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80. SERTORIVS, || Tragedie. || _Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Galerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Iu- || ré, au Palais, en la Galerie des || Merciers, à la Iustice._ || M. DC. LXII [1662]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 95 pp.
Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis _Au Lecteur_; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et la liste des _Acteurs_.
Le privilége, daté du 16 mai 1662, permet à _Guillaume de Luyne_ «de faire imprimer deux Pieces de Theatre, composées par les Srs Corneille, intitulées _Sertorius_ et _Maximian_, pendant sept années.» On lit à la fin: _Acheué d'imprimer le huitiéme iour de Iuillet 1662. à Roüen, par L. Maurry_.
Après _OEdipe_ et _la Toison d'or_, qui inaugurèrent la seconde partie de sa carrière dramatique, Corneille revint à l'histoire romaine. Il tira de Plutarque le bel épisode de _Sertorius_, qu'il enrichit de détails de son invention. Il se mit au travail dans les derniers mois de l'année 1661. A la date du 3 novembre de cette année, Corneille, écrivant à l'abbé de Pure, s'excuse de ne lui avoir pas encore donné son avis sur une tragédie dont il n'avait reçu que deux actes, et il ajoute: «C'est ce qui a differé ma responce, et la priere que j'ay à vous faire de ne vous contenter pas du bruit que les Comediens font de mes deux Actes, mais d'en juger vous mesme et m'en mander vostre sentiment tandis qu'il y a encor lieu à la correction. J'ay prié Melle Des OEilletz, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez, et cependant je veux bien vous prevenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du mesme air, je ne croy pas avoir rien escrit de mieux. Mes deux Héroines ont le mesme caractere de vouloir espouser par ambition un homme pour qui elles n'ont aucun amour, et le dire à luy-mesme et toutefois je croy que cette ressemblance se trouvera si diversifiée par la maniere de l'exprimer que beaucoup ne s'en apercevront pas.»
La représentation de _Sertorius_ eut lieu vers la fin de février 1662. Loret en parle longuement dans sa lettre du 4 mars de cette année:
Depuis huit jours, les beaux Esprits Ne s'entretiennent dans Paris, Que de la derniére merveille Qu'a produite le grand Corneille, Qui, selon le commun récit, A plus de beautez que son _Cid_, A plus de forces et de graces Que _Pompée_, et que les _Horaces_, A plus de charmes que n'en a Son inimitable _Cinna_, Que l'_[Oe]dipe_, ny _Rodogune_, Dont la gloire est si peu commune, Ny, mesmement, qu'_Héraclius_; Sçavoir le Grand _Sertorius_, Qu'au Marest du Temple l'on joüe, Sujet que tout le monde avoüe Etre divinement traité, Nonobstant la stérilité; Et c'est en un semblable Ouvrage, Ce qu'on admire davantage. On ne voit, en cette action, Tendresse, amour, ny passion, Ny d'extr' ordinaire spectacle, Et passe, pourtant, pour miracle. Certes, cét illustre Normand Qui n'écrit rien que de charmant, De merveilleux et d'énergique, Passe, en qualité de Tragique, Les Poëtes les plus hardis Du temps prézent, et de jadis: Il fait mieux, dit-on, qu'Euripide, Bûveur de l'Onde Aganipide, Mieux que Sénéque le Romain, Prizé de tout le Genre Humain, Et, bref, mieux que défunt Sophocle, Qui n'a de rime qu'Empédocle, Mais dont les Esprits mieux sensez Dizent encor du bien assez Depuis deux mille ans que cet Homme Est mort, bien loin, par-delà Rome. Les Comédiens du Marest Poussez de leur propre intérest, Et qui dans des chozes pareilles, Ne font leur métier qu'à merveilles, S'éforcent à si bien joüer, Qu'on ne peut les en trop loüer: Et, pour ne pas paroître chiches, On leur voit des habits si riches, Si brillans de loin et de prés, Et, pour le sujet, faits exprés, Que chaque Spectateur proteste Qu'on ne peut rien voir de plus leste.
Les deux textes que nous venons de citer présentent une difficulté d'interprétation assez sérieuse: «Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, dit M. Marty-Laveaux, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des OEillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait, à la vérité, chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des OEillets a fait, pendant quelque temps, partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de _Sertorius_, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je seray bien aise d'avoir mon tour à l'Hostel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la Reine Viriate à qui j'ay tant d'obligation, le demenagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires que je ne sçay si j'auray assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le Théatre.» Certes, ce passage prouve bien que _Sertorius_ avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des OEillets. Comment concilier le témoignage de notre auteur avec celui de Loret?»
Le savant éditeur de Corneille déclare avoir cherché en vain une conciliation; mais, en pareil cas, les hypothèses sont permises, et l'on peut, croyons-nous, proposer au moins une explication plausible du problème. Corneille dit bien, le 3 novembre 1661, que _Mlle des OEillets_ est «saisie» des deux premiers actes de _Sertorius_, mais rien ne prouve qu'elle ait effectivement joué ce rôle. Peut-être ne se sera-t-elle pas crue assez jeune pour le remplir (elle était née en 1621). Il nous paraît probable que le rôle de Viriate aura été joué par _Mlle Marotte_, dont Corneille parle au début de sa lettre du 25 avril 1662: «L'estime et l'amitié que j'ay depuis quelque temps pour Melle Marotte me fait vous avoir une obligation tres singuliere de la joye que vous m'avez donnée en m'apprenant son succes et les merveilles de son debut. Je l'avois veue icy representer _Amalasonte_, et en avois conceu une assez haute opinion pour en dire beaucoup de bien à Mr. de Guise, quand il fut question, vers la My-caresme, de la faire entrer au Marais.» Si l'on admet cette interprétation, qui nous semble naturelle, les raisons alléguées par Corneille pour ne pas donner de pièce nouvelle peuvent s'entendre dans ce sens qu'il serait bien aise de faire jouer quelque ouvrage à l'Hôtel de Bourgogne, mais qu'il craint de manquer à l'amitié qu'il a pour _Mlle Marotte_, en confiant un rôle à une artiste de la troupe rivale. La fin de la lettre est assez obscure, mais elle concorde avec notre explication plutôt qu'elle ne la contredit: «Ainsy, si ces Mrs les secourent ainsy que moy, il n'y a pas d'apparence que le Marais se restablisse, et quand la machine (_la Toison d'or_), qui est aux abois, sera tout à fait defunte, je trouve que ce Theatre ne sera pas en trop bonne posture. Je ne renonce pas aux Acteurs qui le soustiennent, mais aussi je ne veux point tourner le dos tout à fait à Mrs de l'Hostel dont je n'ay aucun lieu de me plaindre et où il n'y a rien à craindre quand une piece est bonne.» Que signifie ce passage, sinon que le théâtre du Marais, inférieur à l'Hôtel de Bourgogne pour la tragédie, a besoin pour se soutenir des pièces à grand spectacle? Si Corneille avait fait représenter _Sertorius_ par les comédiens de l'Hôtel, dirait-il qu'il ne veut point leur tourner le dos _tout à fait_?
Du reste, _Sertorius_ ne tarda pas à être joué par les troupes rivales. Le registre de Lagrange nous fournit à ce sujet des indications curieuses qui prouvent que la tragédie, dont le succès fut très-grand, fut jouée par la troupe de Molière avant d'avoir été imprimée. L'impression n'en fut achevée que le 8 juillet 1662, et la troupe de Molière la représenta, pour la première fois, le vendredi 23 juin 1662. Elle en donna trois autres représentations en 1662, neuf en 1663, trois en 1664, et vingt autres représentations de 1665 à 1670, soit, en tout, trente-neuf. Nous comprenons dans ces chiffres une représentation donnée, en 1664, à Villers-Coterets, chez Monsieur, où les comédiens séjournèrent du 20 au 27 septembre.
A l'époque de la mort de Corneille, le Manuscrit du Dauphin nous fournit la distribution suivante:
DAMOISELLES.
Aristie: _Chanmeslé_ Viriate: _le Comte_ Thamire: _Raisin_.
HOMMES.
Sertorius: _Chanmeslé_ Perpenna: _Dauvilliers_ Aufide: _le Comte_ Pompée: _Baron_ Celsus: _Beauval_ Arcas: _Hubert_, ou _Raisin_.
Au XVIIIe siècle, plusieurs acteurs se distinguèrent dans _Sertorius_. _Grandval_ remplit avec un grand succès le rôle du général romain (1758); celui de Viriate fut joué avec éclat par _Mlle Clairon_ et _Mme Vestris_.
La Comédie-Française a donné 107 représentations de _Sertorius_, de 1680 à 1814, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 46; à la cour, 11;--sous Louis XV: à la ville, 24; à la cour, 1,--sous Louis XVI: à la ville, 7; à la cour, 4;--sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 13; à la cour, 1. La pièce n'a pas été reprise depuis lors.
Vendu: 120 fr., vél., Huillard, 1870 (no 596); 102 fr., vél., et 155 fr., mar. r. (_Chambolle-Duru_), Potier, 1870 (nos 1233 et 1234).
81. SERTORIVS, || Tragedie. || _Imprimé à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Iustice._ || M. DC. LXII. [1662]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 82 pp. et 1 f. blanc.
Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis _Au Lecteur_; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les _Acteurs_.
L'extrait du privilége est le même que dans l'édition précédente. On lit à la fin: _Acheué d'imprimer le huitiéme Iuillet 1662. A Rouen par L. Maurry._
Cette édition n'a jamais été distinguée de la précédente par les bibliographes de Corneille.