648. Dans une lettre datée du 20 décembre 1647, Conrart nous donne à ce sujet de curieux détails. «On préparoit, dit-il, force machines au palais Cardinal, pour représenter à ce carnaval une comedie en musique dont M. Corneille a fait les paroles. Il avoit pris _Andromede_ pour sujet, et je crois qu'il l'eust mieux traité à nostre mode que les Italiens; mais depuis la guerison du Roy, M. Vincent a degousté la Reine de ces divertissemens, de sorte que tous les ouvrages ont cessé (_Lettres familieres de M. Conrart à M. Felibien_; Paris, Barbin, 1681, in-12, pp. 110 sq.).» Ce témoignage est confirmé par un passage de Dubuisson-Aubenay, emprunté par M. Marty-Laveaux (t. Ve, pp. 247 sq.) à un manuscrit de la Bibliothèque Mazarine. «L'affaire de la comedie françoise d'_Andromede_, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit receu 2400 livres, et le sieur Torelli, gouverneur des machines de la piece d'_Orphée_, ajustandes à celle-cy, plus de 1200 livres, a été derechef rompue ou intermise, apres avoir été nagueres remise sus.»
Les théâtres furent fermés pendant la Fronde, et la représentation d'_Andromède_ fut encore ajournée. Le 18 août 1649, le roi revint à Paris; mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que la cour pût se donner le divertissement d'un grand opéra. Ce n'est que vers la fin de janvier 1650 que les comédiens du Petit-Bourbon donnèrent la pièce de Corneille. Le succès en fut très-grand, et Renaudot en fit un long et pompeux éloge dans un extraordinaire de la _Gazette_ daté du 18 février 1650.
Nous parlerons à l'article suivant d'une distribution d'_Andromède_ indiquée à la main dans un exemplaire de la pièce qui a fait partie de la bibliothèque de M. de Soleinne. Il paraît certain que les chanteurs, quels qu'ils fussent, se faisaient remplacer sur la scène par de simples comparses. On lit dans le registre de Lagrange, à propos de la représentation de _Psyché_ (1671): «Jusques icy les Musiciens et Musiciennes n'avoient point voulu paroistre en public. Ils chantoient à la comédie dans des loges grillées et treillissées. Mais on surmonta cet obstacle et avec quelque legere despance on trouva des personnes qui chanterent sur le theastre á visage descouvert habillées comme les comediens.»
Certains passages d'_Andromède_ devinrent populaires, soit à cause des paroles, soit à cause de la musique. Ainsi l'on trouve dans le _Nouveau Recueil de Chansons et Airs de cour pour se divertir agréablement_ (A Paris, chez Marin Leché, 1656, in-12, pp. 51 sq.) l'_Air chanté aux grandes Machines d'Andromede à la gloire de nostre Monarque_:
Cieux, escoutez; escoutez, Mers profondes, Et vous, Antres et Bois, _bis._ Affreux deserts, rochers battus des ondes, etc. (Vers 75 à 89 d'_Andromède_.)
Le _Dessein de la Tragedie_, simple programme à l'usage des spectateurs, qui, nous le voyons par les premiers mots du texte, fut rédigé par Corneille lui-même, témoigne à lui seul du grand succès de l'opéra. Le 18 février, Renaudot parlait de personnes qui avaient vu jouer cet ouvrage dix ou douze fois; or ce n'est que le 3 mars suivant que s'achève l'impression du programme destiné certainement à faciliter au public l'intelligence des représentations ultérieures. Cela permet de supposer que la pièce, interrompue par le carême, dût être reprise après Pâques.
55. ANDROMEDE || tragedie. || Representée auec les Machines || sur le Theatre Royal || de Bourbon. || _A Roüen, || Chez Laurens Maurry, prés le Palais._ || M. DC. LI. [1651]. || Auec Priuilege du Roy. || _Et se vendent A Paris, || Chez Charles de Sercy, au Palais, || dans la Salle Dauphine, à la bonne || Foy Couronnée._ In-12 de 8 ff. prélim. et 92 pp., y compris 1 f. pour le privilége.
Les ff. prélim. comprennent: 1 f. blanc et 1 f. de titre, puis 6 ff. signés _à_ pour la dédicace à M. M. M. M., l'_Argument_, les noms des _Acteurs_ et la _Decoration du Prologue_.
Le privilége, accordé à Corneille, pour «deux pièces de théâtre, l'une intitulée _Andromede_ et l'autre _D. Sanche d'Arragon_,» est daté du 11 avril 1650 et garantit sa propriété pendant dix ans. L'achevé d'imprimer est du 13 août 1650.
Vendu: 52 fr. vél., Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1875, no 59.
56. ANDROMEDE || Tragedie. || Représentée auec les Maschines sur le || Theatre Royal de Bourbon. || _A Roüen, || Chez Laurrens Maurry, prés le Palais._ || Auec Priuilege du Roy. || M. DC. LI. [1651]. || _Et se vendent A Paris, || Chez Charles de Sercy, au Palais, dans la Salle || Dauphine, à la bonne Foy Couronnée._ In-4 de 6 ff. et 123 pp., plus 6 grandes figures pliées.
Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé représentant une scène du 1er acte, et portant le titre de la pièce avec le monogramme de _François Chauveau_; titre imprimé; 3 pp. pour la dédicace à M. M. M. M.; 3 pp. pour l'argument; 1 f. pour le nom des _Acteurs_ et la _Décoration du Prologue_.
Corneille avoue à la fin de l'_Argument_ que cette pièce n'est que pour les yeux; c'est assez dire que les figures ont une grande importance.
Ces cinq figures sont doubles et doivent être montées sur onglet. La première, qui se place avant le prologue, représente une grotte percée à jour par la mer; les premiers plans sont occupés par des arbres et des rochers; au-dessus de la grotte paraissent, à gauche du théâtre, Melpomène, la muse de la tragédie, et, à droite, le soleil traîné dans un char à quatre chevaux.
La deuxième figure précède l'acte 1er; on y voit l'apparition de Vénus, au-dessus des palais somptueux qui ornent la capitale du royaume de Céphée. Les personnages se prosternent devant la déesse. Les hommes portent un costume de fantaisie assez voisin des costumes de parade en usage sous Louis XIV; quant aux femmes, leur habillement est tout moderne.
La troisième figure, qui manque à la plupart des exemplaires que nous avons vus, représente le «jardin délicieux» où se passe le second acte. On y voit de chaque côté des «vases de marbre blanc qui portent alternativement, les uns des statues d'où sortent autant de jets d'eau, les autres des myrthes, des jasmins, et d'autres arbres de cette nature». Les acteurs, qui occupent la scène, contemplent avec étonnement les zéphyrs qui apparaissent dans les nuages.
La quatrième figure précède le 3e acte. Elle représente Andromède attachée aux rochers en habit de noce et sur le point d'être dévorée par le monstre, lorsque Persée apparaît dans les airs monté sur Pégase. Sur le devant de la scène est ménagé un coin du rivage, où se tiennent Cassiope, Timante et le Choeur, vivement émus à la vue de cette scène prodigieuse.
La cinquième figure, placée en tête du 4e acte, nous montre une cour magnifique entourée de portiques et de statues. Junon, portée dans un char que traînent deux vastes paons, apparaît dans les airs aux regards étonnés de Phinée et d'Ammon.
La sixième figure, qui précède le 5e acte, représente la cour d'un temple, décoré de colonnes couplées, dont les bases sont ornées de bas-reliefs. Dans les nuages apparaissent Jupiter et Neptune, et les personnages tombent encore une fois en adoration devant les dieux.
Les six figures portent le no de la page à laquelle elles correspondent. Celle du Prologue est signée: _Giacomo Torelli jnu._, _Berdot de Montbelliard pinx._; _Fr. Chauueau fe._; les trois figures suivantes ne sont pas signées; la cinquième porte en toutes lettres le nom de _Chauveau_, la sixième n'a que ses initiales. Les figures sont d'un format double de celui du livre; elles doivent en conséquence être repliées.
La plupart des exemplaires que nous avons eus entre les mains sont incomplets d'une ou deux figures; presque toujours aussi les figures ont été atteintes par le couteau du relieur, en sorte que les chiffres qui renvoient aux pages de l'édition ont disparu. Un accident de ce genre était arrivé à l'exemplaire que M. Marty-Laveaux a collationné et lui a fait croire (t. Ve, p. 253) que les figures avaient été gravées pour être vendues séparément. Nous donnons notre description d'après un exemplaire qui appartient à M. le baron James de Rothschild.
Comme le remarque M. Marty-Laveaux, les décorations de Torelli montrent une grande magnificence, mais elles manquent de variété. On y retrouve toujours la forme des coulisses, au lieu d'y admirer les effets imprévus que savent produire les artistes modernes. Ajoutons que les apparitions qui terminent les cinq actes, et la manière dont tous les acteurs se prosternent, nous paraîtraient aujourd'hui fastidieuses.
Le Registre de Lagrange nous apprend ce que devint l'oeuvre de Torelli, qui avait tant excité l'admiration du public. En 1660, le théâtre du Petit-Bourbon fut démoli; les comédiens obtinrent à grand'peine un autre asile. Ils demandèrent la faveur d'emporter pour leur nouvel établissement du Palais-Royal les loges et les autres choses nécessaires, «ce qui fust accordé, sous réserve des décorations que le sr de Vigarani, machiniste du Roy, nouvellement arrivé à Paris, se réserva sous prétexte de les faire servir au pallais des Tuilleries, mais il les fist brusler jusques à la dernière, affin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui étoit le sr Torelli, dont il vouloit ensevelir la mémoire.»
Le privilége, daté du 12 mars 1651, se trouve au verso de la p. 123. Il y est dit que: «Nostre cher et bien amé le sieur Corneille, Nous a fait remonstrer, qu'il a cy-devant donné au Public diverses pieces de théatre qui ont esté receuës avec succez, et qu'il est sollicité d'en mettre maintenant au jour quatre nouvelles intitulées, _Andromede_, _le Feint Astrologue_, et les _Engagemens du hazard_; ce qu'il ne peut faire sans avoir nos Lettres de permission sur ce necessaires... etc.» Le privilége lui est accordé pour dix ans, «à condition qu'il sera mis deux Exemplaires de chaque volume, qui sera imprimé en vertu des presentes, en nostre Bibliotheque publique, et un en celle de nostre tres-cher et feal le Sieur marquis de Chasteauneuf Chevalier, Garde-des-Seaux de France.»
Ainsi Corneille demande et obtient sous son nom le privilége nécessaire à l'impression de deux des pièces de son frère; _le Feint Astrologue_ et _les Engagements du hazard_. On ne peut croire qu'il y ait là une confusion involontaire; le libellé du privilége ne permet pas de le supposer. Il est probable que Thomas Corneille aura voulu, grâce à cette innocente supercherie, obtenir pour ses pièces les conditions exceptionnellement favorables auxquelles la grande réputation de son frère pouvait seule prétendre. Nous trouvons une confusion semblable dans le privilége de _Pertharite_.
L'obligation imposée au titulaire du privilége de déposer deux exemplaires de chaque impression de son ouvrage dans la bibliothèque du Roi et un dans celle du Garde des sceaux est un détail intéressant pour l'histoire du dépôt légal; elle se retrouve dans plusieurs autres priviléges accordés à Corneille.
Le privilége ne fait aucune mention des libraires cessionnaires; l'achevé d'imprimer est du 13 août 1651.
On sera frappé de ce que l'édition in-4o n'ait pas été imprimée en vertu du privilége du 12 octobre 1649, spécial au _Dessein de la Tragédie d'Andromede_, ni même en vertu de celui du 11 avril 1650 déjà relatif à _Andromède_; il est à croire que l'auteur et le libraire _Charles de Sercy_ ayant entrepris de faire graver à grands frais des figures pour l'édition in-4o auront voulu obtenir un privilége qui garantît leurs droits pendant une année de plus. L'exécution des planches dut aussi retarder la publication de cette édition, postérieure d'un an à l'édition in-12.
M. Marty-Laveaux (t. Ve, pp. 257 et 313) a supposé que l'achevé d'imprimer du 13 août 1650, qui se trouve à la fin d'_Andromède_ dans le recueil de 1654, était une faute d'impression. Il n'a pas remarqué que la même date se trouvait à la fin de l'édition in-12 de 1651; la différence des priviléges suffirait au besoin pour déterminer l'ordre dans lequel les deux éditions doivent être classées et ne permet pas de supposer une erreur de date dans les achevés d'imprimer.
On trouve au _Catalogue Soleinne_ (t. Ier, pp. 251-253) la description d'un exemplaire de la grande édition d'_Andromède_, dans lequel les noms des acteurs ont été ajoutés d'une écriture du temps, en regard des noms des personnages, de la manière suivante:
DIEUX DANS LES MACHINES.
_du parc_ Jupiter. _M. beiart_ Junon. _de brie_ Neptune. _L'éguisé_ Mercure. _beiart_ Le Soleil. _M. de brie_ Venus. _M. Herué_ Melpomene. _vauselle_ Eole. _M. de brie_ Cymodoce. _M. Menon_ Ephyre. _M. Magdelon_ Cydippe. _valets_ Huit Vents.
HOMMES.
_dufresne_ Cephée. _M. vauselle_ Cassiope _M. beiart_ Andromede. _Molière_ } Ces deux noms Phinée. _Chasteauneuf._ _Chasteauneuf_ } sont raturés. Persée. _Moliere._ _beiart_ Timante. _de vauselle_ Ammon. _M. de brie_ Aglante. _M. herué_ Cephalie. _M. Magdelon_ Liriope. _L'Eguisé_ Un page de Phinée. _L'Estang_ Choeur du peuple. _M. herué_ _phorbas_.
M. P. Lacroix n'a pas hésité à reconnaître, dans ces annotations, un autographe de Molière. Nous ne serons pas aussi affirmatif, mais nous dirons que, si elles n'émanent pas de Molière lui-même, elles sont du moins l'oeuvre d'un de ses camarades. C'est dans une de ses tournées en province, peut-être à Lyon, que Molière donna des représentations d'_Andromède_. Parmi les acteurs nommés ci-dessus, _L'Eguisé_, _Vauselle_, _Dufresne_, _Chasteauneuf_, _Hervé_, _L'Estang_, _Mlles de Vauselle_, _Menon et Magdelon_ n'avaient pas encore été cités comme ayant appartenu à sa troupe. Tout en relevant ces particularités, M. P. Lacroix signale une curieuse transposition dans le texte de la pièce. Plusieurs vers du rôle de Céphalie sont mis à dessein dans celui d'Aglante. Le savant bibliophile fait, à ce propos, de très-ingénieuses et très-intéressantes conjectures que nous regrettons de ne pouvoir reproduire.
L'exemplaire dont nous venons de parler appartient à Mme de Maindreville, qui l'a payé 530 fr. à la vente Soleinne; il a figuré, en 1873, à l'exposition organisée par M. Ballande pour le jubilé de Molière (no 9 du Catalogue).
57. ANDROMEDE || Tragedie. || Représentée auec les Machines || sur le Theatre Royal || de Bourbon. || _A Paris, || Chez Antoine de Sommauille, || au Palais, en la Gallerie des Merciers, || à l'Escu de France._ || M. D. C. L. V. [1655]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 8 ff. et 92 pp.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. blanc; titre, avec les armes de France et de Navarre; 5 ff. pour la dédicace et l'argument; 1 f. pour la _Décoration du Prologue_ et les noms des _Acteurs_.
Les pp. 91 et 92 sont occupées par le texte du privilége accordé à Corneille le 11 avril 1650 pour _Andromède_ et _Don Sanche_.
Cette édition existe probablement aussi avec les noms d'_Edme Pepingué_ et de _Louis Chamhoudry_.
58. ANDROMEDE, Tragedie. Par P. Corneille. _A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations, au nom de Jesus. Pierre Traboüillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests._ M. DC. LXXXII [1682]. In-12.
Extrait du recueil de 1682, qui doit se composer de 2 ff. et 80 pp. Nous le citons, sans l'avoir vu, pour le motif exposé ci-dessus, no 25.
59. ANDROMEDE || Tragedie || en Machines.--[Au verso du dernier f.:] _Permis d'imprimer. Fait ce 14 Juillet 1682._ De la Reynie. || _De l'Imprimerie de la veuve G. Adam, sur le Quay || des Augustins, à l'Olivier, 1682._ In-4 de 6 ff. et 32 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre, qui ne comprend que les trois lignes transcrites ci-dessus; 4 ff. pour l'_Argument tiré du quatriéme et cinquiéme Livre des Metamorphoses d'Ovide_; 1 f., dont le recto est blanc, pour les noms des _Acteurs_.
La page 1 contient un titre de départ ainsi conçu: _Andromede_ || _Tragedie en machines. || de Monsieur || de Corneille l'Aisné, || Representée sur le Theatre Royal || des seuls Comediens du Roy, en- || tretenus par sa Majesté en leur Hô- || tel, Rue de Guenegaud. || Entreprise sous la conduite du sieur Dufort, || Ingenieur & Machiniste du Theatre Royal || des seuls Comediens du Roy._
La _Gazette_ de 1682 parle d'une représentation d'_Andromède_ à laquelle le Dauphin assista le 18 août de cette année; les frères Parfaict y font également allusion; enfin Jolly, dans l'_Avertissement_ de son édition de Corneille, cite d'une manière expresse le programme de 1682; mais, tout en rapportant ces témoignages, M. Marty-Laveaux n'a pas connu l'édition qui nous occupe. Elle existe pourtant à la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque de l'Arsenal. Nous croyons utile d'en faire exactement connaître le contenu.
Comme on le voit par le titre reproduit ci-dessus, la reprise faite par les comédiens du faubourg Saint-Germain n'est pas donnée avec les machines de Torelli, détruites en 1660, mais avec des machines nouvelles construites par le sieur Dufort. Après avoir reproduit l'_Argument_ de la pièce, non pas d'après le _Dessein_ de 1650, mais d'après l'édition de 1651, l'éditeur de ce nouveau programme y ajoute un avis au lecteur ainsi conçu:
«Chacun sçait l'estime et le respect que le siecle present et la posterité doivent aux travaux du Prince des Poëtes François, dont le nom est si reveré, que les Estrangers mêmes ont traduit ses Ouvrages en leurs Langues: C'est de l'Illustre Monsieur de Corneille l'aîné que l'on entend parler; il remet aujourd'huy sur le Theatre une piece où son genie inimitable n'a pas mêlé moins d'invention et de varieté dans le spectacle, que de conduitte et d'esprit dans le sujet.
«Son _Andromede_ après plus de trente ans n'a pû vieillir, et c'est par l'avis d'un nombre choisi d'honnestes gens, que les Comediens du Roy ont bien voulu faire une dépense tres-considerable pour ce grand spectacle.
«Il seroit à souhaitter que cette description pût ressembler aux effets qu'il produit; cependant bien qu'il paroisse impossible d'y reüssir, on ne laissera pas d'en donner icy une legere idée.
«L'impatience et la curiosité presque inseparables, ne seront pas long-temps dans le lieu du spectacle sans estre satisfaites, puisqu'au mesme moment que les Violons avertissent du commencement de la Piece, on voit le Theatre s'ouvrir par un enlevement de Rideau qui ne cause pas moins de surprise que de plaisir, tant pour la rapidité dont il se dérobe aux yeux des spectateurs, que par l'Invention agréable du Machiniste qui le fait emporter de chaque costé du Theatre dans ses nuages par deux Amours, qui en embrassent chacun une moitié. Cette nouvelle maniere d'ouvrir le lieu de la scene est assez ingenieuse, et semble bien entrer dans l'esprit de l'Autheur, puisque l'amour de Persée et celuy de Phinée pour Andromede sont le sujet de la Piece.»
Le programme comprend la description de la décoration du prologue et de chacun des cinq actes, ainsi que les vers chantés dans la pièce. On verra par la seule description relative au prologue, combien le texte diffère de celui que nous fournit l'édition de 1651.
_Édition de 1651_:
L'ouverture du Theatre presente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'eslevant les uns sur les autres, portent le faiste jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en esloignement. Les deux costez du Theatre sont occupez par une forest d'arbres touffus et entrelacez les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paroist Melpomene, la Muse de la Tragedie, et à l'opposite dans le ciel, on voit le Soleil s'avancer dans un char lumineux, tiré par les quatre chevaux qu'Ovide luy donne.
(La rédaction du _Dessein_ publié en 1650 est un peu différente, mais les variantes ont été relevées par M. Marty-Laveaux.)
_Programme de 1682_:
On voit une Forest épaisse, formée de plusieurs Arbres de differente nature, et groupez differemment par un mélange de monceaux de terre et de Rochers. Dans le fonds il s'éleve une Montagne percée, au travers de laquelle la Mer paroît en éloignement, et sur le Sommet de la Montagne l'oeil découvre une vaste Campagne avec des lointains à perte de veuë. C'est sur cette éminence que paroît Melpomene, la Muse de la Tragedie, et à son opposite le Soleil dans son Char lumineux, tiré par les quatre Chevaux qu'Ovide luy donne. Ces deux Personnages qui font le Prologue à la gloire du Roy, aprés avoir dit tout ce que leur divin langage doit prononcer à l'occasion de ce grand Monarque, s'unissent ensemble de sentimens et de voix, et aprés un vol merveilleux, que Melpomene fait dans le Char du Soleil, il l'enlève rapidement pour aller ensemble publier les mêmes louanges au reste de l'Univers.
Les vers mis en musique méritent encore plus d'être rapportés, car les remaniements que nous allons y signaler sont probablement de Corneille lui-même.
Le vers 79e du Prologue:
Louis est le plus _jeune_ et le plus grand des Rois,
est ainsi modifié:
Louis est le plus _sage_, etc.
Les deux strophes suivantes (vers 80 à 95) ont été remplacées par une seule strophe dont voici le texte:
Par trop de grands exploits l'invincible Louis Semble avoir travaillé contre sa propre gloire, L'Univers n'a point d'yeux qui n'en soient éblouis; Mais quand l'avenir dans l'Histoire Verra tant de faits inouis, L'avenir les pourra-t-il croire?
La description des décorations des cinq actes, si on la rapproche de l'édition de 1651, offre des différences analogues à celles que nous avons signalées pour le Prologue. Quant aux vers chantés, nous en ferons connaître les variantes.
Le vers 332 est devenu plus harmonieux:
Éd. de 1651:
Reyne de _Paphe_ et d'Amathonte,
Progr. de 1682:
Reyne d'_Eryce_ et d'Amathonte.
Les noms des acteurs sont indiqués, à partir du deuxième acte, d'une manière très-curieuse.
Les vers 510 à 533 sont chantés par _M. de Villiers_ (un page), les vers 546 à 569 par _Mlle d'Ennebaut_ (Liriope), et les deux artistes chantent ensemble les vers 570 à 583.
Au troisième acte, _M. de Villiers_ chante les vers suivants, qui manquent à toutes les éditions de Corneille, et qui doivent s'intercaler, croyons-nous, après le vers 785:
Repetez nos tristes accens, Rochers, antres affreux, infortuné rivage; Andromede du Ciel le plus parfait ouvrage, Va perdre la lumière au plus beau de ses ans.
Injustes Dieux, trouppe barbare, Laisserez-vous perir une Beauté si rare? Changez vos claires eaux en pleurs,
Fontaines et Ruisseaux qui coulez dans la plaine, Et vous tendres Zephirs, que vostre douce haleine Fasse monter aux Cieux nos cris et nos douleurs.
Le choeur chante les vers 982 à 985, et les vers 986 à 993 sont remplacés par les vers suivants, que _M. de Villiers_ chante seul:
Quand le danger presse une Belle, Qu'elle craint et languit, Qu'une pâleur mortelle La trouble et l'interdit;
Le peril devient necessaire Tout doit en estre charmant, Et l'Amant le plus temeraire N'est pas le moins heureux Amant.
Vous estes sa digne conqueste, Victoire à son amour, Victoire tous [sic];
C'est luy qui calme la tempeste Et c'est luy qui vous donne enfin l'illustre Epoux Qui seul estoit digne de vous.
Les vers 1356 à 1370, du quatrième acte, ainsi que les vers 1733 à 1740 et 1765 à 1772, du cinquième acte, sont reproduits ici sans variante, à l'exception du vers 1765, qui est ainsi conçu, par suite d'une faute d'impression évidente:
Allez, Amans, sans jalousie,
au lieu de:
Allez, Amans, allez sans jalousie.
Les frères Parfaict (_Histoire du Théatre François_, t. XIIe, p. 321, note _a_) disent, à propos des représentations de 1682: «_Andromede_ fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu'au quatriéme jour d'Octobre suivant: on la continua le Vendredi 22. Janvier 1683. jusqu'au 3. Février de la même année, jour de la trente-neuviéme représentation. La quarantiéme est du Samedi 20. Mars, et la quarante-cinquiéme et derniere, le 4. Avril.»
De Vizé, en rendant compte de ces représentations dans le _Mercure galant_ (juillet 1682, pp. 359 sq.), dit qu'une des choses qui intéressèrent le plus le public fut de voir Pégase représenté par un véritable cheval. Les frères Parfaict, qui citent ce passage du _Mercure galant_, racontent comment on s'y prenait pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière: «Un jeûne austere auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit; et lorsqu'on le faisoit paroître, un Gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l'avoine. Ce Cheval, pressé par la faim, hannissoit, trépignoit des piés, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit.» En 1679, on avait représenté un opéra de _Bellérophon_, où l'on voyait le héros combattre la Chimère, monté sur le coursier céleste; il faut croire qu'à cette époque Pégase était encore en carton.
Un troisième exemplaire de ce programme est mentionné dans la _Bibliothèque dramatique de Pont de Veyle_ (Paris, 1847, in-8), no 1819.